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REPOSE-TOI SUR MOI de Serge Joncour

Chronique Livre : REPOSE-TOI SUR MOI de Serge Joncour sur Quatre Sans Quatre

illustration : Pixabay


Serge Joncour est un écrivain français né en 1961.
Il a écrit des romans et des scénarios de films et le dimanche, il est possible de l'entendre parfois se montrer facétieux dans l'émission de France Culture Les Papous dans la Tête. C'est un plus dans cette longue et morne journée. Repose-toi sur moi a reçu le prix Interallié 2016 et a été élu meilleur roman français de l'année par le magazine Lire.


Ça raconte quoi ?

C'est une histoire d'amour entre un homme et une femme que presque tout oppose et qu'un intense sentiment de solitude unit pourtant, une lassitude à faire face à une vie décevante et remplie d'obligations amères.


Une bouchée, pour savoir quel goût ça a.

« A l'odeur de cuisine qui flotte dans toutes les pièces, il a tout de suite reconnu les cuissons au beurre répétitives, les steaks décongelés dans la poêle trop grasse, les choux de Bruxelles qui ont traîné hors du frigo, un parfum de vieille école, et la radio à piles sur le meuble, et la rangée de chaussons. Mais le plus marquant c'est l'odeur un peu rance des cuissons de la veille, il la retrouve souvent quand il entre comme ça à l'improviste chez les gens, c'est le fumet de ceux qui se nourrissent mal, en mangeant gras, en buvant peut-être. Comme à chaque fois, il est frappé par une impression d'ensemble, c'est dû à cette indélicatesse ultime qu'il y a à débarquer chez des inconnus sans avoir prévenu de sa visite. Quand elle a vu le papier à en-tête qu'il lui tendait au-dessus du portail, avec le logo bleu blanc rouge qui claque bien, elle lui a aussitôt dit d'entrer, sans faire la moindre difficulté, poliment. De toute évidence cette femme ne cherchera pas à se défiler, ce qui serait pitoyable. Pour lui surtout. C'est toujours désolant de devoir gérer une situation où les autres jouent d'emblée la mauvaise foi, où la déloyauté et le manque de scrupules empoisonnent tout. Mais ces situations-là il les pressent. Les rares fois où les gestes ont dépassé les paroles et qu'ils en sont venus aux mains, c'était avec des jeunes pas trop équilibrés, des couples le plus souvent, avec les mômes qui se mettent à chialer au milieu, qui électrisent tout. » (p. 11)


Bon tu t'es pas foulée pour le résumé... T'en dis quoi, en vrai ?

« À force il s'était comme enfermé dans le rôle. A force de jouer la carte du gars placide qui se contrôle, du type posé et fiable, il se sentait obligé de l'être. Mais c'est épuisant de passer pour un mec bien. Cet homme qu'il s'efforçait d'être il savait bien qu'il n'existait pas. »

Ludovic a laissé la ferme familiale à sœur et son beau-frère pour partir travailler à Paris après la mort de sa femme, empoisonnée par les produits phytosanitaires qui font les légumes bien calibrés et sans défaut. Il n'y avait pas assez de place pour tout le monde sur l'exploitation, les choses sont devenues difficiles pour les petits agriculteurs. Maintenant, au lieu de s'occuper du bétail et des terres, il se présente chez les mauvais payeurs pour recouvrer les dettes. Les mauvais payeurs ? Pas les riches, pensez-vous. Non, à sa grande surprise, ce sont les femmes seules avec des enfants, les néo chômeurs qui n'ont pas encore pris la mesure de leur situation, les vieux qui veulent aider leurs enfants, leurs petits-enfants ou les gâter un peu. Lui, avec sa stature imposante et son visage granitique, il en impose, alors il arrive à leur faire entendre raison. Il en impose à sa voisine aussi, Aurore, une jolie jeune femme, mère de deux enfants et créatrice d'une ligne de vêtements chics et élégants. Il lui fait presque peur, pour tout dire. Elle l'agace, en fait, trop jolie, trop élégante, trop bourgeoise.

Ils vivent à deux pas l'un de l'autre, ont vue sur les fenêtres de leurs appartements réciproques, le 120 m2 dessiné par des architectes en face du petit deux pièces défraîchi, seule une cour intérieure abritant un minuscule jardin les sépare... ça, et puis une bonne partie des barreaux de l'échelle sociale...

« Au milieu de ce ballet de gens pressés qui se croisaient en tous sens, elle eut l'image de tout un tas de choses superflues qui plombaient sa vie, des mesquineries et des menaces qui l'entouraient, l'image de cet homme la fascinait, simplement en rayonnant d'une densité minérale, naturelle, brute. »

D'abord il y a les corbeaux. Ils ont envahi le petit jardin de la cour d'Aurore, remplaçant de leurs croassements menaçants et de leurs regards acerbes les gentils pépiements qu'elle aimait. Ils l'angoissent, présages sombres comme leur plumage. Ils sont énormes, rien ne les effraie et elle rentre chez elle tous les soirs, anxieuse de la rencontre inévitable avec eux.
Aurore est en plein tumulte intérieur, elle ne trouve plus de cohérence dans sa vie. Tout semble lui échapper soudain. Son mari est un winner plein d'énergie à qui elle n'ose pas faire part de ses problèmes, ses enfants sont épuisants, son beau-fils est un ado maussade et elle rencontre des difficultés dans sa boîte auxquelles elle soupçonne sans se l'avouer vraiment son associé et ami de longue date de ne pas être étranger.

Et puis ces corbeaux, menaçants, qui la narguent quand elle rentre chez elle. Plus rien ne lui paraît accueillant, d'ailleurs, elle ne sait plus trouver sa place dans sa propre vie.

Ludovic et Aurore, c'est leur solitude et leur mal-être qui les réunit, chacun vivant une vie qui ne leur ressemble plus, chacun contraint et malheureux de devoir faire semblant devant les siens.

Comme ce qu'il sait faire, ce qu'il aime faire pour justifier sa propre existence c'est être utile aux autres et deviner leurs désirs et leurs besoins, Ludovic tue les corbeaux afin de délivrer Aurore du charme maléfique et il met dans sa boîte aux lettres un bouquet de plumes noires attachées par un ruban rouge... Dans cet éventail de plumes, Aurore puisera de la force toute la journée pour faire face à des fournisseurs retors.

Ludovic et Aurore, ce n'est pas seulement une cour qui les sépare, c'est à peu près tout ce qu'on peut imaginer. Elle est classieuse et chic, il porte des baskets et des vêtements sans recherche. Elle est cultivée et urbaine. Il est campagnard dans l'âme, exilé dans un Paris qu'il ne sait apprivoiser. Elle a de l'argent, elle voyage, vit une vie au confort raffiné. Oui, on peut dire que tout semble les opposer, la grande bourgeoise et le plouc, la délicatesse et la rusticité, le luxe et la vie modeste. On pourrait imaginer une histoire romantique, ils se nourrissent de leurs différences et vivent une grande histoire d'amour. Oui mais non. Car tout les rassemble au contraire. Leurs regards ne cessent de se croiser, par-delà cette cour qui devient de plus en plus petite au fur et à mesure qu'ils s'aiment plus profondément. De barrière symbolique elle devient le lieu de leur rencontre, l'espace magique dans lequel chacun réendosse les oripeaux de sa vie d'avant, l'espace vide qui les sépare encore et que balaient leurs regards de plus en plus avides des signes de l'existence de l'autre. C'est un roman sur le regard, celui qu'on porte sur l'autre, la première impression qui cède la place à l'observation, où l'on note jusqu'au plus petit détail du corps de l'autre, le moindre de ses gestes, l'expression la plus ténue de son visage. Le regard qui tente de percer l'obscurité, qui scrute les fenêtres allumées, qui guette les allées et venues, rien ne l'indiffère plus de ce qui touche à l'autre.

Tous les deux vont redécouvrir le bonheur d'être deux, de compter l'un sur l'autre, l'un pour l'autre, de se donner entièrement pour ce qu'on est.

Chacun va aider l'autre, et, ce faisant, lui donner le bonheur inestimable de pouvoir lui dire : repose-toi sur moi.

J'aime la façon dont Serge Joncour porte attention aux petites gens, les voisines de Ludovic par exemple, celle qui est perdue sans ses deux chats qu'il lui retrouve, celle à qui il rapporte le pain tous les soirs, les gens sans le sou, les femmes plantées là avec leurs mômes et qui survivent tant bien que mal en banlieue parisienne. J'aime que Joncour décrive les gens de peu sans misérabilisme, avec une humanité douce et tendre qui prend leur parti, comme la famille de Ludovic, avec sa mère qui s'enferme dans le mutisme, le père qui, à plus de 70 ans continue à être fier de ce qu'il peut encore accomplir comme travaux fermiers, l'âpreté de cette vie qui peine à nourrir ceux qui devraient en vivre.

Et puis les émotions douces et puissantes qu'on ressent soudain, les doutes, les peurs, le besoin de l'autre, de sa voix, de son regard. Attention, pas de mièvrerie, c'est un roman qui donne bien envie d'aller péter la gueule de tous les salauds qui entubent les autres et dont l'unique objectif est de se faire le maximum d'argent en profitant à fond d'un système injuste et dégueulasse. Ludovic, ça le rend fou furieux, l'injustice et l'arrogance des nantis qui s'assoient sur les lois et se croient autorisés à mépriser tous ceux qui ne leur ressemblent pas. C'est pas parce qu'on est amoureux qu'on est subitement devenu égoïste et calculateur, faut pas croire. C'est tout l'inverse.


REPOSE-TOI SUR MOI - Serge Joncour - éditions Flammarion - 427 p. août 2016

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