Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
REPRÉSAILLES de Florian Eglin

Chronique Livre : REPRÉSAILLES de Florian Eglin sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans Quatrième… de couv…

Une route corse la nuit, non loin du désert des Agriates. Telle une bête en maraude, un SUV prend en chasse une famille suisse. Leurs deux petites filles endormies à l’arrière, Tom et Adèle hésitent : continuer cette course-poursuite insensée, au risque de finir dans le décor, ou s’arrêter et faire face à ceux qui les traquent ?

Cette décision marquera le point de départ d’une inexorable descente aux enfers au cours de laquelle il faudra affronter bien des monstres. Ou les apprivoiser...

De cette plongée dans un imaginaire baroque qui joue avec les codes du roman noir émergent des hommes qui s’abîment dans la violence et la vacuité et des femmes fortes, héroïnes et porteuses du sens final.


L’extrait

« - Pas de problème, répondit enfin celui qui avait chantonné, pas de problème. En tout cas pour l’instant.
Ils se tenaient de l’autre côté de la dalle, massifs, menaçants, sûrs d’eux et de leur droit, qu’il soit bon ou mauvais. Le plus jeune alla rôder autour de la Mercedes. Tom se retint de le suivre. Il se disait qu’il ne fallait pas afficher le moindre signe d’effroi, comme avec des bêtes. Il fallait faire comme si tout était normal, alors que rien ne l’était. Pour que la situation ne dérape pas.
L’autre se mit à inspecter la voiture avec un détachement étudié. Très concerné, il appuyait du pied à différents endroits. Il adressa un signe cavalier à Adèle. Elle se contenta de le considérer sans ciller, mains posées sur April et Lucie, ces petits êtres sacrés qu’ils avaient faits.
Ah, ma femme, pensa Tom avec un sourire malgré tout. C’est peut-être aussi ce qu’ont pensé les deux autres en face, car ils se mirent à ricaner par à-coups brefs, mains dans les poches, balançant le bassin en avant. Un geste qui mettait les points sur les i, mieux qu’un dessin de gosse qui tente de donner une forme si possible humaine à ce monstre qui les retient dans la forêt pour en faire son objet. Pour nier jusqu’à son être. Méthodiquement. Sans pitié.
Les voyant faire aller et venir leurs hanches, Tom verrouilla son corps. Délivrance, l’histoire folle de ces hommes à la merci d’autres hommes. Peut-être que c’était ça, en fait, le scénario. Il respira. Pour se contrôler. Pour expulser cette tension qui le bloquait. Pour se dire, non, ça va aller, on va trouver un arrangement. Et puis, avec un bruit inaudible, quelque chose d’inexorable et de très lent s’enclencha.
Une petite bulle se fissurait au ralenti. Elle était enfouie profond. C’est une petite bulle que chacun recèle en soi. Une petite bulle qui, pour la plupart, ne sert à rien. Jamais. De nos jours, normalement, on n’en a plus besoin. Mais ce qui arrivait ce soir n’était pas normal. Tom se trouvait en territoire inconnu. Même le GPS ne parvenait pas à les situer.
Comme une planète au cœur d’un système jusque-là bien organisé, elle se fendit. Pour libérer des émotions incontrôlables. La peur à l’état brut. L’agressivité, celle qui transforme en bête furieuse. Le besoin primal de protéger les siens. Ceux de son sang.
C’est tout cela qui montait au sein de Tom devant ces hommes surgis de la nuit. Ça viendrait, c’était sûr. Lentement, fatalement, ça viendrait. » (p. 34-35)


L’avis de Quatre Sans Quatre

Tragédie en trois actes...

Une Mercedes, rouge, file à toute allure sur les routes sinueuses de Corse, derrière elle, un énorme 4X4 semble la poursuivre et vouloir l’envoyer dans le fossé. À bord de la voiture, Tom Gonthier, écrivain suisse, la trentaine, de passage sur l’île après un séjour de vacances en Italie, son épouse, Adèle, et leurs deux petites filles, April, 7 ans, et Lucie, deux ans. Dans l’habitacle du tout-terrain, trois chasseurs, trois titans, avides, guettant leur proie : Antone, Luigi et Pietro, fils du très puissant caïd mafieux Rocco Falcone, intouchable seigneur de l’île. La poursuite devient dangereuse, les deux véhicules frôlent les murs de pierre, la Mercedes y laisse même de la peinture, comme un avant-goût du sang qui va bientôt couler maintenant que l’hallali est lancé.

Tom, à l’image de son visage traversé par une cicatrice, est double. Époux attentif, père modèle, homme doux et serviable, il dissimule, en lui, un potentiel de violence qu’il n’a jamais pu laisser se déchaîner, même lorsqu’il pratiquait la boxe thaïlandaise à Bangkok. L’étincelle permettant à sa part sombre d’éclater lui a toujours fait défaut. Lui reste de ces années de ring, un corps de guerrier, affuté par les entraînements, couvert de tatouages, citations de livres fondateurs de son existence, ou superhéros, tel Wolverine sur son torse, le dernier réalisé. Il est armé d’un couteau Vendetta, cadeau d’un de ses lecteurs. Les Gonthier sont bientôt acculés, réduits à stopper pour ne pas se tuer dans un accident, Tom sort de la Mercedes et décide faire face, quel que soit le danger.

Les frères Falcone ne sont pas des détrousseurs de voyageurs ordinaires, ce sont des prédateurs de la pire espèce, des cannibales, violeurs et sadiques, des forces de la nature qui rient de voir Tom oser les défier. L’écrivain va alors se déchaîner, accepter de libérer sa propre violence et livrer un combat homérique. Percussions, os contre os, mélodies de chairs éclatées, de viscères fouaillés, geysers d’hémoglobine et yeux arrachés, arias de lame inquisitrice, de griffes acérées, de coudes, de genoux et de poings furieux, chœurs de hurlements et de cris de douleur, un opéra de mort dont Tom sort vainqueur.

Cette orgie de sang n’est que le premier acte, l’entame du récit héroïque. Le prétexte à l’entrée en scène de Rocco Falcone, bien décidé à venger ses rejetons fous, et de Mateo Campa, commissaire de police énigmatique, voulant profiter de l’occasion pour faire tomber le vieux caïd. Un instant le chef mafieux hésite, se demande si les meurtres de ses fils ne sont pas à attribués au clan adverse, les Mancini, mais tous les renseignements ramènent vers l’écrivain suisse, contre toute logique, toute raison. Dans ce second acte, les personnages se mettent en place, on prépare la curée, on affute les armes et surveille les ennemis, jusqu’à la lutte finale qui ne fera pas du passé table rase mais ramènera à la sauvagerie originelle. Une bataille énorme, colossale, qui va révéler les hommes, et le vrai visage des femmes du récit, afin de clore la boucle initiée lors du début de la poursuite de Tom et de sa famille par les frères Falcone...

Florian Eglin livre là sa mythologie personnelle, peuplée de demi-dieux odieux, d’humains aux faiblesses parfois fatales, de références tant au monde du cinéma, Duel de Spielberg, évidemment, mais aussi des parfums de westerns spaghetti, de péplums, qu’à la littérature. Gonthier possède de nombreuses ressemblances avec Miyamoto Musashi, le héros du roman de Eiji Yoshikawa, La pierre et le sabre. Tout comme le guerrier japonais, Tom est un ronin, un samouraï sans maître, combattant pour lui-même et sa famille, armé de son couteau, comme Musashi de son katana. Il y a la danse d’intimidation, façon ours ou gorilles, des hommes, flics, mafieux ou Tom, et puis, plus discrète, l’influence des femmes, essentielle, capitale, souterraine mais pas moins violente. Graziella, la mère des Titans, l’épouse de Rocco, désirée par Campa, qui protège son dernier enfant, Ange, Adèle, plaidant pour fuir plutôt que d’affronter, qui pourtant ne fera jamais défaut à Tom lorsqu’il aura besoin d’elle.

Représailles n’est pas à mettre entre toutes les mains, Florian Eglin explore la noirceur dans ses moindres ressorts et ne ménage pas le lecteur, il nomme cru et décrit sans fards, dans une écriture baroque, torrentueuse, érudite, mais cruelle aussi, quête ses origines et ses conséquences - vient-elle des écrits furieux de Tom, des générations corses qui se sont succédées sur cette terre ingrate ? Il fouille les viscères et les âmes, pénètre les corps, sonde les faces les plus ignobles des esprits jusqu’à l’origine du mal, et sa transmissibilité entre les générations. Le récit se déroule, avance implacablement vers un combat final, les personnages s’y dirigent tout droit tels des gladiateurs dans le couloir qui mène à l’arène du cirque, des oasis de poésie, de réflexions philosophiques le parsèment, et cette question fondamentale qui revient sans cesse : quelle est l’origine de ce désastre ? D’où vient le mal et qui en est responsable ? L’auteur y répond à sa façon, dans un dénouement apocalyptique.

Un roman noir de suie, dérangeant, original, baroque, furieux, intelligent qui entraîne le lecteur aux racines de la violence. Une vision très personnelle d’un mal universel...


Notice bio

Florian Eglin est né le 7 décembre 1974 en Suisse.
A l'université il étudie le français moderne et la philologie romane avant de partir un an au Japon. De retour à Genève après un long voyage en transsibérien, il termine ses études par un mémoire sur la littérature médiévale.
Aujourd'hui, il est professeur de Français à Genève et est le père de deux enfants. Réprésailles est son septième roman après La trilogie Solal Aronowicz (La Baconnière, 2013-2015), Ciao connard (éditions la Grande Ourse, 2016), Il prononcera ton nom (éditions la Baconnière, 2019) et En pleine lumière (éditions BSN Press, 2019).


La musique du livre

Stefano Landi - Passacaglia della vita


REPRÉSAILLES – Florian Eglin – Éditions La Baconnière – 380 p. mars 2020

photo : paysage des Agriates - Pierre Bona pour Wikipédia

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