Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
RIEN NE SE PERD de Cloé Mehdi

Chronique Livre : RIEN NE SE PERD de Cloé Mehdi sur Quatre Sans Quatre

photo : les traces des bavures... (Pixabay)


Le pitch

Le portrait de Saïd, quinze ans, ornent de plus en plus souvent les murs de cette petite ville ordinaire. Ce n'est pas qu'il soit si célèbre que cela, c'est surtout qu'il est mort. Dans de sales circonstances, qui ont laissé des traces, même après toutes ces années. Le temps se refuse à jouer son rôle de grand effaceur. Saïd, c'est une bonne grosse bavure, de celles qui tachent indélébile, qui font saigner tous ceux qui sont éclaboussés.

À commencer par Mattia, onze ans, qui a morflé grave. Il a vu sa famille partir en lambeaux, touchée par une lèpre qui ne voulait pas dire son nom. Elle a explosé en vol, sous la tristesse, les non-dits, la folie, la haine, la honte... Il n'a jamais connu Saïd mais sa vie est entièrement lié à cette mort stupide.

Aujourd'hui, alors que les tags fleurissent, demandant toujours justice, Mattia se sent et se sait suivi sur le trajet de l'école, par des mecs louches, ressemblant à s'y méprendre à des flics. Il se demande si ce n'est pas pour Zé, son tuteur, chez qui il habite, qui aurait commis quelque connerie, ou pour Gab, la compagne suicidaire de celui-ci.

Il écoute aux portes, les oreilles au vent, les yeux en vadrouille, il commence à constituer une ensemble cohérent de tous les renseignements glanés ici et là, il construit son passé.

Il n'est pas seul à se pencher sur l'affaire, les sœurs, les mères, les amis, ceux du quartier, toujours ciblés, sans cesse contrôlés, vont fouiner, faire péter les coutures du discours officiel et, au moins, donner un sens à cette histoire, puisqu'il n'y aura jamais de justice, Saïd ne reviendra pas...


L'extrait

« Il sourit. Ça doit être le plus beau compliment qu'on lui ait fait de sa vie. Il époussette le col de ma veste plein de miettes de croissant. Je savais que j'étais sale mais j'attendais de voir s'il allait le remarquer. Il s'intéresse beaucoup plus à moi depuis que je peux lui être utile. Gabrielle devrait se suicider plus souvent.
- Je vais la voir, dit-il. Tu veux retourner à l'école ?
- Bof.
J'ai envie de rentrer à l'appartement mais il ne me propose pas de me raccompagner. Il a encore besoin de ma présence pour décorer le silence. Ça m'énerve. Je dis rien. Je le suis au troisième étage. Elle est là, translucide. Elle dort. On la confondrait avec les draps s'ils ne portaient pas un petit liseré marron. Et lui, Zé, la regarde avec cette tendresse qu'il ne m'a jamais dédiée.
Je me détourne, étouffant l'amertume qui grimpe le long de mon œsophage.
Mon manuel d'anglais ne parvient pas à me remonter le moral. Pas plus que Lamartine n'est apte à faire oublier à Zé, rien qu'une minute, que la seule personne qu'il aime en ce monde s'est tranchée les veines la semaine dernière. Il a maigri. Mange plus rien depuis qu'elle est partie.
L'amour ça devrait être interdit. »


L'avis de Quatre Sans Quatre

Sans voix ! Ce roman achevé, c'est la première impression qui vient. Il laisse son lecteur muet, tout en donnant la parole à ceux qui le sont. Ceux qui ne parlent jamais, ne balancent pas, ne passent pas dans les médias, ou alors très peu, et quand ils peuvent s'y exprimer, leur discours est trafiqué, biaisé. Comme s'il était systématiquement sujet à caution, devant être décrypté. Rien ne se Perd, c'est du brut de brut. Du « à la source », sans adjuvant ni édulcorant. À prendre ou à laisser. Mais ce serait vraiment dommage de ne pas se servir.

Un long flirt avec la mort. Celle donnée, des années plus tôt, par un keuf ou celle à venir de Gab qui sait qu'elle ne tiendra pas dans un monde aussi pourri. Les morts passées et à venir, Mattia ne vit que dans cet univers. Le suicide de son père, l'attente, à peine anxieuse du « départ » de Gab, les portraits de Saïd, les ombres qui le filent, sa mère qui ne le prend pas avec elle, les retards chroniques de Zé. Son monde est noir et gris sombre, jamais plus contrasté, jamais plus pimpant. On peut rêver mieux.

Cloé Mehdi donne vie à des personnages magnifiques, lourds d'un passé prégnant, d'un présent insupportable, d'un avenir improbable. Débrouillez-vous avec tout ça pour fabriquer une vie qui tienne debout, qui donne du désir. Zé, pense poème, rime avec Baudelaire, Aragon, Lamartine, subit sa vie de prolo fatigué d'un travail de nuit sans intérêt, dans l'angoisse du suicide attendue de sa bienaimée, attentif autant qu'il le peut auprès de Mattia. Il est plombé d'entrée, tiré vers le bas par une sale histoire qui ne le lâchera pas. Lui qui promettait tant, n'est plus que l'ombre des possibles mais n'a pas pour autant abandonné son humanité, son sens de la solidarité, ses valeurs. Et ils sont tous ainsi, tous ceux qui peuplent ce magnifique et terrible récit, vrais, solides ou bancals, peu importe, crédibles, humains.

Ils ont soif de justice en la sachant impossible, l'injure qui lui a été faite est irréversible. Il faut un exutoire, un ersatz qui ne satisfera personne, continuer de crier le nom de Saïd pour qu'il ne meure pas une fois de plus, dire la vérité, même si elle est inaudible, la ressasser pour ne pas laisser place à l'oubli ou à la paix pour l'assassin protégé.

La lueur, c'est Mattia, c'est par lui que la rédemption peut arriver. Ce sera dur, il est cerné par le désespoir, mais la main de Zé reste à sa portée, on ne sait plus lequel des deux protège l'autre, et puis, quelle importance ? Le reste, c'est tout écrit d'avance mais raconté comme personne ne l'a fait jusque-là. Des claques de vérités toutes éclaboussantes de rage et d'impuissance, de tranquille impunité, quelques gnons d'évidences pas assez répétées, Cloé Mehdi balance ce qu'il faut pour laisser KO son lecteur, dire ce qui est trop souvent tu. Elle n'enrobe pas mais déroule de très jolies phrases pleines de poésie qui clouent le réel aux poteaux sans couleur des rues citadines.

Rien ne se Perd, tout se transforme, mais il est toujours nécessaire de purger le passé et de protéger l'avenir. Retenez le nom de Cloé Mehdi, elle a tout d'une très grande du noir !


Notice bio

Cloé Mehdi est née au printemps 1992. Elle vit à Lyon. Elle commence à écrire au collège pour faire passer le temps plus vite. S’en suit Monstres en Cavale, son premier roman, qui reçoit le Prix de Beaune 2014. Depuis elle se consacre entièrement à l’écriture.


La musique du livre

Mattia entend une mélodie qu'il n'identifie pas sortant d'une radio, Zé récite aussitôt L'Affiche Rouge d'Aragon, mis en musique par Léo Ferré.

RIEN NE SE PERD – Cloé Mehdi – Jigal Polar – 270 p. mai 2016

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