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Chronique Livre :
QUE LE DIABLE SOIT AVEC NOUS de Ania Ahlborn

Chronique Livre : QUE LE DIABLE SOIT AVEC NOUS de Ania Ahlborn sur Quatre Sans Quatre

L'auteur

Ania Ahlborn est née en Pologne et vit aux Etats-Unis, en Caroline du Sud. Elle est l'auteure de plusieurs thrillers.


Je me dépêche

Jude and Stevie. Deux cousins, 12 et 10 ans, inséparables, inlassables joueurs de Monopoly – règles de la Mafia – et fiers constructeurs d'un fort à base de planches de récupération dans la forêt. Jude, depuis que son père est mort, est un peu difficile, bravant régulièrement ses profs et sa mère , désormais seule, Mandy.

Mais Jude disparaît. Introuvable malgré toutes les recherches. Stevie en est malade d'inquiétude : son meilleur ami est peut-être mort et il doit faire tout ce qu'il peut pour le retrouver. Puis Jude réapparaît. Comme ça, seul, sans explication, sans rien qui permette de comprendre ce qui s'est passé. Il peut berner son monde, Stevie, lui, en est certain. Ce n'est pas le même Jude.


Apéritif

«  Jude Brighton avait disparu. Stevie Clark se tenait à l'orée du bois. Serrant ses petites mains, il observait les gens qui ratissaient la forêt à la recherche de son ami.
On était sans nouvelles de Jude depuis ce dimanche que les deux garçons avaient passé à fouiller les arrière-cours à la recherche de planches cassées. Leur fort était presque terminé. Il ne manquait plus que quelques lattes et des barreaux d'échelle à remplacer. Ceux qu'ils avaient cloués à même le tronc étaient traîtres, on aurait cru escalader la tour de Sauron. Mais ils aimaient le danger – s'accrocher à mains nues à des planches pleines d'échardes, comparer leurs égratignures une fois arrivés en haut, risquer de se casser le cou chaque fois qu'ils descendaient de la tourelle. Parce que Sans risque, la vie n'est pas drôle, disait Jude. Et s'il y avait quelqu'un qui cherchait le danger ; c'était bien son cousin. Son meilleur ami. Qui s'était évanoui comme une fantôme.
Stevie regardait la télé, assis sur le canapé, quand sa tante Amanda avait frappé à la porte. « Jude est là ? » avait-elle demandé avec son sourire habituel, fragile comme du verre. Quelque chose dans sa voix avait mis Stevie en alerte, quelque chose qui couvait comme une malédiction. « C'est l'heure de rentrer. Le dîner est au four », avait-elle ajouté.
Stevie adorait sa tante Mandy. C'était une belle femme, malgré ses traits exagérés. Elle avait un long visage et d'énormes yeux. Elle a une tête de cheval, ricanait son beau-père, Terry. Brighton -tête-de-cheval. On devrait l'inscrire au derby du Kentucky pour se faire un peu de fric. Terry Marks était un gros connard. Stevie le détestait plus que n'importe qui au monde.
Il avait beau haïr « le Tyran » pour sa bêtise, Stevie se surprenait parfois à en vouloir davantage à sa mère ; en partie parce qu'elle ne défendait jamais tante Mandy quand Terry l'insultait, mais surtout parce qu'elle le laissait gâcher leur vie. Une fois, elle avait porté un cocard pendant deux semaines. Je me suis pris le coin du placard de la cuisine, avait-elle dit en riant. Je te jure, si j'avais pas la tête bien accrochée... Tu sais comment c'est. Ouais, Stevie savait. Toute la ville savait, malgré sa ruse. » (p. 11 et 12)


Je prends mon temps

« Lundi, dès l'aube, les informations annonçaient la nouvelle : Jude Brighton, douze ans, s'était enfui. Pour ceux qui ne le connaissaient pas, cette explication en valait une autre. Mais Stevie savait que c'était des conneries. Parce que Jude ne pouvait pas garder un secret. Quand il avait une idée brillante, son cousin était le premier au courant. »

Deux garçons à la Mark Twain : shorts, genoux écorchés, goût de l'aventure et du mystère, tentation de l'interdit, bourrades et défis à la pelle. Deux meilleurs amis, voisins, cousins, liés par une même absence de père : celui de Jude est mort deux ans auparavant, celui de Stevie a préféré partir, abandonnant sa femme et ses deux garçons, parce que Stevie a quelques difficultés à parler normalement et à appréhender la réalité telle qu'elle nous apparaît, ce qui le conduit à se comporter parfois étrangement, comme lorsqu'il a mis les doigts dans le broyeur de la cuisine pour se débarrasser des animaux qu'il y voyait. Moignons de doigts et langage en surmultiplié, brassées de mots en rimes affolées et le traître bégaiement angoissé. Pour son père, Stevie devrait être envoyé dans un centre spécialisé mais sa mère a refusé.

C'est pas simple d'être Stevie, à l'école on se moque, bien sûr, les bourreaux sont ravis du cadeau de cette proie qui se désigne quasiment elle-même à leur violence stupide. La cantine est un enfer, les récrés aussi et avoir des amis est mission impossible. Chez lui, son grand frère Duncan, fan de voiture stylées mais pourries, de jeux vidéos et de pelotage de girl-friend l'asticote sans cesse, l'appelle Sack (à merde) et Jude est Youde, ha ha. Mais le pire, c'est le Tyran, le beau-père, Terry, une ordure basse de plafond, un type minable qui cogne sa femme et son beau-fils, à coups de ceinturon, pour un oui, pour un non, juste parce qu'il aime bien cogner sur qui ne peut pas se défendre. Ou les enfermer dans le congélateur. Stevie a la trouille, tout le temps, partout. Son univers est celui des enfants battus : les coups pleuvent aléatoirement, sans règlement précis, il faut être aux aguets en permanence et ça ne sert à rien de fuir puisqu'on vous rattrape immanquablement. Sa langue le trahit toujours, il ne sait pas s'expliquer, exaspère toutes les oreilles et son comportement un peu fou, ses hallucinations, jettent l'ombre d'un doute sur tout ce qu'il dit. A part sa mère qui le prend au sérieux, mais qui ne le protège pas, il y a Jude. Il ne se moque que très occasionnellement de sa salade de mots, lui.

De deux ans son aîné, Jude est plus fort, plus aguerri, il fait plus de bêtises et file un mauvais coton depuis la mort de son père. Sa mère Mandy n'a plus d'autorité sur lui. C'est un garçon dur et qui peut se montrer cruel, mais il aime Stevie, il partage tout avec lui, c'est son meilleur ami, son frère, son rempart, sa consolation. Avec Jude, Stevie peut tout faire, et ses habitudes bizarres ne pèsent plus si lourd. Ils sont un monde à eux deux, se comprennent à mi-mots, se parlent en chuchotant la nuit par la fenêtre de leurs chambres qui sont en face l'une de l'autre. Jude hait le Tyran, lui aussi, entièrement d'accord avec Stevie sur ce qu'il faut en penser. Les deux garçons ont un secret, la maison hantée dans la forêt, une maison qui leur fout autant les jetons qu'elle les attire irrésistiblement. On dit qu'il s'y passe des trucs louches et qu'elle ne serait pas étrangère à la mort du petit Max, un enfant retrouvé mutilé, à moitié dévoré il y a quelques années. Il était parti pour retrouver son chien qui s'était enfui dans les bois. D'ailleurs le chien de Duncan aussi s'était enfui dans les bois. D'ailleurs on ne trouve presque plus d'animaux de compagnie à Deer Valley, les gens y ont renoncé tant il semblait impossible de les garder à la maison.

«  La tristesse de Stevie s'éteignit comme une ampoule, remplacée par une inspiration aveuglante . D'un coup, il était sûr que Jude comptait sur lui pour résoudre cette affaire, il en était certain, et il n'entendait pas laisser tomber son meilleur ami. »

Dans la petite ville qu'ils habitent, tout le monde les connaît – le dingue et le galopin –, tout le monde sait à quelles difficultés ils se heurtent, et quand Jude Brighton disparaît, même si c'est un emmerdeur, la communauté se met à le chercher. Et Stevie, son meilleur ami, se met en tête de le chercher encore mieux que tout le monde. Surtout quand la police trouve un sweat noir ayant appartenu à Jude dans la forêt qui fait très peur.

Soudain, quelques jours après sa soudaine disparition, Jude revient. Il semble ne souffrir de rien - à part de démangeaisons qu'il gratte jusqu'au sang - et n'avoir aucun souvenir de ce qui s'est passé, et malgré l'étrangeté de la chose, tous sont soulagés et la vie reprend. Sauf que Stevie sait que Jude a changé, quelque chose lui est arrivé, il n'est plus le même. Il lui fait peur, il ne le reconnaît plus. Leur complicité s'est évaporée. Eux qui partageaient tout, voilà que plus rien ne les lie. Qu'est-ce qui s'est vraiment passé dans la forêt ? Entêté, la trouille au ventre, Stevie veut comprendre et sauver Jude si c'est encore possible et tout seul, s'il le faut, puisque les adultes sont incapables de faire le nécessaire, aveugles et sourds devant l'évidence quand c'est un enfant qui l'énonce.
Fan de séries policières, Stevie ne manque pas d'idées pour résoudre le mystère de la disparition-réapparition de Jude mais les forces en présence sont bien supérieures à celles d'un criminel ordinaire. Seulement personne ne veut l'écouter ni l'aider. Et son meilleur ami est devenu dangereux.

Oui, oui, c'est un roman qui fait peur, qui joue avec nos terreurs enfantines, celles dont on ne se débarrasse jamais totalement, une fois seul dans le noir. La narration mêle fantastique, réalisme et horreur et déstabilise le lecteur, en particulier parce que les événements sont racontés du point de vue de Stevie, un enfant qui ressent tout avant de comprendre, qui peine à se faire comprendre malgré son immense lucidité. A la fois victime et courageux, il va aller au bout de lui-même pour sauver son meilleur ami de l'emprise diabolique à laquelle il est soumis. Diabolique ? Oui, c'est bien ça.

Mention particulière pour Samuel Sfez, le traducteur, dont le travail - sur le langage de Stevie en particulier - est remarquable de finesse et de sensibilité. Admiration.


Musique

The Beatles - Hey Jude


QUE LE DIABLE SOIT AVEC NOUS - Ania Ahlborn - Éditions Denoël – collection Sueurs froides - 351 p. février 2018
Traduit de l'anglais par Samuel Sfez

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