Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
QARAQOSH de Maurice Gouiran

Chronique Livre : QARAQOSH de Maurice Gouiran sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

Ce qui est sûr, c’est que Clovis ne voit pas arriver ce Mikki d’un très bon œil… D’une part, parce que cet escogriffe pas très clair se dit menacé et cherche une planque du côté de la Varune, d’autre part, parce qu’il arrive d’Irak où il prétend avoir combattu au sein d’une milice chrétienne nommée Qaraqosh.

Et puis Clovis n’a pas de temps à perdre : il doit partir le surlendemain pour un reportage à Prague où l’on vient de retrouver la bibliothèque d’Himmler consacrée à l’ésotérisme et à la sorcellerie. Coïncidence ou opportunité, c’est justement à Prague que la milice Qaraqosh a été créée.

De leur côté, Emma et le SRPJ se retrouvent à enquêter sur deux meurtres commis dans la région, sur le même modus operandi. Les deux victimes s’avèrent également avoir été membres de Qaraqosh. Y aurait-il un lien avec ce fameux Mikki ?

Entre les investigations de Clovis à Prague et celles d’Emma partie en urgence à Londres, le fil de la vérité semble se dénouer…

Mais tous deux sont bien loin de se douter de la tournure que va prendre cette affaire !


L'extrait

« Le cadavre découvert à Bolmon trois jours plus tôt avait été identifié sans aucun problème puisqu'on avait retrouvé le porte-feuille avec les papiers d'identité du malheureux. C'était comme si l'assassin avait tenu à ce que les enquêteurs découvrissent immédiatement le nom de la victime. Sami Atallah se planta devant le portrait de l'infortuné piétiné par les flamants roses. Comme à son habitude, il fit oeuvre de pédagogie en déclinant le pédigrée de la victime :
- William Majastre avait trente-neuf ans. Il était célibataire, retraité de l'armée de terre et habitait Vienne. Pas Vienne en Autriche, Vienne dans l'Isère, crut-il bon de préciser. Nous avons appris que Majastre avait participé à pas mal d'opérations militaires extérieures : Arès en Afghanistan, Barkhane au Sahel ou Chammal en Irak notamment.
Sur le cliché, le regard était clair et déterminé, la lèvre fine, le cheveu coupé ras, le nez aquilin, la mâchoire prognathe et la pommette saillante.
Une vraie tronche de soudard, pensa Emma qui n'avait jamais porté les militaires dans son cœur.
La courte enquête de voisinage mené da,ns la sous-préfecture de l'Isère avait révélé que Majastre avait disparu durant les deux dernières années pour réapparaître, comme par enchantement, au début du mois d'octobre avant de se volatiliser à nouveau quelques jours plus tard. Ses voisins ignoraient qu'il n'était plus en activité depuis trois ans. Ses absences avaient toujours été fréquentes et il n'y avait rien de bien étonnant à ce que tous pensent qu'il était reparti guerroyer pour la plus grande gloire du drapeau français.
Majastre était un taiseux qui ne s'était jamais trop confié. Il se contentait d'entretenir des relations polies, à défaut d'être amicales, avec les gens de son quartier. C'était le patron du Café Français, où il avait ses habitudes, qui en savait un peu plus : selon lui, le néo-retraité se serait accordé une double année sabbatique au sortir de son engagement militaire. « Pour voir le monde... » lui aurait-il révélé laconiquement.
- Putain, deux années sabbatiques, ce mec a du cul... grommela Bastardon.
- Pas vraiment... lui répondit Sami en brandissant une photo du cadavre embourbé. » (p. 27/28)


L'avis de Quatre Sans Quatre

En ce milieu d'automne, Clovis Narigou, l'ex-reporter-fouineur de compétition dans les affaires louches, cher au cœur de Maurice Gouiran, s'ennuie à la Varune, sa petite ferme sur les hauteurs de Marseille. Emma, son amante-policière, est accaparée par une affaire d'homicide : un type retrouvé lesté de deux balles dans la tête. Et ce ne sont pas Milou, vieux ronchon, et Tine, sa voisine âgée qui ne sort guère de chez elle - les deux seuls autres habitants du hameau - qui vont le divertir. Aussi accepte-t-il avec soulagement une offre de reportage sur la bibliothèque ésotérique du chef de la SS, Heinrich Himmler, qui vient de refaire surface à Prague. Un peu de pognon ne lui fera pas de mal et le sujet l'intéresse.

La découverte dans une maison de la capitale tchèque de treize mille volumes ayant pour thème la sorcellerie et les délires ésotérico-mystiques nazis ne peut que titiller sa curiosité. Il se prépare à partir lorsque le petit-fils de Tine surgit, accompagné d'un homme, Mikki, qui n'inspire pas, à première vue, particulièrement confiance à Clovis. Celui-ci se présente comme un ancien combattant d'une milice chrétienne ayant servi en Irak : Qaraqosh. Il raconte à l'ancien grand reporter qu'il se sent menacé, suivi, il craint pour sa vie. Des individus ont essayé de pénétrer chez lui pour lui faire la peau, heureusement mis en fuite par les autres locataires de son immeuble. Mikki revient d'Irak, il aurait décidé de partir lutter contre les islamistes après que sa sœur ait été victime des attentats du 13 novembre à Paris.

Suspicion légitime de la part de Clovis. Le type, instinctivement, lui déplaît, il ne le sent pas et sait que le petit-fils de Tine est champion dans l'art de se mettre dans de mauvais draps. De plus, rien ne dit qu'il ne combattait pas dans les rangs de Daesh et a inventé son histoire pour se blanchir lorsque le cours des événements a fini par mal tourner pour les barbus. C'est d'ailleurs la raison avancée par Mikki afin d'expliquer qu'il ne s'est pas rendu chez les flics pour porter plainte : il risque fort de passer pas mal de temps en garde à vue, version longue, anti-terroriste, avant que quelqu'un puisse vérifier de quel côté il était effectivement. Il existe tant de milices à l'idéologie et aux buts divers dans l'orbite des Peshmergas qu'il est bien ardu de faire le tri. Surtout que les combattants kurdes évitent tant que faire se peut de laisser les volontaires étrangers près de la ligne de front, et les miliciens n'ont pas de livret militaire...

Malgré ses doutes sur la véracité du récit de Mikki, Clovis accepte de l'héberger une nuit dans sa grange – Emma doit passer dans la soirée, il ne veut pas gâcher son rendez-vous -, et promet de se renseigner. Clovis parti à Prague, un second corps est retrouvé, assassiné de la même manière, même arme, et la police fait vite le lien avec la commune appartenance des deux victimes à la milice Qaraqosh, fondée, comme par hasard, à Prague. Les victimes ont toutes deux reçu des appels téléphoniques d'un portable rapidement localisé dans les environs de la Varune la nuit du second meurtre. Emma est prise entre deux feux, elle doit maintenir Clovis hors des radars de son chef qui ne peut pas encadrer le fouineur, tout en travaillant en sous-main avec lui puisqu'il peut mener des investigations discrètes dans la capitale tchèque. Arnal, son chef refuse qu'elle aille sur place suivre la piste de la milice.

On suit donc Clovis à Prague, sur les traces des miliciens, mais également dans les arcanes de la bibliothèque sulfureuse de Heinrich Himmler, ses treize mille livres, rares pour certains, recueillis par les SS, et on y apprend le but de cette collection ainsi que les atrocités commises par l'Église catholique contre les femmes soupçonnées de se livrer à des pratiques diaboliques, une inquisition ayant causé des dizaines de milliers de victimes, sans pour autant lâcher Emma se débattant dans les différents rideaux de fumée dressés par le ou les tueurs d'ex-miliciens. Mikki est dans le collimateur de la flique, mais il a un solide alibi et la policière doit avancer sur des œufs afin de ne pas impliquer Clovis. Ce qui a le don d'agacer le commissaire Arnal, et, surtout, son collègue Sami qui sent bien qu'elle ne joue pas franc-jeu. Il leur faudra pourtant rester soudés dans une affaire ayant des ramifications aussi bien en Allemagne qu'à Londres où la jeune femme devra se rendre afin de suivre une piste prometteuse...

Comme souvent chez Maurice Gouiran, l'art et son marché clandestin font partie de l'intrigue. Les énormes sommes, échangées tout à fait clandestinement lors des transactions, sont idéales pour les économies parallèles. Les pillages des musées et des sites archéologiques syriens ou irakiens, les copies brisées à la place des statues originales ont généré un trafic ayant largement contribué au financement des terroristes, un terrain de jeu parfait pour Clovis. Ce roman érudit n'oublie pas pour autant codes du polar : le suspense, l'action et les coups tordus qui se succèdent jusqu'à un dénouement très peu prévisible. Il instruit en divertissant, on a jamais trouvé mieux. Un thème permettant à l'auteur de montrer les attitudes diverses des régimes totalitaires envers la culture et les œuvres, leur grande hypocrisie toujours accompagnée d'un intérêt politique ou financier sous-jacent soigneusement dissimulé...

Qaraqosh : un polar documenté, passionnant, au plus près de problématiques très actuelles, abordant aussi bien l'ésotérisme nazi que les trafics des islamistes. Il n'est jamais vain de suivre Clovis Narigou dans ses investigations !


Notice bio

Maurice Gouiran est né au Rove, près de Marseille, dans une famille de bergers. Il en a gardé une passion totale pour la rude nature des collines arides de son enfance, le respect de la culture populaire et de l'authenticité. Tombé amoureux de Marseille depuis le lycée, il obtiendra un doctorat en mathématiques et se lance dans l'aventure balbutiante de l'informatique début des années 70 après avoir vécu intensément les sixties. Il est devenu un des grands spécialistes des systèmes d'information sur les incendies de forêts et devient consultant pour l'ONU. Outre son activité d'auteur pour le moins prolifique – plus de trente polars au compteur - il enseigne à la fac de journalisme, se passionne pour la peinture, la poésie, le sport et l'histoire taboue du XXème siècle qu'il relate dans ses romans engagés et documentés. Déjà chroniqués sur Quatre Sans Quatre : L'hiver des enfants volés (2013) et La mort du Scorpion (2014), Les vrais durs meurent aussi (2015), Maudits soient les artistes (2016), Le printemps des corbeaux (2016), Le diable n'est pas mort à Dachau, tous parus chez Jigal Polar. Son dernier paru, L'Irlandais, a reçu le prix littéraire de Provence 2018.


La musique du livre

Leny Ecudero – Clovis Est Revenu

Jacques Brel – Mathilde

Claude Nougaro – Cécile

Georges Brassens - Jeanne


QARAQOSH – Maurice Gouiran – Éditions Jigal Polar – 262 p. mai 2019

photo : site archéologique pillé en Irak - Visual Hunt

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