Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
RESURRECTION BAY de Emma Viskic

Chronique Livre : RESURRECTION BAY de Emma Viskic sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

Caleb Zelic, détective privé à Melbourne, est bien décidé à retrouver le meurtrier de son meilleur ami Gary, un flic intègre, retrouvé égorgé chez lui.

Mais Caleb est sourd depuis l’enfance et lire sur les lèvres peut parfois porter à confusion… Il sait toutefois parfaitement lire les expressions et le moindre geste de ses interlocuteurs. De plus, Caleb n’oublie jamais un visage.

Avec l’aide de son associée Frankie, ex flic alcoolo, il mène son enquête mais se fait brutalement agresser. Et Frankie disparaît. Blessé, aux abois, il se réfugie chez son ex-femme à Resurrection Bay, sa ville natale.

Alors qu’il commence à remonter le fil des derniers événements menant à la mort de Gary, il réalise que tous autour de lui ont quelque chose à cacher…


L'extrait

« Il se doucha, balança ses vêtements imbibés de sang dans la benne de l’immeuble puis reprit une douche. Dans le miroir, une apparition digne d’Halloween : peau cadavérique et cheveux sombres, des trous noirs à la place des yeux. Et maintenant ? Essayer de dormir ? De manger ? Il gagna le salon. Les murs roses et les meubles à rayures orange juraient même dans la pénombre. C’étaient les vestiges de l’ancien locataire, auxquels s’ajoutaient le tapis violet et la vague odeur d’encens. Toutes ces couleurs criardes avaient fait grimacer Frankie quand elle était venue la première fois,
elle lui avait offert un pot de peinture blanche pour fêter son emménagement. Au cours des dix-huit mois qui s’étaient écoulés depuis, il avait pris la peine de le déplacer du sol à la petite table de l’entrée. Dix litres. Est-ce que ça suffirait pour repeindre la cuisine de Gary ? Il faudrait d’abord tout passer au jet. Frotter les murs et le plafond. Le carrelage aussi.
Une chose horrible monta au fond de lui, luttant bec et ongles pour sortir. Bouge. Bouge et ne t’arrête pas. Il quitta précipitamment la pièce et était sur le chemin de la porte d’entrée quand la lumière stroboscopique se mit à clignoter : quelqu’un sonnait. C’était Frankie. Elle portait son jean et son vieux cuir habituels, et ses cheveux gris, courts, aux pointes violettes étaient aussi indomptables que ceux d’un épouvantail.
– Cal. Elle retira une bretelle de son sac à dos et écarta les bras. Putain, mon pote, je suis désolée.
Il se laissa aller contre cette étreinte osseuse en clignant des yeux pour faire passer la soudaine brûlure qu’il ressentait.
Elle le serra contre elle et le relâcha.
– …. rentré ? Ça… heures…
– Quoi ?
Elle le regarda attentivement et appuya sur l’interrupteur. La lueur soudaine le fit tressaillir.
– Quand est-ce que tu es rentré ? Ça fait des heures que je t’écris.
– J’ai perdu mon téléphone, je le chercherai plus tard. Il faut que j’y aille. Les mots, trop rapides pour sa bouche, trébuchaient sur sa langue. Il faut que je parle à tout le monde. Il y a forcément quelqu’un qui sait qui est Scott.
Il fit un pas mais Frankie lui bloquait le passage, une expression étrangement neutre sur le visage.
– Cal, il est une heure du matin.
– Ah.
Il consulta sa montre. Il avait les mains tremblantes. » (p. 17-18)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Comme toute résurrection qui se respecte, le roman s'ouvre par une mort. Le meurtre atroce de Gary, égorgé chez lui par des sbires dont on ignore tout. Sauf que ce décès est définitif et qu'il ne fallait pas se fier au nom de l'endroit où se déroule le roman. Caleb Zelic, détective privé, ami de Gary, arrive sur place un peu trop tard, malgré l'appel pressant de son copain de toujours avec qui il travaillait à l'occasion sur des contrats de sécurité ou des enquêtes pour des compagnies d'assurance. Justement, avant le drame, tous deux s'occupaient d'un cambriolage dans des entrepôts. Un vol important, et pas le premier, de cigarettes pour un montant de deux millions de dollars australiens. Après avoir mis à l'abri l'épouse et les enfants de Gary, répondu aux questions d'Uri Tedesco, le flic chargé de l'affaire, Caleb tente de trouver des pistes avec l'aide de son associée et amie, Frankie, ex-policière, alcoolo repentie, à l'allure de punk ayant beaucoup vécu.

Frankie est essentielle à Zelic, celui-ci est sourd et, malgré ses appareils, il ne comprend pas toujours ce qui lui est dit, ou quelles questions lui sont posées. Cela lui vaut souvent quelques gnons supplémentaires ou une méfiance décuplée selon que ce sont des truands ou des flics qui mènent l'interrogatoire. Il lit sur les lèvres, capte plus ou moins selon les accents et le débit de ses interlocuteurs, et possède un don particulièrement intéressant dans son métier : il n'oublie jamais un visage, fusse-t-il croisé juste une fois.

Le privé n'a pas le temps de pousser très loin ses investigations qu'il se fait agresser par deux individus patibulaires qu'il baptisera « le Boxeur » et « le Cireux », puis Frankie disparaît. Impossible de la joindre, personne ne l'a vue. Caleb ne peut utiliser un téléphone à cause de son handicap et elle ne répond pas à ses messages. Le détective sait que sa vie est en danger, et la police semble vouloir coller sur le dos de Gary de biens sales affaires de corruption, dont Caleb en est sûr, son ami aurait été incapable. Pourtant l'inspecteur McFarlane, des Affaires internes, insiste lourdement et présente des éléments de preuves troublants.

Autant pour se protéger que pour continuer à fouiller dans le labyrinthe de cette affaire, Caleb va se mettre à l'abri chez son ex-épouse, Kat, une sculptrice aborigène, qu'il n'a pas cessé d'aimer amlgré leur séparation une année auparavant. L'imbroglio dans lequel la mort de Gary l'a précipité semble totalement inextricable et dangereux. Un nom revient, Scott, un type semant la terreur et les cadavres, que Caleb ne parvient pas à identifier. Tedesco, après bien des hésitations va lui apporter son aide, mais les pistes menant à Scott se perdent au fur et à mesure des assassinats...

Plus on avance dans ce roman, plus on ressent l'impression de s'enfoncer dans une mélasse dont il sera impossible de s'extraire. Le monde de Caleb est piégé de toutes parts et le sens qui lui fait défaut n'arrange rien. Emma Viskic livre un vrai grand polar de durs à cuire, d'une violence et d'une âpreté rare, son intrigue est labyrinthique, parcourue de personnages complexes criblés de failles béantes. Jusqu'au dénouement, rien n'est sûr, rien n'est joué d'avance et l'autrice sait à la perfection tenir un suspense de folie en faisant avancer Caleb sur une corde raide, tendue au-dessus d'un précipice dans lequel il manque cent fois de tomber. Tout est fait pour qu'il doute de tout et de tous, son infirmité est une vrai bonne idée scénaristique qui n'est pas là que pour ajouter une touche d'originalité.

La société australienne en prend pour son grade, la ségrégation, le racisme envers les populations aborigènes, le massacre de leur culture, leurs humiliations quotidiennes nourrissent le personnage de Kat. Une artiste dans un univers de brutes. Caleb et elle s'aiment toujours, avec pudeur, avec la peur au ventre, tant leurs deux mondes sont séparés par la violence à laquelle est confronté le détective. Zelic, privé de l’ouïe, est contraint faire confiance à ses autres sens, mais également à son intuition, à une sensibilité exacerbée qui pourrait à l'occasion lui sauver la vie dans cette histoire où la manipulation domine, au cours de laquelle il se heurte sans cesse à cet énigmatique Scott planant comme une menace sur chaque page.

Bonne nouvelle : Caleb Zelic reviendra pour au moins deux autres enquêtes dans des aventures déjà parues en Australie, mais non encore traduites.

Un excellent polar australien, un détective original, une superbe intrigue tordue à souhait, servie par de beaux personnages !


Notice bio

Emma Viskic, clarinettiste professionnelle et professeure de musique, est désormais une auteure australienne de renom. Resurrection Bay l'a propulsée en tête des ventes dans son pays puis en Angleterre après qu'il a remporté le Ned Kelly Award en 2016 ainsi que le Davitt Award dans trois catégories. Elle a étudié la langue des signes australienne (Auslan) pour concevoir son personnage principal, Caleb, que l'on retrouvera dans deux autres volumes.


La musique du livre

Frédéric Chopin – Evgeny Kissin - Étude Op. 10, No. 12 in C minor - Révolutionnaire

Midnight Oil - The Dead Heart


RESURRECTION BAY – Emma Viskic – Éditions du Seuil – collection Cadre Noir – 315 p. février 2020
Traduit de l'anglais (Australie) par Charles Bonnot.

photo : plage à Melbourne - Julian Hacker pour Pixabay

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