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QUELQUES HEURES À TUER de Heidi Pitlor

Chronique Livre : QUELQUES HEURES À TUER de Heidi Pitlor sur Quatre Sans Quatre

photo : Carson Beach (Boston)


L'auteur

Heidi Pitlor est une romancière américaine qui enseigne aussi à l'université. Elle vit près de Boston.
Quelques heures à tuer (The Daylight Marriage) est le premier de ses romans à être publié en France.


Très brièvement

« Home is so far from Home Emily Dickinson »

« Hannah n'était ni meilleure ni plus intelligente ni plus aimable que n'importe qui. Elle n'était pas particulièrement intéressante ou amusante. Elle était séduisante, et cela lui valait des choses qu'elle ne méritait pas. »

Hannah et Lovell sont mariés depuis dix-neuf ans. Ils se sont aimés et ont deux enfants mais leur vie de couple se dégrade, le fossé qui les sépare depuis le début se mue en gouffre insurmontable.

Elle travaille à temps partiel et s'ennuie beaucoup, se sent seule et délaissée, il travaille beaucoup mais sans reconnaissance professionnelle gratifiante, leur vie commune, sans être précisément difficile, est décevante et usante de petites et grandes déceptions.

Et puis Hannah disparaît brusquement, le lendemain d'une dispute un peu plus violente qu'à l'accoutumée.


Quelques petites minutes de lecture

« Lovell contempla les éclats de verre. Il avait la sensation que des milliers de minuscules insectes avaient pénétré dans ses veines et le rongeaient de l'intérieur, faisant s'emballer son cœur. Impossible de rester immobile. Le sang lui brûlait.
«  Tu es un peu plus con tous les jours ! lança-t-elle. Lovell ! »
Il dut s'appuyer au lavabo.
«  Lovell ? »
Revenant dans la chambre, il la trouva assise en tailleur au milieu du lit, son sweat-shirt distendu lui couvrant les genoux. Elle semblait presque effrayée.
« Qu'est-ce que tu foutais là-dedans ? Qu'est-ce que c'était ? »
Pour le flacon de parfum, on verrait plus tard.
« Rien, dit-il.
J'ai bien entendu quelque chose.
Je te dis que ce n'est rien.
Tu me parles comme à une gamine mal élevée », dit-elle. Elle prit une inspiration saccadée.
« C'est comme ça que tu me vois – comme une sale gamine trop gâtée. »
Il savait ce qu'elle faisait – elle essayait de retourner les reproches et de détourner la conversation.
« Inutile de se disputer une fois de plus sur la manière dont je te parle. Parlons plutôt du fait que tu n'es même pas capable de gérer les factures. Que tu oublies de sortir les ordures. Tu fais une dépression, un truc comme ça ?
Un truc comme ça ? répéta-t-elle. Tu t'entends, tu entends comme tu es méprisant ?
Est-ce que tu écoutes vraiment ce que je te dis ? Ou simplement le … je ne sais pas, le ton de ma voix ?
Le ton en dit long. »
Il prit un brusque élan et donna un grand coup de pied dans le cadre du lit. Elle tendit les bras pour garder l'équilibre comme le lit partait brutalement en arrière, s'attendant à ce qu'il fasse pire. » (p. 16 et 17)


Ce que j'en dis

« Oh, j'ai l'impression que ma vie est un immense échec, tout à coup. »

Hannah, c'est une très jolie fille, née dans un milieu confortablement aisé. Elle travaille dans une boutique de fleuriste, pour assurer son indépendance financière et puis pour le plaisir d'être accueillie par des sourires à chaque fois qu'elle livre des bouquets. C'est ainsi qu'elle a rencontré Lovell, d'ailleurs. C'est important pour elle, ça, le sourire des gens, la sensation de leur faire plaisir en leur offrant une jolie surprise. C'était important pour elle. Quand elle était jeune et encore enthousiaste, quand elle ne pensait pas avoir fait un immense gâchis de sa vie.

Maintenant, elle a en tout simplement assez. Elle ne sait pas quoi faire de sa vie, rien n'y coïncide plus avec celle qu'elle est devenue. Ce travail, un truc de jeune fille qui veut se prouver à elle-même qu'elle peut se passer de l'argent de ses parents, est son métier ! Comme si elle n'avait jamais réussi à être adulte, en somme. Elle n'arrive pas à faire quelque chose de mieux de son existence et son mari ne lui prête guère d'attention, il ramène du travail à la maison soir après soir et se montre de plus en plus ectoplasmique. Les enfants même n'arrivent pas à susciter son intérêt plus de quelques minutes.

C'est d'ailleurs une impression d'échec que lui renvoie Lovell qui ne prend pas au sérieux son mal-être. Elle, la fille née avec une cuillère d'argent dans la bouche, qui a eu une enfance privilégiée, friquée et insouciante, elle a des velléités de se frotter à la vraie vie, maintenant ! Mais elle n'est même pas fichue de payer les factures à temps et de veiller à la bonne marche de la maison ! Elle se parfume au Chanel hors de prix offert par son amie française qui doit sans doute avoir pitié d'elle, elle est incapable de rapporter de paie digne de ce nom alors que lui se crève au boulot, chercheur spécialiste en climatologie, section impact humain sur la planète, un truc précis, important et minutieux qui a demandé des années de travail. Depuis qu'ils ne peuvent plus profiter de l'argent des parents d'Hannah qui ont connu des revers de fortune, la vie est plus difficile et ils doivent faire attention à leur budget. Chaque dépense est un souci pour Lovell, conscient de leur situation financière et il doit souvent freiner Hannah qui a l'habitude de ne pas s'en soucier.

Entre Hannah et Lovell, il y a le poids du milieu social, immense, que rien jamais n'a réussi à alléger. Sa meilleure amie, Sophie, est une parisienne sophistiquée, lui n'avait qu'un colocataire lourdingue et jovial.

Elle lui fait sentir, malgré elle, sans vraiment le vouloir, mais sans se retenir non plus, toutes les fautes de goût qu'il commet. Chez ses beaux-parents, tout paraît ridicule à Hannah, le jarret de porc servi à midi, leur ameublement, leur conversation, jusqu'au jazz qu'ils aiment et qu'elle n'apprécie pas. Ses amis à elle sont tellement cools et à la page, cultivés, gauchistes, les bons mots et les anecdotes fusent et tout ce que Lovell – rien que son prénom est ridiculement obsolète et romantique – peut dire les fait rire, tellement il est sérieux et peu spirituel. Oui mais ces qualités-là s'acquièrent en même temps que l'insouciance financière et sentimentale.

Entre eux il y a aussi le poids d'un amour défunt. Hannah a connu l'amour fou, la passion avec Doug et leur rupture. Quelque chose s'est cassé en Hannah, elle n'a plus jamais ressenti cette capacité à aimer sans limite, au-delà d'elle-même. Elle a trouvé Lovell attendrissant et puis il était vraiment amoureux, pas du genre à la laisser tomber après l'avoir demandée en mariage, lui.

Entre Hannah et Lovell, les choses se dégradent subtilement, lentement, insensiblement. Ils s'éloigne des enfants, elle dort de moins en moins souvent dans le lit conjugal, le temps passé en famille est réduit, personne ne sait plus comment se parler, les choses s'enlisent dans l'incommunicabilité et la solitude. L'endroit où ils vivent ne leur plaît pas mais il est en rapport avec leur pouvoir d'achat. Ils ont appris à être raisonnables, ce qui afflige et déprime Hannah qui se sent prisonnière d'une vie médiocre et sans fantaisie qui ne lui ressemble pas, elle la jeune femme pétillante et imprévisible : « Les hommes d'affaires au visage cramoisi, les mères au foyer adeptes de la gym et du fitness, les gamins inscrits à l'équipe junior de baseball, les golden retrievers, les monospaces vrombissants, les drapeaux à thèmes accrochés à côté de la porte à toutes les vacances, quelles qu'elles soient. »

Et un soir, c'est la dispute de trop, pour une bêtise de facture EDF impayée, les reproches et les incompréhensions affluent, Lovell, exaspéré, se retient à grand peine de frapper Hannah.

Le lendemain, Hannah ne reviendra pas chez elle. Elle disparaît purement et simplement.

Lovell se retrouve donc seul avec son fils Ethan, 8 ans et Janine, leur fille de quinze ans, qui joue du violon alto et les ados rebelles. Il doit tout réinventer, retisser le langage entre eux, comprendre et aider, rassurer et soutenir. Remailler ce qui peut encore l'être.

Les journalistes font le pied de grue devant sa maison, l'assaillent de questions auxquelles il n'a aucune réponse, il apprend petit à petit grâce aux investigations de la police que sa femme est allée sur la plage où son premier amour, Doug, l'a demandée en mariage, il y a si longtemps. Il doit tout réévaluer de leur vie de couple, Lovell, s'il veut surmonter le chagrin et la stupeur.

Janine, du haut de ses quinze ans, juge son père coupable et va se réfugier chez les voisins, souvent, très souvent, trop souvent, elle se rase la tête et défie son père en permanence, commence à faire des bêtises. Ethan est perdu, encore un peu bébé, mal à l'aise avec ce père qui ne sait même pas ce qu'il mange le matin ni à quelle heure commence l'école. Il fait des crises de somnambulisme et bégaie. Le frère et la sœur expriment chacun à leur façon leur détresse devant l'absence inexpliquée de leur mère, la raison leur semble être l'attitude de leur père envers elle, la fameuse dispute, les reproches terribles qui ont fusé ce soir-là. Il est le fautif, le grand fautif et il leur faudra des semaines pour admettre que la vérité d'un couple est plus complexe que ça.

S'il veut aider ses enfants, Lovell doit comprendre le passé et admettre ses erreurs. Hannah absente, il faut apprendre à fabriquer un ensemble de souvenirs avec lesquels vivre tous les trois.

Parallèlement, nous suivons les pensées d'Hannah, ses souvenirs, sa grande détresse et son désir de solitude qui tourne mal. Elle veut juste un moment à elle, sans ennui, sans routine, un moment de désir et de retour sur soi, quelque chose qui l'aide à faire le point, tranquillement, qui lui permette de retrouver les sensations anciennes : « Elle devait puer la petite-bourgeoise coincée. Voilà ce qu'elle était devenue, ce genre de femme craintive, mal à l'aise en ville, un genre de femme dont elle se moquait autrefois – elle était devenue un type social, point barre. Depuis combien de temps ne s'était-elle pas surprise elle-même ? »

Son escapade improvisée ne sera pas celle qu'elle imaginait. Elle voulait redevenir une jeune femme aventureuse et libre. Mais l'aventure la rattrape salement.
Petit à petit, Lovell apprend à faire face, à être enfin père.

C'est un beau roman psychologique, profond et subtil sur les rapports humains et ceux qui régissent un couple, une famille. Aucun jugement moral, plutôt l'observation minutieuse et éclairante des trajectoires humaines.


Musique

Dvorak - Humoresque

Saint-Saëns - le Cygne - le carnaval des animaux

Duke Ellington - Blues in Orbit


QUELQUES HEURES À TUER - Heidi Pitlor – Éditions Actes Sud – Collection Actes Noirs – 252 p. juin 2017
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Alain Defossé

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