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Chronique Livre :
RECALÉ de Michael Hjorth et Hans Rosenfeldt

Chronique Livre : RECALÉ de Michael Hjorth et Hans Rosenfeldt sur Quatre Sans Quatre

Michael Hjorth est un romancier, réalisateur, scénariste et producteur de cinéma suédois. Depuis 2011, il publie des romans avec Hans Rosenfledt, producteur et scénariste qui a créé la série Bron (The Bridge).


« Trente secondes à partir de maintenant. »
Mirre n’entendait plus le petit clic métallique du chronomètre. Combien de temps cela allait-il durer ? Qu’est-ce que l’homme avait dit ?
Il allait poser soixante questions ;
À combien en était-on ? Mirre n’en avait aucune idée. Il avait l’impression que cela durait depuis une éternité ? Il essayait encore de saisir ce qui lui était arrivé.
« Veux-tu réentendre la question ? »
L’homme était assis tout près.
De l’autre côté de la table.
Sa voix calme et grave.
La première fois que Mirre l’avait entendue, c’était tout juste deux semaines plus tôt, au téléphone. L’homme l’avait appelé en se présentant comme Sven Caton, journaliste free-lance. Voulait faire une interview. Ou plutôt un portrait. Certes, Mirre n’avait pas gagné, mais il était un des participants qui avait le plus retenu l’attention de la presse et des réseaux sociaux. Les gens s’étaient fait une idée de lui d’après ce qu’ils avaient vu. Sven voulait approfondir un peu cette image. Montrer d’autres facettes, la personne qu’il y avait derrière. Pouvaient-ils se rencontrer ?
Ce qu’ils avaient fait. À l’Hôtel des Bains. Sven l’avait invité à déjeuner. Ils avaient décidé de prendre chacun une bière, même s’il était à peine plus de onze heures et demie et qu’on était un mardi. Mais c’était l’été. Les vacances. Sven avait posé un petit enregistreur entre eux sur la table, et commencé à poser des questions Mirre avait répondu.
L’homme interprétait visiblement à présent son silence comme un oui.
« À quelle classe grammaticale appartiennent les mots qui décrivent des relations entre des personnes, des choses et des lieux, comme par exemple sur, vers, devant et dans ?
- Je ne sais pas ; dit Mirre en entendant lui-même la lassitude de sa voix.
- Il te reste dix secondes pour réfléchir.
- Je ne sais pas ! Je ne sais pas répondre à tes putains de questions ! »
Quelques secondes de silence, puis le clic du chronomètre qu’on arrêtait et un autre quand on le remettait à zéro.
« Question suivante : Comment s’appelait le vaisseau amiral de Christophe Colomb lors de sa découverte de l’Amérique en 1492 ? Trente secondes à partir de maintenant. »
Clic. » (p. 9-10)


Puisque désormais les stars ne sont plus ces femmes mystérieuses et désirables dont l’image illumine les salles de cinéma et s’imprime durablement dans notre imaginaire, mais plutôt des êtres sans aucun intérêt, grossiers, caricaturaux de bêtise et d’ignorance crasse, c’est à la télévision qu’il faut aller les chercher, pour peu qu’on ait si peu de jugeote qu’on ait envie de faire mourir dans des convulsions atroces quelques-unes de nos petites cellules grises.

Je dirais même dans un champ télévisuel précis, celui de la télé-réalité qui n’a de réalité que le nom, bien entendu, la vraie réalité vraie ayant plutôt à voir avec les documentaires ou autres programmes de dernière partie de soirée.

Ainsi donc, une star de la télé-réalité est assassinée, son corps est placé bien en vue dans une salle de classe, sur sa tête un bonnet d’âne et, agrafée sur son dos, les résultats du test auquel elle vient d’être recalée. Tuée par un pistolet d’abattage, un gros trou au milieu du front.

C’est la première victime d’une série puisqu’une personne qui se surnomme lui-même Caton l’Ancien a décidé de faire un peu de ménage parmi les idoles imbéciles du petit écran, ne supportant plus de voir porté aux nues tout ce qui constitue, pour lui, le pire produit de notre société.

Il envoie également une lettre au rédacteur en chef d’un journal bien connu pour lui demander « pourquoi la pure idiotie » se voit « encensée » dans son journal, plutôt que ceux et celles qui font des efforts pour acquérir des connaissances à force de travail.

Bref, Caton est très en colère contre les idiots qui se pavanent et contre ceux qui le leur permettent.

Son mode d’action est d’une simplicité biblique : il se fait passer pour un journaliste et propose un entretien à sa cible, laquelle s’empresse d’accepter, trop heureuse de recevoir encore un peu de publicité. Un repas au restaurant, un petit cachet dans la boisson et on ne lui oppose plus de résistance ! Il n’y a plus qu’à faire passer le test et, en cas, d’échec, à débarrasser la terre de « personnes dont le seul talent est de se présenter la bouche en cul de poule sur leurs fameux « selfies » et dont le seul mérite est de s’être ridiculisées publiquement en ayant des rapports sexuels dans l’une de ces émissions qui submergent soir après soir nos chaînes de télévision ».

La Brigade criminelle est sur le coup, et le moins qu’on puisse dire, c’est que leur vie privée et leurs relations constitueraient une très bonne matière pour un feuilleton télévisuel trépidant ! Jugez plutôt :
Sebastian Bergman, profileur, vient d’annoncer à sa collègue Vanja qu’il est son père biologique ! Sa mère et lui se sont quittés trop tôt pour que Vanja ait pu se souvenir de lui et elle a toujours considéré le mari de sa mère comme son père sans se douter de rien. Elle est ulcérée de ce mensonge et a coupé les liens avec sa famille, tout en laissant une petit chance à Sebastian de se montrer à la hauteur du rôle qu’il revendique soudainement. Mais Sebastian est trop peu fiable, trop coureur de jupons, trop impulsif pour être fiable, évidemment.

Mais il y a pire : Billy vient de se marier, et il n’a pas plutôt sauté le pas qu’il ne cesse de mettre le maximum de distance entre lui et sa femme. En cause : son goût pour la violence qui peut être décelé, pour un œil averti, dans son plaisir à tuer les chats…

Quant aux autres membres de la Brigade, on reste plus traditionnel, avec les amours loupées entre Torkel et Ursula, un truc tout à fait banal, somme toute.

Toute l’équipe s’échine à remonter le peu de pistes laissées par le tueur, un type trop intelligent, méthodique et calme pour se faire avoir si facilement. De plus, c’est un type honnête qui ne tue que ceux qui ne réussissent même pas à obtenir un tiers des points, franchement limite laxiste non ?

Une enquête bien imaginée, qui marche bon train, suspense et humour, avec un portrait-charge assez réjouissant quoique désespérant d’une société qui adule la vulgarité, la grossièreté, l’indécence morale et physique et qui ne finance pas ses chercheurs dont les travaux doivent, pour être menés à bien, dépendre de financements privés. La réussite des étudiants ne fait pas recette, ils ne sont ni connus ni reconnus en dehors du tout petit monde scientifique auquel ils appartiennent, ils ne sont ni riches ni célèbres, ils doivent s’expatrier pour faire une carrière intéressante alors que le moindre idiot en string débitant des âneries se taille une renommée à la hauteur de son compte en banque.

Où est-ce que j’ai mis ma télécommande, déjà ?


Musique

A$AP Rocky - Sundress


RECALÉ - Michael Hjorth & Hans Rosenfeldt – Éditions Actes Sud – collection Actes noirs - 432 p. novembre 2019
Traduit du suédois par Rémi Cassaigne.

photo : émission de Télé-réalité norvégienne, Adam recherche Eve - Visual Hunt

Top 10 : Les THRILLERS pour Noël 2019 Radio : DES POLARS ET DES NOTES #63 Actu #16 : septembre/octobre/novembre 2019