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Chronique Livre : RÉCIDIVE de Sonja Delzongle

Chronique Livre : RÉCIDIVE de Sonja Delzongle sur Quatre Sans Quatre

photo : Saint-Malo (Pixabay)


Le pitch

Saint-Malo, hiver 2014. Du haut des remparts, sorti de prison, Erwan Kardec contemple la mer en savourant sa liberté. Il y a trente ans, il a tué sa femme à mains nues, devant leur fille, Hanah. Jamais il n’aurait été démasqué si la fillette n’avait eu le courage de le dénoncer. Malade, nourri d’une profonde haine, il n’aura de cesse de la retrouver avant de mourir.

À New York, au même moment, Hanah, qui a appris la libération de l’assassin de sa mère, est hantée par le serment qu’il lui a fait de se venger. De cauchemars en insomnies, son angoisse croît de jour en jour. Pourquoi a-t-il tué sa mère? Quand surgira-t-il? Quels sont ces appels anonymes?

La confrontation est inévitable.

Quand on est traqué, mieux vaut-il se cacher, ou regarder la mort dans les yeux?


L'extrait

« L'espace qui s'offre à lui paraît démesurément grand, vertigineux. Les flocons tombent inlassablement sur l'océan qui les absorbe, granuleux, hérissé d'écume. Il sera bientôt de retour à Saint-Malo, sur la côté d'Émeraude, entre la Manche et la mer Celtique. Sa côte.
Il y possède toujours sa maison, la maison du drame, mais dans quel état au bout de vingt-cinq ans... Il n'ose imaginer. Scellée depuis ce matin d'octobre 1989, quand la police est venue le chercher. Mis en examen pour le meurtre de sa femme, survenu trois ans auparavant. Dénoncé par sa propre fille qu'il avait élevée et aimée. S'il avait su cette nuit-là, si seulement il l'avait surprise en train d'écouter aux portes... il l'aurait tuée, elle aussi.
Sa haine est intacte, oui. Et elle lui tient chaud. Elle est son oxygène, son souffle, son unique compagnie. Où qu'elle soit, il retrouvera cette garce et lui fera payer. Il le lui a promis.
Tu me dois vingt-cinq ans. Vingt-cinq années de ma putain de vie. » (p. 36)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Un air de familles...

Combien de temps dure la rage ? N'est-ce que la vengeance qui anime Erwan Kardec ou plus trivialement le besoin de tuer ? Il sors de vingt-cinq ans de prison, ce n'est pas rien. Ça change un homme, en fauve généralement, pas en saint, encore que... ça arrive, mais pas là, il n'a qu'un regret, ce lui de s'être fait prendre. Erwan a conservé sa rancoeur, sa haine pure contre sa fille, Hanah Baxter, et ne désire rien de plus avant de mourir que lui faire payer sa dénonciation à la police pour le meurtre de son épouse. À peine les portes de l'établissement pénitentiaire refermées derrière lui, il ne pense qu'à retrouver celle qui lui « doit » tant d'années. Il possède une maison à Saint-Malo, ce sera sa base, il la libère des squatteurs qui en ont pris possession, éconduit l'ancien gendarme qui a mené les investigations lors de son arrestation et débute ses recherches. Le temps presse, il est gravement malade et le compte à rebours est déjà sérieusement entamé pour lui, c'est aussi ce qui explique sa libération légèrement anticipée.

Hanah, de son côté, est profileuse pour le FBI, elle vit à New-York, entre deux amours, un ancien qui l'apaise et un peut-être futur, elle n'est pas au mieux de sa forme après une agression. Elle apprend la libération de son père et commence à redouter qu'il ne la recherche. Surviennent alors les cauchemars, l'angoisse de la confrontation, d'autant plus que se multiplient les signes un peu étranges autour d'elle et les coups de téléphones anonymes qu'elle attribue aussitôt à son père.

L'ex taulard ne va pas tarder à commettre un crime, puis un autre et, même si tout le désigne, l'enquête confié au capitaine Yann Maurice. Mal dans sa peau de nouveau chef de la brigade, poste jusque-là occupé par son père qui ne le laisse pas prendre les commandes, venant sans cesse, malgré sa retraite prise, mettre son nez dans les affaires en cours. Hanah, Yann, chacun son père, chacun sa croix, mais le roman tout entier sera nécessaire pour qu'ils trouvent une issue. Un petit bémol, toutefois, dans cet excellent thriller, la dualité un peu caricaturale qui apparaît dans la répartition des rôles : les bons sont homos, les méchants sont hétéros, et cette classification très arbitraire me gêne un peu aux entournures parce qu'elle ne reflète pas la très équitable répartition de la cruauté et de la bêtise entre tous les groupes humains constitués, ethniques, sexuels, politiques ou quels qu'ils soient.

Dans ce roman, tout commence par un naufrage ancien, 1905, un bateau venant d'Angleterre, contenant une fortune en lingots jamais retrouvée, et éperonné par un écueil, trompé par de fausses lumières d'un phare. Il faudra parvenir à la fin de ce récit pour comprendre les liens étroits entre cet épisode dramatique et l'intrigue principale. Ces morts tragiques vont hanter confusément les songes de Hanah qui ne comprend pas d'où viennent ces images terrifiantes de noyades et en quoi elle est concernée. Cela permet à Sonja Delzongle de flirter avec le fantastique, le domaine flou du rêve et de l'hypnose, laissant autant de questions que de réponses dans l'esprit d'Hanah, n'arrangeant pas vraiment son anxiété.

Erwan Kardec est un être complexe, traversé de contradictions et de terribles pulsions. Il est intelligent et rusé, poussé par de sombres instincts. Hanah Baxter est déstabilisée par une autre affaire, elle est fragilisée et, pourtant, sait qu'elle va devoir faire face à la menace de son assassin de père, qu'il ne renoncera pas à la promesse qu'il s'est faite de se venger d'elle. Partant de là, que faire ? Rester dans son Amérique lointaine, attendre dans l'angoisse l'arrivée de ce père qu'elle juge tout puissant ou aller à sa rencontre, le plus discrètement possible et affronter sa peur, contrôler cet homme plutôt que de le subir ?

La série de meurtres de jeunes femmes dans des circonstances sordides commence à faire du bruit, parallèlement, la profileuse est abreuvée d'appels anonymes et d'images angoissantes, tout concoure à l'angoisser. Même malade, même diminué comme l'est son père, elle le sent, là, proche d'elle. Elle pressent que son anonymat et la distance ne règleront pas le problème. Loin d'être monolithiques, les personnages se débattent dans des contradictions terribles qui dévoilent leur humanité. Que ce soit le capitaine Yann Meurice, qui traîne son propre conflit familial, et pas un petit, ou Hanah, la période qu'ils traversent est anxiogène, usante, Kardec plane sur leurs propres angoisses, ce qui ne fait que renforcer son pouvoir de nuisance.

Ce thriller distille l'angoisse, elle envahit ses personnages par tous les pores de leurs peaux, rien n'est là par hasard, chaque détail nourrit l'intrigue, les intrigues et renforce le sentiment de malaise diffus au début, puis de plus en plus précis. Sonja Delzongle tape là où ça fait mal, étaie son histoire, la construit minutieusement. Le lecteur n'a plus qu'à se laisser porter. Kardec, pris dans ses pulsions, peine à les contrôler même s'il commet peu d'erreurs, il n'est plus uniquement obsédé par sa vengeance, la maladie le ronge, ce n'est plus le même homme.

En filigrane, des multiples symboles peuplent ce roman, le nom de Kardec faisant référence à Alan Kardec, pape du spiritisme, le cheval, animal totem de Yann, imago du père, le déguisement de nonne emprunté par Hanah, le trésor enfoui... Chez Sonja Delzongle, il y a ce qui est écrit, ce qui se voit et ce qui existe derrière, les univers sont à plusieurs étages de lecture, c'est ce qui en fait la richesse.

Un thriller captivant, multiple, iodé et terrifiant au dénouement tout à fait surprenant !


Notice bio

Née en 1967 d'un père français et d'une mère serbe, Sonja Delzongle a grandi entre Dijon et la Serbie. Elle a mené une vie de bohème, entre emplois divers (les plus marquants ayant été le commerce artisanal africain-asiatique et la tenue d'un bar de nuit) et l'écriture. Elle partage aujourd'hui sa vie entre Lyon et la Drôme. Elle est l'auteur du très remarqué Dust (2015), Quand la neige danse (2016) tous deux parus aux éditions Denoël.


La musique du livre

BB King – The Thrill Is Gone

U2 – Song For Someone

Marvin Gayes – Whats Going On

Salif Keita – Folon


RÉCIDIVE – Sonja Delzongle – Éditions Denoël –  Collection Sueurs Froides - 412 p. avril 2017

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