Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
QUATRE JOURS DE RAGE de Kris Nelscott

Chronique Livre : QUATRE JOURS DE RAGE de Kris Nelscott sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

Smokey Dalton est de retour à Chicago, après l'été 1969 passé à rechercher un refuge pour lui et pour Jimmy, son fils adoptif. Il aspire à une seule chose : une vie paisible, dans laquelle il ne serait pas obligé de regarder sans cesse par-dessus son épaule pour vérifier qu'il est suivi.

Si sa relation avec Laura Hathaway est toujours aussi confuse, il a en revanche récupéré son boulot d'inspecteur d'immeubles pour la compagnie Sturdy. Le sort le rattrape lorsqu'il découvre plusieurs cadavres - blancs ou noirs ? - emmurés dans la cave d'une maison...

À cela, ajoutons que le leader des Black Panthers lui demande d'enquêter sur les violences policières qui ont conduit à la morts de deux pacifistes noirs. Trop pour un seul homme, dites-vous ?

Bien sûr que non : Smokey Dalton a de la ressource !


L'extrait

« Je m'accroupis et je fis courir le faisceau de ma torche. Il y avait un espace vide derrière ce mur, plus ou moins de la forme d'un cube. Je glissai le rayon par l'interstice laissé par les briques descellées. J'aperçus quelque chose de jaunâtre.
Des os.
De longs os, comme ceux d'une jambe humaine.
Je me reculai d'un bond et je faillis m'étaler dans les sacs de ciment.
Mon cœur battait à tout rompre.
J'étais dans un film d'horreur, c'est tout. Je me trouvais dans un sous-sol froid et humide, qui sentait mauvais et qui disposait de murs bizarres, et je m'inventais des histoires.
J'avais certainement vu un rat mort ou un tas de souris prises au piège. Peut-être un vieux morceau de tuyau couvert de poussière.
J'avalai ma salive et je pris plusieurs fois ma respiration pour calmer les battements de mon cœur et me remettre du choc. J'avais été pas mal sous pression ces derniers temps, et tout cela était en train de ressurgir parce que je me trouvais seul dans une maison inquiétante où un homme était mort deux semaines auparavant, seul et abandonné.
Après quelques minutes, je me sentis plus calme. Je m'accroupis à nouveau et fis glisser le faisceau de ma lampe doucement le long du mur.
Les briques, les miettes de ciment, le long truc jaunâtre (comme un os ou un morceau de tuyau) et, à côté, une forme courbe – un pelvis? - et une main de squelette parfaitement reconnaissable. Une cage thoracique était posée contre le mur, ainsi qu'une colonne vertébrale qui remontait jusqu'à un crâne humain clairement identifiable.
Je commençai à ôter d'autres briques, puis je m'interrompis. Je devais laisser les choses intactes, autant que faire se peut. Au moins jusqu'à ce que j'aie réfléchi à ce que je devais faire.
Je m'accroupis un peu plus bas encore et j'éclairai le reste de l'espace ouvert avec la lampe. Je découvris d'autres tas d'os à côté du premier corps et je distinguai au moins deux crânes supplémentaires.
Trois cadavres.
Dans quoi m'étais-je fourré ?
Je tressaillis, effrayé à l'idée de déjà connaître la réponse. » (p. 22-23)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Sixième épisode des enquêtes de Smokey Dalton, le détective privé afro-américain, ayant dû quitter Memphis et son Tennessee natal pour Chicago, après avoir été témoin de l'assassinat, par la police et le FBI, de Martin Luther King, dont il était un proche, afin de ne pas subir le même sort. Il a emmené dans sa fuite un jeune garçon, abandonné par sa mère toxicomane, Jimmy, et tente de mener de front son métier et l'éducation de ce dernier. Afin d'échapper aux recherches, il a changé d'identité et se fait appeler Bill Grimshaw, patronyme emprunté à l'un de ses amis ; mais il est particulièrement difficile de ne pas avoir affaire à la police sous une forme ou sous une autre dans les quartiers noirs de Chicago.

Smokey entretient une relation amoureuse compliqué avec Laura Hathaway, riche héritière blanche, qui est aussi son employeuse. Il est chargé pour le moment, octobre 1969, d'inspecter les immeubles appartenant à Laura afin d'évaluer les améliorations à y apporter avant de les remettre sur le marché de la location. Le père de Laura était un marchand de sommeil, entre autres qualités, et sa fille veut en finir avec les taudis (et les liaisons louches) qui ont fait la fortune de la famille.

Son inspection minutieuse se porte sur un bâtiment, le Queen Anne, à l'histoire un peu lugubre : le gérant y est décédé et n'a été découvert que bien après avoir rendu son dernier souffle, en grande partie décomposé. Il y règne une odeur infecte, et Smokey peine à faire son travail. C'est dans la cave que tout va se compliquer : soigneusement dissimulés derrière des murs de briques, l'enquêteur déniche toute une collection de cadavres dont la mort date, pour certains de plusieurs dizaines d'années. Les trous bien ronds dans les crânes ne laissent que peu de doutes sur l'origine de leurs trépas. Le premier souci de Dalton/Grimshaw est d'éviter l'intervention de la police, le père de Laura, propriétaire des lieux avant son décès et mouillé dans de sordides affaires, aurait pu être au courant du charnier, voire même en être à l'origine, et le scandale rejaillirait sur son héritière.

Investiguer, fouiller (au sens archéologique du terme ou presque), identifier, tâcher de comprendre qui sont, et comment sont arrivés là ces dépouilles, sans attirer l'attention des voisins et, surtout, de la police : le défi est immense. Smokey va tenter de le relever en s'attachant les services d'un criminologue pointilleux à l'extrême, ce qui ne va pas accélérer l'affaire, et d'un légiste à la sauce US (entrepreneur de pompes funèbres). Tous trois, déguisés en peintres en bâtiment, vont passer de très longues heures dans le cauchemar qu'est le sous-sol du Queen Anne. Sale boulot, sale ambiance, sale dossier...

En ville, l'atmosphère est à l'émeute, un procès politique se déroule, huit militants de tous horizons, anarchistes, manifestants contre la guerre du Vietnam et Black Panthers sont manifestement désignés pour servir d'exemple. Un groupe révolutionnaire blanc, les Weathermen, est décidé à mettre Chicago à feu et à sang pendant ce qu'ils nomment Les Quatre Jours de Rage afin de protester contre ce qu'ils désignent comme un déni de justice. Manifestations, agressions de la police, attentats, blocus, saccages des devantures, la ville se transforme en zone de guerre. Les militants des Black Panthers refusent de participer, ils savent trop bien que les flics blancs n'attendent que cela pour entrer dans leurs quartiers et s'y défouler. Ils préfèrent laisser les étudiants, peu organisés, se débrouiller, les forces de l'ordre ne tireront pas sur des fils de bonnes familles blanches.

Ces squelettes, et ces corps parfois à peu près conservés, vont être utiliser par Kris Nelscott pour nous raconter près d'un demi-siècle de répression, de ségrégation et d'arbitraire policier à l'encontre du peuple noir à Chicago. De 1919, le retour des combattants de la Grande Guerre, des soldats noirs, formés à l'usage des fusils qui défendirent les ghettos contre les descentes meurtrières des flics, les débuts de la prohibitions, les plus belles heures d'Al Capone et le racisme du milieu, à 1969 et ces émeutes. Elle nous raconte les persécutions quotidiennes de toute une population, les crimes officiels jamais punis, les lynchages et la corruption. Les différentes époques auxquelles ont été emmurés les cadavres sont autant de récits différents, d'atrocités diverses commises par les autorités en place. Autant de tranches d'histoire passionnantes qui expliquent la fracture raciale, souvent sanglante, traversant, aujourd'hui encore, l'Amérique, pas seulement dû à l'occupant de la Maison Blanche, même s'il y participe grandement.

On suit également, avec autant de plaisir que dans les précédents opus, les amours compliquées de Laura et Smokey ou l'apprentissage de Jimmy, que l'enquête difficile du détective auprès de gens qui n'aiment pas parler ou ont de très vilaines choses à cacher. Des secrets datant de l'époque où la mafia régnait en maîtresse absolue de la ville, où l'alcool se distillait dans les entrepôts clandestins, où il était impossible de distinguer certains flics des gangsters. Pour compliquer encore un peu le travail de Smokey, un dirigeant des Black Panthers lui demande de chercher des renseignements sur la mort d'un jeune noir, abattu par la police, sans autre raison que sa couleur. Ce n'est pas que le dossier n'attire pas Smokey, mais il sait tous les militants afro-américains surveillés par le FBI et craint plus que tout d'attirer l'attention sur lui et de mettre Jimmy en danger.

Un roman politique, très sombre, remarquablement écrit par une grande conteuse sachant mêler intimement faits historiques et fiction, Quatre jours de rage est un vrai régal et une grande source d'information sur le calvaire des populations noires de Chicago et les années folles du banditisme.

Une série de romans exceptionnelle par sa qualité littéraire et son apport historique.


Notice bio

Née en juin 1960, Kristine Rusch est connue pour ses écrits de Fantasy et de Science-Fiction; on lui doit notamment la série des "Feys" ainsi que quelques épisodes de "Star Wars" ou de "Star Trek". Elle a d'ailleurs été durant six ans la rédactrice en chef du "Magazine of Fantasy and Science-Fiction".
Elle choisit le pseudonyme de Kris Nelscott pour développer les aventures de son personnage Smokey Dalton (privé noir dans les années soixante aux États-Unis) et ainsi marquer le changement de genre. Quatre jours de rage est le sixième volume des enquêtes de Smokey, après La Route de tous les dangers, À couper au couteau, Blanc sur noir, Les Faiseurs d'anges et Que la guerre soit avec nous ! Tous parus aux éditions de l'aube.
Elle signe également certains de ses ouvrages sous le pseudonyme de Kristine Grayson et, sous le nom de Sandy Schofield, elle signe, avec son mari, un manuel des apprentis écrivains.


La musique du livre

Ruth Brown - I Don't Know

Ike & Tina Turner - Bold Soul Sister

Al Jolson - Mammy


QUATRE JOURS DE RAGE – Kris Nelscott – Éditions de l'aube – collection l'aube Noire – 429 p. septembre 2019
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Pierre Sérisier.

photo : Pixabay

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