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Chronique Livre :
REQUIEM POUR MIRANDA de Sylvain Kermici

Chronique Livre : REQUIEM POUR MIRANDA de Sylvain Kermici sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

« Il essaie de se souvenir des jours précédents, des autres proies, de leurs visages vidés par l’imminence de la mort, de leur odeur, leur odeur de lait et de méthane, de leur tétanie. Rien n’émerge. Jamais. Et c’est bien pourquoi il va recommencer… »

Un huis clos tragique, entre les bourreaux et la victime où chacun finit par vaciller.

Un texte vertigineux qui hante les lecteurs longtemps après avoir été lu.


L'extrait

« Elle demande, tirant péniblement les mots du vide, Où est mon bébé ? Elle dit Il était avec moi. Elle dit Il était avec moi. Elle fait mine de scruter le sol à ses pieds, comme si elle s’attendait à le surprendre par terre, en train de gazouiller et de jouer tranquillement. On lui répond On s’en est occupé. On lui répond Il va bien. On lui répond Il est calme comme une pierre. Ne t’inquiète pas pour lui. On lui répond On va l’emmener loin d’ici. Elle demande Qu’est-ce que vous voulez dire par là ? On lui dit On connaît une famille pas loin. Ils n’ont pas de bébé. On lui dit On va leur donner. Ils le méritent plus que toi. On lui dit Il sera bien là-bas. On lui dit Tu ferais mieux de l’oublier. Elle agite la tête, pâle et tendue, afin de dégager une mèche gênante de son visage. Manière de rassembler ses esprits, lignes des joues et du front creusées par l’effort, nuque lourde. Elle dit Non. Non. Non. Elle dit Je veux pas. Elle dit Je veux pas. Elle dit Vous me séparerez pas de mon enfant. Elle dit Il était là. Rendez-le moi. Elle dit Vous n’avez pas le droit. Elle le répète avec insistance mais sans énergie, en traînant la voix, incapable de pleurer ou de hurler, de se débattre. Elle entend le barbu soupirer d’agacement, comme le ferait un adulte devant un enfant obstiné dans l’erreur. On lui dit Tu préfèrerais qu’il soit mort, c’est ça ? On lui dit Tu préfèrerais qu’on l’ait tué ? On lui dit, après un moment, Tu préfères qu’on le tue, c’est ça ? » (p. 15-16)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Une petite séance en compagnie de tortionnaires, ça vous tente ? Pas comme participant, uniquement comme observateur, embedded comme on dit quand on est branché. Pas comme arbitre ou négociateur, il n’y a rien à négocier, tout est joué dès le départ : Miranda est sous l’emprise des deux agresseurs et il n’y a aucune chance qu’elle en réchappe avant qu’ils aient assouvi leurs pulsions. On les connaît même pas, ces deux types, il y a le barbu et le Jaune, va-t-en savoir qui c’est avec ce signalement. Pas forcément animés des mêmes intentions, de fonctions identiques, mais sont-ils vraiment deux, sont-ils vraiment individués ? On peut en douter quand on lit le journal du barbu :

« En réalité, le Jaune est bien plus qu'un associé, c'est mon double : son regard est aussi noir que le mien est blanc. »

On peut douter de tout. Sont-ils les hommes et elle la femme, sont-ils la société et elle l'individu seule contre les dominants ? Tout cela à la fois, sans aucun doute, et même davantage si l'on pousse la lecture au-delà des faits bruts pour aussi choquants qu'ils sont. Cette violence, c'est le monde tel qu'il tourne, comme un pacte entre les humains. Ceux qui s'y adonnent sont bien tristes à la fin, ils ont cru au plaisir, mais tout est à refaire pour en éprouver à nouveau et c'est épuisant et vain puisqu'ils finiront bien un jour comme leurs victimes...

Miranda, elle était tranquille chez elle, avec son mari et son bébé et le barbu a débarqué avec son collègue. Elle essaie de savoir ce que sont devenus ceux qu’elle aime, ne récolte que torture psychologique d’indices contradictoires et/ou ramassis d’information partielles renforçant son angoisse et nourrissant ses supputations les plus vaines. Elle est en train d’être brisée menu, d’apprendre la soumission totale. Avant de passer au viol, au sexe, aux corps qui se touchent, elle apprend à souffrir sans coup. Ce cheminement vers l’abstraction de soi dure toute la première partie, avec son lot de révoltes, de dénis, d’espoirs forcément déçus, de résignations, d’abandons de la lutte, de lucidité face à l’inéluctable.

En face, dans la seconde partie, c’est pas la joie non plus. Croyez pas que gagner, c’est forcément le paradis. C’est une fois de plus des satisfactions fugaces, la promesse de devoir recommencer, d’être à nouveau mené par le bout du nez de ses désirs malsains qui ne débouchent que sur des plaisirs transitoires et vite oubliés. Des fenêtres sur le vide. Deux hommes qui se prennent pour des dieux mais qui se traînent tout de même un sacré blues, malgré la puissance temporaire qu’ils peuvent éprouver le temps que dure chaque session avec une de leurs victimes.

Un roman noir, très très noir, écrit comme on filme une scène de guerre ou un tsunami. Sans montage, aucune scène n’est occultée, pourrait-on croire, mais ce style est sans aucun doute travaillé à l’extrême, ciselé jusqu’à la perfection du fait brut et de l’émotion intacte non filtrée. Le lecteur est comme chez lui dans les pensées des protagonistes, enfin comme chez lui si chez lui c’est le chaos et la désolation, la frustration et la déréliction. Sylvain Kermici frappe vite et fort, direct à l’estomac à vous en faire vomir les tripes tant c’est violent. On a envie qu’ils la laissent, mais aussi qu’elle arrête de se leurrer, de les supplier, de s’abuser, ou qu’elle réagisse, qu’elle trouve un reste de force pour surmonter la résignation… Mais bon, on a envie aussi de ne pas mourir, et pourtant...

Un drame à trois dans lequel les dés sont pipés dès le départ. On pourrait dire que c’est comme la vie, on sait comment ça se termine, comment il en va de nos désirs, même quand on parvient à les satisfaire, d’autres surgissent et tout est à recommencer, que chaque bonheur gagné se paie cash un jour ou l’autre, et puis que la mort, de toute façon, vous attend à la fin du jeu. Ni vainqueur ni vaincu, match nul, tous y perdent leur âme et savent être dans une impasse. Peu importe qui tue, c’est la faucheuse qui gagne, victime ou instrument, c’est désolation et à tous les étages, la recherche de l’absolu ne peut se contenter de miettes, l'orgasme est insuffisant pour oublier la déréliction.

Requiem pour Miranda est un huis-clos asphyxiant, hypnotisant. Bourreaux frustrés et victime résignée ont tour à tour la parole, le lecteur navigue dans les eaux troubles des pensées de chacun au risque d’en perdre sa route, le nord et la boussole avec… Un roman qui se lit d’une seule traite, pas parce qu’il est court, parce que l’on ne peut pas s’arrêter en cours de route, impossible, impensable, quitte à le lire une main aux doigts écartés sur les yeux pour continuer à voir malgré l’effroi suscité.


Notice bio

Sylvain Kermici est né en 1975. Il vit à Paris. Requiem pour Miranda est son second roman après Hors la nuit publié dans la Série Noire (Gallimard).


REQUIEM POUR MIRANDA – Sylvain Kermici – Éditions Les Arènes – collection Equinox - 173 p. Septembre 2018

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