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Chronique Livre :
RADE AMÈRE de Ronan Gouézec

Chronique Livre : RADE AMÈRE de Ronan Gouézec sur Quatre Sans Quatre

L'auteur

Ronan Gouézec est un auteur français, finistérien même, ce qui est loin d'être un détail, puisque son premier roman, Rade amère, se passe principalement à Brest. Il a été chroniqueur dans la revue Hopala ! La Bretagne au monde, entre 2012 et 2016.


En bref

Deux hommes, deux marins. Jos Brieuc, que sa femme a plaqué, ancien libraire, qui monte son entreprise de taxi maritime – parce que dans la rade c'est plus rapide de se déplacer en bateau qu'en voiture – et Caroff, qui végète dans son mobil-home miteux avec sa femme et sa petite Gaëlle, interdit de séjour sur le port depuis qu'un jeune de son équipage est mort pendant une sortie en mer par gros temps.

Pour sortir de la mouise, Caroff accepte de tremper dans un trafic de drogue, pas longtemps, juste pour se faire un peu de fric et repartir du bon pied, offrir à celles qui l'aiment une vie meilleure.

Deux hommes, deux marins, deux destins qui vont se croiser par hasard, pour le pire.


De quoi se faire une idée

« Ils avaient terminé le repas et la petite fille, repue et bercée par le brouhaha constant s'était endormie, pelotonnée dans le bras de sa mère. Ils buvaient un café, et se regardaient. Elle lui toucha le bras et parla doucement.
- Alex est passé. Pour le loyer.
Il lui sourit.
- Je sais. J'irai demain.
- Au fait, ça fuit toujours sous l'évier. Pense à la poste aussi parce que...
Il l'interrompit, apaisant, résolu.
- Oui, c'est sur ma liste, j'irai à la poste. Et il faut également que j'appelle pour le moteur. On devr...
Elle lui toucha le bras de nouveau, un avertissement cette fois. Il tourna la tête. Deux hommes approchaient, le visage fermé. Les deux gars de tout à l'heure, des gueules de grands singes, l'humanité dans le regard en moins. Le premier se pencha sur eux, les poings posés à même la table.
- Dis donc, Caroff, t'es interdit de séjour ici, ducon ! T'avais oublié ?
L'homme qui parlait était ivre, lourd et massif, les yeux jaunes. La main de sa femme pesait plus fort sur son avant-bras crispé.
- La petite dort. Parle moins fort s'il te plaît.
L'autre écarquilla les yeux, sembla découvrir la tignasse blonde qui émergeait, ne sut plus que faire. Il leva lentement une main et pointa un index sur lui. Il avait inconsciemment baissé la voix. Une petite victoire.
- Si tu te repointes dans le coin tu peux être sûr que ça se passera autrement. Tu vas morfler mec. Dégage maintenant ! T'as plus rien à foutre ici !
Il le toisa. Son cœur s'était un peu emballé et il sentait la pulsation s'une artère dans son cou mais il n'avait pas peur, il était juste excité, prêt à sauter à la gorge de ce pauvre type. » (p. 32 et 33)


Ce que j'en dis, des fois que...

Les bars, la pluie, l'eau, la mer. Eléments liquides à perte de vue. Et la nuit, les beaux reflets des fanals, des lumières, les bistrots, refuges temporaires et illusoires des hommes seuls.

Jos Brieuc. Il va, de temps en temps, se réchauffer dans un bistrot, fuyant la solitude qui l'accable depuis que sa femme est partie – bien sûr parce qu'elle le trouvait minable, pas vraiment un winner Jos, un rêveur gentil plutôt, avec des illusions et des tendresses pour autrui, pas le genre qui se fait du pognon facilement – mais un peu trop seul, justement, pour se faire aisément des amis. Après avoir tenu une librairie, il veut maintenant mettre sur pied une entreprise de taxi maritime, une très bonne idée qui permet de gagner du temps et de ne pas être dépendant d'une voiture, quand on est vieux, par exemple, et mal en point. C'est ainsi qu'il fait la rencontre d'un couple âgé, Josette et René Duros qui vont voir un spécialiste pour René atteint d'un cancer. Entre ces trois-là, l'amitié surgit d'un coup. Jos devient très vite l'enfant qu'ils n'ont pas eu. Attentif, doux et prévenant, il illumine de sa gentillesse les derniers mois de René qui se sait condamné par le crabe qui prend sa revanche sur tous ceux qu'ils ont mangés... car il a de l'humour et de la répartie, René, qui veut être incinéré pour qu'on puisse dire qu'il aura fumé jusqu'au bout...

Jos rencontre aussi Babeth, une escort girl, une belle femme qui ne tient pas à expliquer pour quoi elle a interrompu ses études de médecine pour se retrouver là. Qu'est-ce que ça changerait ? Il est des évidences qu'il suffit d'accepter et quand la vie vous fait le cadeau d'un grand amour tout simple, autant avoir l'élégance de savoir s'en réjouir. On ne sait jamais ce qui peut arriver.

Caroff, un simple nom qui claque comme une baffe, pas de prénom, pas la peine. Lui, il est banni partout, on crache sur ses pas, on maudit le jour où, contre toute prudence, il a décidé d'aller en mer malgré les prévisions météo défavorables. Pris entre la nécessité de pêcher vaille que vaille et les consignes de sécurité qui font perdre un jour de travail, Caroff a tenté sa chance. Un jeune y a laissé la vie, un gars de 16 ans seulement. Depuis, il n'a pas repris la mer, le moteur nécessite d'être réparé et il est pauvre comme un rat d'église. Sa femme et sa fille sont toute sa vie, entre eux l'accord est total et profond, l'amour qui les unit s'accommode de la pauvreté et de la haine des autres pêcheurs, les frères Marric en particulier, gueulards et portés sur la boisson, ils jouent habituellement des poings et menacent Caroff dès qu'ils le voient.

Mais Caroff a un plan. Un plan malhonnête, bien sûr, mais quelle autre solution ? Il va être bien payé pour ça, très bien même. Et puis il ne le fera pas longtemps. Ce sera selon ses règles à lui. Trois fois, maxi, promis juré, après, c'est trop dangereux. Juste de quoi se refaire. Et partir avec Marie et Gaëlle, tous les trois. Avec Aspro aussi, le chaton blanc de Gaëlle.

Le mafieux, c'est un type venu du sud, Delmas, qui trimballe un accent qui fait rire les Bretons, tandis que la pluie le défrise totalement. Dangereux et sans pitié, un vrai méchant, qui colle deux loustics dans les pattes de Caroff pour l'aider à récupérer les colis discrètement en mer, mais aussi, de toute évidence, pour le surveiller. Deux jeunes, 180 (fine allusion à son alimentation exclusivement à base de hamburgers) et Tarik, enfin Yann, mais Tarik peut-être s'il se convertit, il hésite encore. Deux baltringues, joggings et grosses chaînes en or au cou, le parler rap et l'attitude ad hoc... Surpris que Caroff veuille travailler avec eux, les choisisse comme co-équipiers, surtout qu' il est évident qu'ils n'ont jamais foutu les pieds sur un bateau, Yann et 180 s'épanouissent, heureux que cet homme bourru mais bienveillant leur apprenne la navigation, leur fasse confiance et leur donne leur chance.

« Caroff était à la poursuite de lui-même et ne s'arrêterait pas avant d'avoir chopé son fantôme par la peau du cou, et tant pis pour les risques à prendre. »

Un joli trio, finalement, une fois que 180 a cessé de filer à manger aux mouettes, efficace pour repérer la marchandise à récupérer grâce au radar. Caroff est le père qui leur a manqué, et des liens se nouent en particulier avec 180, Toni dans le civil. Ils abandonnent la panoplie du gangster, se donnent du mal pour bien exécuter leur travail, ne rechignent à rien, fiers d'eux, peut-être pour la première fois. Caroff, ça lui plaît de s'occuper de ces deux jeunes, ces faux voyous qui ne demandaient que l'attention et la confiance d'un adulte. Ca lui donne le sentiment de se racheter un peu, sauver deux jeunes, ça ne ressuscite pas le mort mais ça aide à se sentir moins lourd. Il les aime ces deux gamins, surtout 180, qui a compris qu'il voulait changer de vie grâce à Caroff.
Il gagne du fric, assez pour mettre un terme à ce business dangereux. Il a pris ses dispositions pour partir avec sa tribu en Irlande, il a de la famille là-bas.

Marie voit bien que son mari change, il prend de l'assurance, relève à nouveau la tête, après ces années d'abattement et de déprime. Elle a confiance en lui, elle voit qu'il fait tout son possible pour eux. L'espoir renaît enfin.

Bien sûr, l'espoir, ça fait vivre, mais c'est la mort qui se pointe au rendez-vous. Et elle a des façons de s'installer qui surprennent toujours un peu.

Ronan Gouézec parle de la Bretagne toute ruisselante et brillante de pluie, d'une beauté tragique, le port, la mer et la vie qui bascule d'un coup, parfois. Les deux hommes, enfin presque sauvés, enfin presque heureux, deux hommes bien, et que rien ne préparait à se rencontrer, vont percuter la vie l'un de l'autre, un choc comme il en arrive parfois : destins fracassés, gâchis irrémédiable, violence insensée. Rade amère.


RADE AMÈRE - Ronan Gouézec - Éditions Le Rouergue – collection Le Rouergue noir - 192 p. avril 2018

photo : Quatre Sans Quatre

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