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Chronique Livre :
RETOUR À DUNCAN'S CREEK de Nicolas Zeimet

Chronique Livre : RETOUR À DUNCAN'S CREEK de Nicolas Zeimet sur Quatre Sans Quatre

Le pitch

Après un appel de Sam Baldwin, son amie d'enfance, Jake Dickinson se voit contraint de retourner à Duncan’s Creek, le petit village de l’Utah où ils ont grandi.

C’est là que vit Ben McCombs, leur vieux copain qu’ils n’ont pas revu depuis plus de vingt ans. Les trois adolescents, alors unis par une amitié indéfectible, se sont séparés dans des circonstances dramatiques au début des années quatre-vingt-dix. Depuis, ils ont enterré le passé et tenté de se reconstruire.

Mais de Los Angeles aux montagnes de l’Utah, à travers les étendues brûlantes de l’Ouest américain, leurs retrouvailles risquent de faire basculer l’équilibre fragile de leurs vies.

Ce voyage fera ressurgir les haines et les unions sacrées, et les amènera à jeter une lumière nouvelle sur le terrible secret qui les lie. Ils n’auront alors plus d’autre choix que de déterrer les vieux cadavres, quitte à renouer avec la part d’ombre qui les habite… et à se confronter à leurs propres démons.


L'extrait

« - J’ai besoin de toi, tu peux venir ? Alta Cienega Motel, à West Holliwood. Demain soir, ça te va ?
- D’accord, j’y serai.
- Merci, Jacques-a-dit.
L’appel n’avait pas excédé vingt secondes. J’avais attendu qu’elle raccroche et m’étais rencogné dans le canapé, aussi vidé que si je venais de parcourir un marathon. Cinq minutes avaient passé sans que je sois capable de la moindre réaction. Puis comme ça, sans signe annonciateur, mon passé m’avait explosé à la figure avec cette soudaineté intrusive qui le caractérisait.
Il m’arrivait encore de repenser à tout ça, de temps à autre. À Sam-suffit, Boulard et Jaimie-dans-mille, à ces instants que nous avions créés ensemble et à cette impression persistante que ma poitrine était trop étroite pour contenir toute la peur et la joie dont il me remplissait alors. Mais je préférais garder ces souvenirs enterrés dans le limon de ma mémoire, le plus souvent.
Encore sonné, j’avais trouvé le courage de me lever pour aller m’asseoir à mon bureau et réserver mon billet d’avion pour le lendemain. notre conversation, ou ce qui y ressemblait, n’avait cessé de tourner dans ma tête au cours des heures qui avaient suivi, occultant le travail, mon éditeur, et tout le reste. Notre premier appel depuis des années et je n’avais su débiter qu’une simple phrase, et de cette toute petite voix avec laquelle je tentais de me défendre lorsque Sam me brutalisait dans les couloirs de l’école, de surcroît ! » (p. 25)


L'avis de Quatre Sans Quatre

C’est chaque fois la même chose, on pense en avoir fini avec le passé, on croit qu’il en a fini avec nous, et il nous pète au visage quand on s’y attend le moins. Non content de tout bouleverser en surgissant tel un diable d’une boîte, il vous salope le présent et modifie votre avenir sans vous demander votre avis. Jack Dickinson vivotait vaille que vaille après son premier roman à succès, écrivait du bout des doigts d’autres textes qui n’avaient pas la saveur du premier et enterrait dans le silence qui sied au deuil, son enfance et son adolescence pour s’installer dans une maturité qui n’avait rien de folichonne.

Faut dire qu’avec sa bande de copains, Samamtha Baldwin et Ben McCombs, il leur est arrivé un sale truc, un événement tout à fait dramatique qui marque profondément et laisse des plaies à vif pour le reste de l’existence. Plusieurs sales trucs, en fait, puisque tout à commencé dès l’enfance dans Seul les vautours (éditions du Toucan 2014) où Nicolas Zeimet met déjà en scène les mêmes personnages. L’affaire dont il est question ici est plus tardive, en pleine adolescence et ils ne s’en sont pas remis vraiment, au point de l’enfouir tous les trois avec plus ou moins de bonheur. Très mal pour Sam, un peu mieux pour les deux garçons.

Après vingt ans où ils ne se sont quasiment pas vus ni parlés, Sam appelle Jack au début du récit, elle a besoin de lui et vite. Il quitte San Francisco où il réside pour se rendre à Los Angeles rejoindre son amie hollywoodienne. C’est le début d’un long chemin - calvaire - qui va le ramener au village de son enfance, Duncan’s Creek, un road trip dans lequel vont se mêler sentiments actuels de Jack le narrateur et réminiscences douloureuses de Jacques-a-dit, l'ado.

Nicolas Zeimet nous emmène du sale côté de la vie, dans les espaces sauvages qui pourrissent lentement en nous lorsqu’est arrivé l’indicible au cours de l’adolescence, l’événement de trop, celui qui dépasse l’entendement et sert de terreau à toutes les angoisses futures. Chaque étape de cette longue balade ramène son lot de souvenirs, de doutes, de nostalgie et de vérités longtemps ignorées. Les miles engloutis agissent comme une machine à remonter le temps, ils permettent à Jack de revoir les scènes, d’analyser son comportement, ses certitudes tels qu’il s’en souvient mais aussi avec ce regard d’adulte qu’il n’a jamais voulu poser vraiment.

Jack n’est pas le genre de mec à vouloir trop examiner derrière le miroir, il a une sorte de distance prudente vis-à-vis des événements. Il analyse vite en pragmatique intelligent qu’il est mais saute parfois l’évidence lorsqu’elle est trop blessante ou brutale pour lui. Il se traîne déjà le boulet de n’avoir pas été là quand il aurait fallu, au moment précis du drame, il n’a pas trop cherché à voir beaucoup plus loin que la version que lui ont servis ses amis à l’époque. Ce voyage retour vers Duncan’s Creek va lui ouvrir peu à peu les yeux, un voyage initiatique vers une vérité qu’il n’a jamais réellement voulu connaître réexaminer par l’adulte qu’il est devenu, sans les fards de l’urgence et de la peur.

Sam, il l’a croisée, manifestement en détresse sur un trottoir d’Hollywood, après l’avoir beaucoup cherché, il y a quelques années déjà, Jack n’a pas trop insisté lorsqu’elle l’a éconduit. Plus rien n’a été comme avant après la tragédie qui les a unis dans un enfer commun. Après les lettres anonymes qui ont jeté l’effroi sur la petite bande, tout est allée de mal en pis. Elles ont conduit Sam à soupçonner tout le monde, commettre ou presque l’irréparable, les nerfs à vif, le cerveau déjà embrumé par les anti douleurs qu’elle a pris l’habitude de consommer.

Retour à Duncan’s Creek est un très émouvant et beau roman noir aux personnages attachants et magistralement maîtrisés par Nicolas Zeimet. Le scénario est solide, les chapitres s’enchaînent et nous entraînent irrésistiblement vers un dénouement que l’on pressent tragique et triste comme tous les retours vers les terres lointaines et douloureuses de la jeunesse.


Notice bio

Nicolas Zeimet est né le 17 juillet 1977. Il est traducteur et vit à Paris. Il se passionne pour l’écriture dès son plus jeune âge. Son premier roman, Déconnexion immédiate, paru en 2011, est suivi en 2014 de Seuls les vautours, qui reçoit le Prix Plume d’Or 2015 avant d’être republié en poche chez 10/18. Son troisième roman, Comme une ombre dans la ville, le consacre comme « l’une des jeunes voix les plus douées du polar français ».


La musique du livre

Pas mal de titres évoqués dans le roman, outre la sélection ci-dessous, vous y trouverez Rufus Wrainwright, la chanson du flim La Bamba, Eminem, Marianne Faithfull ou encore Glen Medeiros (Nothing’s Gonna Change My Love For You).

Culture Club - Karma Chameleon

Prince - U Got the Look

4 Non Blondes - What’s Up

The Bellamy Brothers - Let Your Love Flow

Demi Lovato - Give Your Heart a Break

Richard Marx - Right Here Waiting


RETOUR À DUNCAN'S CREEK – Nicolas Zeimet – Jigal Polar – 295 p. septembre 2017

photo : Pixabay

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