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Chronique Livre :
RETEX de Vincent Crouzet

Chronique Livre : RETEX de Vincent Crouzet sur Quatre Sans Quatre

Le pitch

À la fin des années 2000, Laure de Beaugency, agent au Service Action de la DGSE, le service extérieur de renseignement français, est envoyée en mission de reconnaissance dans les montagnes afghanes. Quelques jours plus tard, Laure et son binôme, Serge, sont portés disparus. Le colonel Michel Montserrat, chef du Service Action, met tous les moyens à sa disposition pour retrouver ses deux agents manquants. Seule Laure sera récupérée, en vie, mais murée dans un silence qui ne lui permet pas d’effectuer son retour d’expérience et laisse planer une zone d’ombre sur ce qui s’est passé.

Plutôt que de la radier de ses effectifs, le colonel Montserrat donne à Laure une dernière chance, en lui confiant la responsabilité de la sécurité de la station d’interceptions électroniques de la DGSE sur le plateau d’Albion, en Provence. Il espère que cette nouvelle affectation permettra à Laure de recouvrer la mémoire et la parole. Mais il ne se doute pas qu’il a projeté Laure sur un territoire très particulier, marqué par des disparitions inquiétantes et ciblé par des menaces exceptionnelles. Sur le plateau d’Albion rôdent un tueur impitoyable, une louve furtive et des espions perdus.

De quoi provoquer le retour d’expérience ?


L'extrait

« Les yeux de Laure de Beaugency couvrent un large spectre. Plus personne. Les combattants d’Allah sont passés. Elle choisit une prise pour sa main droite, et se hisse prudemment sur le granit, pour s’y aplatir. Il suffirait d’un guerrier qui traîne… Elle se retourne. Azar, à genoux, lui sourit. Serge, sous le surplomb, se recule pour montrer ses yeux. Laura hoche positivement le menton.
Route dégagée pour la passe. Le col est encore haut, pris à présent par la brume. Sans un mot, ils réendossent leurs sacs. Laure amène la pipette de son camelback sur ses lèvres. Là-haut, la brume. Et derrière la passe ?
Un regard sur celui brun de Serge. Un regard, pas un mot. L’ennemi, celui auquel on ne prête pas de visage, était si près, si proche, là. Voix très jeunes, rires insouciants, grands adolescents équipés de vieilles kalachs. Ceux qui sont tout à l’heure passés, n’étaient hier que des enfants.
Il n’est pas pire prédateur qu’un gamin cruel.
Les yeux vers le passé, Serge hésite un instant à prendre le pas d’Azar. La brume, là-haut. Laure lui glisse une main confiante sur le flanc. Le trio reprend sa progression.
Plus de deux heures plus tard, treize cents mètres plus haut, toujours sans un mot, le coeur battant, altitude 4 100 mètres, un aigle a hurlé.
Ils sont entrés dans le nuage. » (p.25-26)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Bienvenue dans l’univers étouffant de la paranoïa permanente, des images atroces imprimées à jamais sur les rétines de ceux qui ont traversé l’enfer, au royaume du secret absolu qui sied aux basses besognes des États. Enfin presque. Pas pour tout le monde en ce qui concerne le secret. Laure de Beaugency, par exemple, devrait faire part de son “retour d’expérience”, son “retex”, à son chef, le colonel Michel Monserrat, narrer par le détail sa tragique expédition en Afghanistan. Un stress post-traumatique l’empêche depuis des mois de révéler les événements qui se sont déroulés là-bas. Serge, son binôme n’en est pas revenu et son guide afghan a été retrouvé abominablement mutilé. Elle-même a été blessée, ses paumes, bien que guéries, en portent encore les cicatrices, son âme également.

Le psychiatre des armées pense qu’il ne faut rien précipiter et qu’il est nécessaire de lui laisser le temps. Monserrat n’en a cure et bondit sur une solution, potentiellement plus rapide, mais plus dangereuse, proposée par une de ses maîtresse, également praticienne : donner à Laure, ou Lisa, son pseudonyme au service Action, une responsabilité qui devrait lui permettre de passer au-dessus de ses blocages. Elle est donc nommée responsable de la sécurité du centre d’écoutes le plus pointus des services de renseignement français situé sur le plateau d’Albion.

Le décor en lui-même est un des personnages principaux du roman. À la fois magnifique, pesant et inhospitalier. Un site sauvage et beau, dominé par le Ventoux, sentinelle imposante du plateau d’Albion, un des endroits le plus secret de la République. Les oreilles de la DGSE tentent ici de capter le monde, de lui arracher des informations classifiées depuis les entrailles de ces montagnes qui ont longtemps servi de rampe de lancement aux plus redoutables missiles intercontinentaux chargés d’assurer la riposte nucléaire française. Ce qui en faisait évidemment la cible toute désignée d'éventuelles frappes ennemies, le point d’impact de l’apocalypse atomique. Une zone montagneuse, boisée, peu habitée, hormis quelques villages plus bas dans les vallées, dont Saint-Christol où loge la légion et Laure, seul lieu de distraction pour les militaires. Au début du roman, nous sommes en 2011, Monserrat, en moto, monte les lacets d’un col afin de rejoindre Laure dans l’espoir qu’elle lui transmette enfin son récit. La neige se met à tomber, rendant toutes les accès à la station particulièrement difficiles voire impossibles sans moyens spécifiques. Un accident le prive de monture, à partir de ce moment, tout le récit va avancer pas à pas, de la neige jusqu’au genoux, dans des conditions dantesques, aussi bien dans les intrigues propres au plateau que dans celles relatives aux carrières de Laure et Monserrat.

Image 1

Panoramique du village de Saint-Christol d'Albion

Huis-clos en milieu ouvert, un oxymore qui trouve sa justification dans la double démarche de Vincent Crouzet : décrire minutieusement les missions périlleuses à travers le monde du Service Action des renseignements français (DGSE), les hommes et les femmes qui les accomplissent, leur formation, leur dévouement, tout en pénétrant au plus intime dans les méandres des psychologies de Laure et de Monserrat. Dans l’attente du Retex de son agent, le chef du service Action va tirer peu à peu le bilan de sa propre carrière.

Laure a traversé l’indicible, un océan d’horreurs qui l’a conduit à une amnésie totale sur les événements qui se sont produits au cours de sa dernière mission. Le retour d’expérience est pourtant capital pour comprendre ce qui a mal tourné au cours de l’expédition et rectifier les possibles erreurs, éviter que d’autres les commettent à nouveau. Le colonel tient à ses agents et par-dessus tout à comprendre la disparition de Serge, le binôme de Laure dans les montagnes pachtounes et la mort horrible d’Azar, le guide afghan.

Tout ceci n’est que la base de l’intrigue, viennent s’y ajouter les espions et personnages troubles qui rôdent autour du plateau, les légionnaires veillant à sa sécurité et une secte apocalyptique inquiétante dont Adèle, l’ex épouse de Serge, est devenue la gourou, six femmes qui ont disparu du plateau en l’espace de quelques années, dans des circonstances particulièrement obscures, et, enfin, Oriane, une louve alpha fantomatique échappant aux chasseurs lâchés à ses trousses… Un inventaire à la Prévert qui donne une idée du labyrinthe qui attend le lecteur.

Flashbacks et actions en temps réel se mêlent tout au long du récit, les épisodes passés des carrières de Monserrat et de Laure se suivent et s’enchaînent, se mêlent à l’intrigue en temps réel afin de conserver une unité qui rend la lecture facile et captivante. En fil rouge, la solitude de Monserrat gérant ses agents, ceux qui en ont trop vu, ceux qui ont tué et ne doivent jamais y prendre goût, ceux qui ont tout risqué en obéissant à ses ordres. Aucun temps mort tout au long des 560 pages, le suspense d’hier et celui d’aujourd’hui se succèdent et se nourrissent mutuellement. Cette histoire démonte à merveille tous les rouages des dualités bourreau/victime, manipulateur/manipulé, supérieur/subordonné…

Retex est un roman à tiroirs, une multitude d’énigmes et d’intrigues posées pages après pages, patiemment, comme des peitts cailloux tout le long d’un chemin qui fait sens lorsqu’il est enfin parcouru entièrement. Un sentier truffé de méandres, d’accidents de parcours, de pièges, de personnages tous plus énigmatiques les uns que les autres, un tunnel où l’on s’aperçoit peu à peu que la lumière est bien plus effrayante que l’ombre.. Guillaume Rampal, le garde de l’Office National des Forêts qui traque Oriane sans relâche tout en essayant de savoir qui a tué son amour - une des six femmes tuées sur le plateau - Arkam, le vieil espion russe, “oublié” là par le KGB, Goubet, l’officier responsable de la station d’interception, le colonel Hermann commandant le régiment de la Légion étrangère garantissant l’inviolabilité du site, Adèle, l’ex épouse de Serge devenue leader de la secte attendant les extraterrestres, tous vont concourir à faire de ce thriller une fantastique galerie de personnages complexes et retors aux facettes innombrables qu’il importe de découvrir étape par étape.

Le bouquet final, grandiose, époustouflant, joue sur tous les tableaux, la guerre, la vraie, contre de redoutables tueurs, et les luttes intérieures, non moins terribles, que livrent Laure et Monserrat contre leurs propres démons. Il ravira tout autant les amateurs d’action que les fans de symbolique et de psychologie. Retex est un très grand roman d’espionnage, un thriller glaçant, une plongée très documentée dans le fonctionnement des services secrets et une analyse toute en finesse des ressorts psychiques des humains qui y travaillent.


Notice bio

Né en 1964, Vincent Crouzet obtient le diplôme de l'institut d'études politiques de Grenoble. En 1995, il devient conseiller auprès du secrétaire d'état au commerce extérieur en tant qu'expert en géopolitique. Il est aujourd’hui un spécialiste des zones de crise, du monde du renseignement ainsi que de la géopolitique du diamant. Il est l’auteur de plusieurs livres d’espionnage dont Radioactif (2014), Le Seigneur d’Anvers (2009) et Villa Nirvana (2007).


La musique du livre

Mozart - Concerto N°23

Erik Satie - Vexations

Erik Satie - Gnossienne N°3


RETEX – Vincent Crouzet – Éditions Le Passeur – Collection Rives Noires – 566 p. octobre 2017

photo : loup (Pixabay), village (Wikipédia)

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