Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
QUE DIEU ME PARDONNE de Philippe Hauret

Chronique Livre : QUE DIEU ME PARDONNE de Philippe Hauret sur Quatre Sans Quatre

photo : Pixabay


Le pitch

Ici, une banlieue tranquille, un quartier résidentiel et ses somptueuses maisons dans lesquelles le gratin de la ville coule des jours paisibles…

À quelques encablures, une petite cité, grise et crasseuse. Avec sa bande de jeunes désœuvrés qui végètent du matin au soir. Deux univers qui se frôlent sans jamais se toucher.

 D’un côté, il y a Kader, le roi de la glande et des petits trafics, Mélissa, la belle plante qui rêve d’une vie meilleure…

De l’autre, Rayan, le bourgeois fortuné mais un peu détraqué… Et au milieu, Mattis, le flic ténébreux, toujours en quête de rédemption.

 Une cohorte d’âmes égarées qui n’auraient jamais dû se croiser… Des destins qui s’emmêlent, des illusions perdues, des espoirs envolés…

Et puis, cette petite mécanique qui se met en place comme une marche funèbre… implacable !


L'extrait

« Rayan sentait monter en lui ce flux si familier, cette froide cruauté, cette pulsion aberrante qui bientôt inonderait tout son cerveau, prendrait possession de son corps et libérerait sa rage destructrice.
La mort s'approchait, ils le savaient tous les deux, mais pas question de se hâter, Rayan voulait encore profiter du spectacle. Car voir cette créature ainsi soumise à sa main lui procurait une troublante sensation d'apaisement. Jusqu'ici, il n'avait fait que subir les événements, assister à sa vie sans jamais pouvoir en influencer le cours. Désormais, ce temps était révolu, ce soir, il allait se mettre en adéquation avec ses idées, s'affirmer en tant qu'homme, se révéler enfin à lui-même.
Il observa longuement sa proie, fasciné par la frayeur qui se dégageait de son regard. Puis un flash se produisit, la haine le submergea, Rayan n'aspirait plus qu'à une chose, assouvir sa soif de tuer.
Il plongea sa lame au plus profond de l'abdomen de sa victime, la poignarda sans relâche, tandis que les hurlements rebondissaient comme des billes folles contre le mur du garage. Puis, d'un coup sec, il trancha la veine carotide. Le sans gicla en petits geysers discontinus, teintant sa chemise immaculée de fines gouttelettes rouges carmin. » (p. 9-10)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Franck Mattis, le retour ! Remis à neuf, ou presque, après ses mésaventures dans Je vis, je meurs, le précédent polar de Philippe Hauret. Il picole moins, ne joue plus, s'est acheté une conduite et fait même dans le social en essayant d'aider Kader, un jeune de la cité voisine qu'il appréhende régulièrement, à s'insérer. Celui-ci n'est pas un mauvais bougre, mais il lui manque l'essentiel : un cadre et un but. À part glander et dealer avec ses potes, une embrouille de temps en temps ou un cambriolage, il ne sait pas trop quoi faire de sa vie.

Franck n'a pas de mal à jouer le rôle du good cop, son coéquipier, Dan, est un facho de compèt' - version luxe avec toutes les options - qui hésite de moins en moins à défourailler sur les gamins qu'il poursuit ou à cracher sa haine sur tout ce qui n'est pas blanc de blanc. Ne serait-ce que par opposition à ce sale type, il se sent une âme de saint-bernard. C'est donc sans trop hésiter qu'il saisit l'opportunité d'offrir un boulot au petit voyou qu'il vient de serrer pour la énième fois. Quitte à forcer un peu illégalement la main du riche et oisif Rayan afin qu'il embauche son protégé.

Mattis a remis de l'ordre dans sa vie, éliminé quelques addictions, s'est décidé à construire quelque chose avec sa compagne qui rêve d'un moutard. Tout est encore fragile, il a entamé le chemin de la rédemption, s'y accroche du mieux qu'il peut. Il est plein de bonne volonté, ça ne suffit pas toujours, hélas. Rayan subit son épouse et les humiliations qu'elle lui inflige, craque son pognon sans compter et patouille une bouillie mystique afin de justifier ses pulsions malsaines.

Kader, c'est un gosse, émerveillé par ce qu'il découvre chez Rayan, un diabétique dans une pâtisserie - tu regardes mais pas touche -, choc des cultures, des quotidiens, de destinées entre le mômes des cités et le bourgeois.

Jusque-là, c'est conte de fée et compagnie, gentillesse et attention dans un monde de brutes, du vrai boulot de prévention. Pauvre Mattis ! Et pauvre Kader ! Ils ne pouvaient pas anticiper qu'il allait falloir faire avec l'imagination diabolique de Philippe Hauret qui, les premiers paragraphes enchanteurs passés, va mes plonger tous dans un polar sombrissime où il est démontré à l'envie que l'enfer est effectivement pavé de bonnes intentions et que la religiosité mène à tout, surtout au pire, dans un esprit dérangé. Mais ça, on le savait. La manière de le décrire fait tout le sel de l'affaire.

Le flic au grand cœur est, dans ce récit, un catalyseur, c'est lui qui met en présence les différents ingrédients du drame, pensant bien faire, la suite, hélas, ne sera pas à la hauteur de ses espérances. Dans une mécanique implacable, l'auteur broie un à un les protagonistes de l'intrigue comme s'ils étaient happés par une machinerie folle. Il fait éclore et croitre sous les yeux de ses lecteurs, un sérieux dingue criminel prenant à revers tous les poncifs du genre.

Il parle cru de notre société, de l'ascenseur sociale en panne pour ceux qui viennent des cités, comme Melissa, si jolie et brillante jeune fille, qui suivra son destin malgré tous ses efforts pour en obtenir un autre, des petits gars des quartiers, pas si mauvais que ça pour la plupart, livrés à eux-mêmes et tentant de faire avec, de la fascination morbide pour le fric et la consommation, le luxe et le superflu entraînant les aberrations que l'on connait tous. Bien entendu, tout ceci est poussées ici à l'extrême limite... encore que... cette fiction est tout à fait crédible du début à la fin.
Chacun cherche sa voie, se perd, croit la trouver, de vrais personnages profondément humains et réels.

Je vis, je meurs était un excellent polar uppercut, sec, vif, désabusé, Que Dieu me pardonne enfonce le clou (si j'ose dire). Philippe Hauret, dans un style efficace, construit mots après mot l'inévitable et le sordide avec des airs de pas y toucher.

C'est fou ce que le bon cœur peut faire faire comme conneries...


Notice bio

Né en 1963 à Chamalières, Philippe Hauret passe son enfance sur la Côte d’Azur, entre Nice et Saint-Tropez. Après le divorce de ses parents et d’incessants déménagements, il échoue en banlieue sud parisienne. Sa scolarité est chaotique, seuls le français et la littérature le passionnent. En autodidacte convaincu, il quitte l’école et vit de petits boulots, traîne la nuit dans les bars, et soigne ses lendemains de cuite en écrivant de la poésie et des bouts de romans. Il voyage ensuite en Europe, avant de trouver sa voie en entrant à l’université. Après avoir longtemps occupé la place de factotum, il est maintenant bibliothécaire. Quand il n’écrit pas, Philippe Hauret se replonge dans ses auteurs favoris, Fante, Carver, Bukowski, joue de la guitare, regarde des films ou des séries, noirs, de préférence.


La musique du livre

Amy Winehouse – Back To Black

PJ Harvey – Dry

Frédéric Chopin – Nocturnes

Domenico Modugno - Nel blu dipinto di blu

Léo Delisbes – Lakmé – Duo de fleurs - Anna Netrebko & Elina Garanca

Michel Delpech – Le Chasseur


QUE DIEU ME PARDONNE – Philippe Hauret – Éditions Jigal Polar – 204 p. mai 2017

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