Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
REQUIEM POUR UNE RÉPUBLIQUE de Thomas Cantaloube

Chronique Livre : REQUIEM POUR UNE RÉPUBLIQUE de Thomas Cantaloube sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

« Je connais bien la question algérienne. Je connais bien la police. Je ne veux pas être désobligeant avec vous, mais il y a des choses qui vous dépassent. L'intérêt supérieur du pays nécessite souvent que l'on passe certains événements, certaines personnes, par pertes et profits. »

Automne 1959. L'élimination d'un avocat algérien lié au FLN tourne au carnage. Toute sa famille est décimée. Antoine Carrega, ancien résistant corse qui a ses entrées dans le Milieu, Sirius Volkstrom, ancien collabo devenu exécuteur des basses œuvres du Préfet Papon, et Luc Blanchard, jeune flic naïf, sont à la recherche de l'assassin.

Une chasse à l'homme qui va mener ces trois individus aux convictions et aux intérêts radicalement opposés à se croiser et, bien malgré eux, à joindre leurs forces dans cette traque dont les enjeux profonds les dépassent.


L'extrait

« Deogratias avait toujours aimé parler. Alors il causait, et Sirius écoutait.
Après avoir échangé les platitudes d’usage sur leur santé, leurs parcours respectifs ces dernières années et le devenir de telle ou telle connaissance, Deogratias se lança dans un de ses soliloques sur « l’état des choses ». Ça pouvait concerner la marche du monde, la politique, les affaires, les juifs, les Arabes, les Allemands, les Américains, les guerres, la bombe atomique, les jeunes dégénérés d’aujourd’hui, l’équipe de France de foot conduite par un mineur polak, les chevaux de course imprévisibles… mais, au final, il s’agissait toujours de lui. De lui, et de ses intérêts.
- … et maintenant, avec de Gaulle et Papon, c’est fini de déconner. On ne va plus se laisser emmerder par ces crétins de politicards qui ne savent pas ce qu’ils veulent. La guerre, ils vont l’avoir ! Tu as été en Algérie, toi, tu as vu. Si les Bougnoules pensent qu’ils vont nous faire partir, qu’ils aillent se faire enfiler bien profond ! Et leurs congénères en métropole, s’ils veulent nous intimider, ils vont trouver à qui parler !
Avec Sirius, Deogratias se lâchait. Quand il était en confiance, il délaissait ses manières de bureaucrate ambitieux. Ses petites lunettes rondes cerclées d’écaille lui glissait sur l’arête du nez et il faisait des moulinets avec ses bras. Il lissait régulièrement sa fine moustache pour ôter les traces de sueur qui perlaient dans les poils. Volkstrom était prêt à parier que si un fonctionnaire de la préfecture était entré à ce moment-là dans la pièce, il n’aurait pas reconnu « monsieur le directeur adjoint du cabinet du préfet de police de paris ».
Sirius remarqua qu’il avait pris du poids. Deogratias était désormais gras. La toile de son costume trois pièces, certes bien coupée, était tendue. Il avait toujours ressemblé à une petite fouine, mais son embonpoint le rapprochait désormais du hamster. Un hamster au regard vicieux. » (p. 22-23)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Alors qu'aujourd'hui, nous semblons assister à ce qui pourrait être les derniers soubresauts d'une cinquième république aux institutions obsolètes, ne recueillant plus, loin s'en faut, l'assentiment de l'ensemble de la population, Thomas Cantaloube nous entraîne peu après la naissance de celle-ci, dans ses premières années, largement aussi chaotiques que celles que nous traversons actuellement. Ce grand reporter à Mediapart nous fait visiter, à travers des enquêtes passionnantes sur une suite d'intrigues machiavéliques s'étalant sur trois années, les coulisses et manoeuvres nauséabondes du gaullisme, de ses barbouzes, de certains membres de son opposition et de la répression policière féroce qui s'abattit sur les Algériens de Paris, ainsi que sur les progressistes qui les aidaient à faire valoir leur droit à l'autodétermination... Hasard du calendrier entre l'affaire des voyous de la place de la Contrescarpe, liés aux mafieux russes, et la sortie de ce polar ? À moins que ce ne soit cette constitution même, taillée sur mesure pour le Grand Homme, après sa prise de pouvoir fort peu démocratique, qui ne porte en elle les germes de tous les abus. D'où le titre paradoxal, un requiem n'étant vraiment pas la musique appropriée pour un baptême...

« Gaullistes et anti-gaullistes se claquaient la bise. Des résistants farouches faisaient bras dessus bras dessous avec des collabos. Fachos, poujadistes et nostalgiques de Vichy étaient recyclés dans l'administration ou à l'Assemblée nationale, avec la bénédiction de leurs anciens adversaires. »

Tout commence fin 1959, la cinquième république venant à peine d'être portée sur les fonds baptismaux donc. le Général entame son règne, secondé par des hommes tout acquis à sa cause. L'administration est entre de bonnes mains : la préfecture de police de Paris entre celles de Maurice Papon, un sale type d'expérience, ancien collabo de choc, organisateur de rafles ayant conduit nombre d'enfants juifs aux portes des chambres à gaz. Son chef de cabinet, Deogratias, autre nazi convaincu, avec un palmarès de saloperies impressionnant avant la Libération, convoque un soir de septembre, Sirius Volkstrom, personnage plus que louche, homme de main manchot, ancien complice dans ses exactions au cours de l'Occupation. Français par sa mère, Allemand par son père, souvenir de la Grande guerre, il n'était pas un idéologue, un partisan, il se louait au plus offrant sans états d'âme. Là aussi, il y aurait moyen de reconnaître pas mal de nos contemporains...

« Le grand bazar, l'absence d'idéologie, l'appât du gain et la lutte pour le pouvoir. Il était dans son habitat naturel. »

La France est empêtrée dans le conflit algérien – pardon : l'opération de maintien de l'ordre -, et les autorités craignent que le FLN ne mette à contribution ses compatriotes exilés en métropole afin de semer le trouble. Expert en coups tordus, Jean-Paul Deogratias a organisé l'assassinat d'un avocat algérien, proche du FLN, et charge Volkstrom de tuer le sbire payé pour commettre le crime, afin de faire disparaître toute trace de son implication. Règlement de comptes entre factions rivales, version officielle préparée, pas de bruit, pas de vague. Pas de bol, l'épouse, issue d'une vieille famille française, fille d'un grand résistant richissime, et les enfants du couple, sont à la maison contre toute attente. Massacre ignoble, et Sirius ne parvient pas à remplir son contrat mais empoche au passage d'étranges documents qui peuvent, peut-être, lui servir à sauver sa peau.

À la préfecture, on a l'habitude de ce genre de mésaventures, même si elles sont désagréables, on sait museler la presse et tenir les flics trop curieux à l'écart, le régime de Vichy était une bonne école, la gestapo également. Pourtant là, Papon et Deogratias vont tomber sur un os, ou plutôt plusieurs os qui vont sérieusement les contrarier dans leur projet d'étouffer l'affaire. D'abord Luc Blanchard, jeune policier croyant encore que son métier consiste à faire éclater la vérité et arrêter les coupables de meurtre, et plus étonnant, un truand corse, Antoine Carrega, un petit trafiquants se chargeant du transport entre Marseille et Paris de produits illicites. Ancien de la Résistance, celui-ci a servi dans le même maquis que le père de l'épouse de l'avocat algérien assassinée, ce dernier lui demande de se renseigner puisqu'il a bien conscience que Papon le mène en bateau et que la police ne trouvera rien. Alliance contre nature entre deux hommes intelligents, animés, même en ce qui concerne le malfrat, de bien plus de grandeur d'âme et de sens de l'honneur que les manipulateurs ignobles au sommet de la hiérarchie policière.

Le hasard, toujours lui, faisant bien les choses, les chemins de Carrega et Blanchard vont se croiser, et pas uniquement sur l'enquête parallèle qu'ils mènent. Un dossier ultrasensible dans lequel, au cours des presque trois ans que dure ce récit, le lecteur croise un grand nombre de personnages véritables, parfois hélas trop connus, grenouillant dans l'ombre de la toute puissance présidentielle ou dans son opposition. Aussi bien François Mitterrand, roué sénateur aux amitiés décidément troubles, Jean-Marie Le Pen, en jeune député poujadiste, égal à lui-même dans l'abject, Michel Debré, père de la constitution, premier ministre, protégé par les barbouzes du SAC dont Volkstrom va, un temps, rejoindre les rangs. Police parallèle, emploi de mercenaires plus que suspects, matraquage des opposants, impunité, activités criminelles, le nouveau monde n'a rien inventé...

Thomas Cantaloube a écrit là un polar à l'intrigue étourdissante, passionnant de bout en bout. Il emmène son lecteur dans une visite guidée des coulisses politiques du début des années 60, une présentation très documentée et édifiante des forces en présence, loin des images d'Épinal et de la propagande officielle. On est pas dans le combat du bien contre le mal, ses personnages principaux ont tous une part d'ombre et de lumière, même Sirius, un homme complexe, moins monolithique qu'il n'y paraît, moins en tout cas que Deogratias et Papon, constants dans l'ignominie la plus absolue, et les politiques, hypocrites de haut niveau, morale à la boutonnière et saloperies glauques dans la poche portefeuille.

Enquête policière et manœuvres politiques s'entremêlent dans ce récit captivant, l'honnêteté et l'honneur ne sont jamais là où ils sont censés être. Du côté du pouvoir, on se justifie à coups de secret défense, de raison d'État, de sureté nucléaire, d'indépendance nationale, de lutte contre la subversion, pour la sauvegarde de l'intégrité du territoire dont l'Algérie fait partie à cette époque. Notre brave police républicaine est envoyée sur les manifestations d'Algériens, femmes et enfants compris, avec l'ordre de tuer, de frapper fort, libre de venger, sur des innocents, les officiers de police tués dans des attentats par le FLN. Une politique qui n'est pas sans rappeler la bonne vieille méthode des otages utilisée par les Allemands afin de contrer les attaques de la Résistance, à force d'employer les mêmes hommes, les convergences se font d'elles-mêmes...

Remarquablement écrit, impossible à lâcher, Requiem pour une république mêle la rigueur d'un travail journalistique, la précision des faits, à des intrigues palpitantes, certes imaginaires, mais insérées habilement dans les faits historiques, totalement crédibles.

Un formidable polar, très actuel, incontournable pour qui veut comprendre bien des événements d'aujourd'hui...


Notice bio

Thomas Cantaloube est grand reporter au pôle international de Mediapart depuis 2008. Requiem pour une république est son premier roman.


La musique du livre

Dario Moréno – Si tu vas à Rio


REQUIEM POUR UNE RÉPUBLIQUE – Thomas Cantaloube – Éditions Gallimard – collection Série Noire – 540 p. janvier 2019

photo : image de la manifestation du 17 octobre 1961 à Paris

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