Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
RISTRETTO de Bertrand Puard

Chronique Livre : RISTRETTO de Bertrand Puard sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

Votre café n'aura plus jamais le même goût...

Trois meurtres sont commis en trois endroits du monde et sans mobile apparent. Un seul dénominateur commun : sur les lieux du crime, on retrouve une cerise d’un café arabica extrêmement rare, et sur laquelle est dessinée une esperluette rouge sang.

Il y a quelques mois encore, Clara était déontologue à la Premium, un groupe influent dans la finance internationale. Depuis sa démission, elle vit avec son fils, retirée à la campagne. Jusqu’au jour où elle-même est destinataire de la funeste cerise de café.

Entre plantations de caféiers et salles des marchés, la jeune femme devra lutter pour sa survie, en affrontant tout autant ses propres démons que les forces sombres qui la traquent sans relâche.


L'extrait

« - Casper Mud, souffla Clara, un type avec qui j'ai travaillé. Quand j'avais un travail...
- Ah, maintenant que vous le dites, ça me revient aussi, dit un adjoint de Rocourt, en s'approchant de la scène. Oui, Mud, c'est bien ce nom. Il possède une villa pas loin d'ici, un peu sur les hauteurs. Il était venu déposer une main courante l'année dernière à propos d'un randonneur avec lequel il avait échangé quelques coups de poing.
- Non, non, c'est impossible... répéta Clara. Mud, un voisin...
Casper Mud, le patron du desk des matières premières à la Premium, le roi du café, le seul capable de rivaliser avec Adam peut-être. Il n'avait pas hésité à charger Clara avant sa chute. Ils ne s'aimaient pas, ce n'était un secret pour personne. Mud n'était pas un adepte de la déontologie, se proclamait cent pour cent business. Pour lui, les déontologues étaient au mieux des empêcheurs de la pire espèce, de sale fouille-merdes, des parasites.
- Votre amie, Nina Koch, demanda le gendarme, elle n'a pas un poste à la Premium elle aussi ?
Clara confirma.
- Oui, comme les précédents propriétaires de la villa où vous résidez. La plupart de vos voisins travaillent ou ont travaillé à la Premium. Dans les années quatre-vingt, la société a acheté des parcelles entières de terrain autour du mont Vinaigre qu'elle a revendues ou cédées ensuite à certains de ses cadres méritants... C'est de notoriété publique, dans le coin...
- On ne touche plus à rien ! cria Rocourt, qui n'avait pas l'intention de confier à un de ses subalternes la conduite des événements. Et pas un pas de plus ! On a déjà laissé suffisamment de nos empreintes. Je vais appeler les collègues de l'IRCGN. Nos experts prendront le relai.
L'officier soupira.
- Qu'est-ce que ce type est venu se faire tuer au milieu des chevaux de... ?
Clara s'était effondrée sans préavis, victime d'une insolation ou d'un malaise ou, plus probablement d'un peu des deux.
Le lieutenant-colonel eut le réflexe de la soutenir par les épaules avant que la tête de la jeune femme ne heurte le sol sec. » (p. 49-50)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Panique chez les parasites du caféier...

Ils gagnent des dizaines de millions d'euros sans jamais avoir mis ne serait-ce qu'un orteil dans une plantation de café, ils jouent avec la production des divers crus comme on joue au Monopoly, en monnaie virtuelle, en contrats pouvant ne durer qu'une nanoseconde, en pariant à la hausse comme à la baisse – souvent les deux à la fois. Un seul perdant à chaque fois : le paysan qui sue sang et eau sur ses terres. Mais qui sont-ils ? Les intermédiaires financiers, bien sûr. Ceux qui font passer le kilo de grains payé quarante centimes au petit producteur à près de cent cinquante euros lorsqu'il est vendu aux comptoirs des troquets parisiens. Au premier rang de ces ogres, la Premium, une société gigantesque, un monstre financier appartenant à son PDG, Victor d'Amadieu, qui a toujours refusé de la coter en bourse. Même le président de la république française, Thomas Plaque, en est issu. Ce jeune homme, bon chic bon genre, vient de réussir le hold up parfait en s'emparant du siège de chef de l'État en à peine quatre mois de campagne, bien aidé en cela par ses amis banquiers, propriétaires de médias et capitalistes voraces de tous poils.

Parfois, la machine s'affole, et elle a de bonnes raisons de le faire au début de cette histoire. Coup sur coup, trois collaborateurs de Premium sont assassinés, une quatrième est retrouvée pendue, tous ont, à côté d'eux, ce qu'on appelle une cerise. C'est à dire le fruit entier du caféier, rouge orange, sur lequel est finement gravée une esperluette (&) rouge sang. L'un d'eux est découvert dans le jardin de la villa où loge Carla Brunante, ex-déontologue de la Premium, qui a été poussée hors de l'entreprise et qui se remet doucement d'une tentative de suicide. Elle habite temporairement dans cette villa prêtée par une amie, Nina – cadre, devinez où ? -, en compagnie de son fils Théo, dix ans. Rien de tel qu'un cadavre dans le fond du parc pour se remettre d'une dépression...

Clara va vite se retrouver au centre de la tempête puisque d'Amadieu souhaite qu'elle enquête sur des prises de positions délirantes d'un de ses traders, des achats qui risquent de mettre toute la Premium en grande difficulté s'il y a le moindre problème dans la galaxie Café. Pour l'instant tout va bien, les cours augmentent, on prévoit une sécheresse qui diminuera la production, mais il y a vraiment trop d'argent en jeu pour ne rien faire. Évidemment, les meurtres, suicides et disparitions qui truffent le roman sont liés à cette manipulation des cours, et Clara va parcourir le monde, Vietnam, Éthiopie, Brésil, USA, Italie, et j'en passe, en compagnie du garde du corps du PDG, Nicolas, ex de la protection du président Plaque. Un homme de main non-officiel qui aurait pu tout aussi bien s'appeler Alexandre et faire des heures supplémentaires le premier mai...

Conspiration internationale donc, plongée dans le monde impitoyable de la haute finance et des marchés des matières premières (bien pire que celui de Dallas), ce thriller va vous faire cavaler, à pied, en jets privés, en avions de ligne et en voiture, autour du globe à la recherche d'un mystérieux assassin justicier et, ce faisant, vous apprendre la réjouissante façon dont la mondialisation capitaliste pille la planète et ruine les paysans afin de se gaver de fric. Car ces parasites-là ne vivent pas en symbiose, ils attaquent le corps qui les nourrit, n'hésitent pas à le détruire s'il y a du profit à la clé. Dans Ristretto, les premiers de cordée ont une tendance certaine à couper la corde une fois parvenu au sommet, malheur à ceux qui sont en-dessous. Le PDG de la Premium manipule-t-il Clara, était-il au courant des risques hallucinants pris par son trader ? Difficile de se faire une idée car des révélations Wikileaks sur les magouilles à propos des cours de café font chuter ceux-ci et le mettent dans un position plus que délicate. Double, triple, voire quadruple suspense tout au long du roman, autant de retournements de situation que de chapitres, sans un temps de pause, pas besoin de caféine pour reste éveillé avec ce genre de Ristretto.

Ristretto, c'est Le comte de Monte-Cristo au royaume du fric-roi, sur un rythme de James Bond, avec Lara Croft dans le rôle principal. Un rebondissement par paragraphe, un coup de théâtre toutes les deux pages. Bertrand Puard s'est beaucoup inspiré de personnages réels – pas très difficiles à identifier -, et de situations tout à fait crédibles. Les déstabilisations du marché existent, elles coûtent des milliards de dollars chaque année, souvent payés par les contribuables. La finance est un cercle, tout s'y équilibre, si l'un des joueurs se ruine, un autre récupère ses avoirs. Certes ces transactions délirantes donnent le vertige : comment peut-on acheter et vendre plusieurs fois par seconde des marchandises qui n'existent pas encore, qui ne sont ni récoltées, ni même parfois semées ? Et imaginez comment sont traités les producteurs qui auraient l'audace de réclamer une plus juste répartition des bénéfices...

« Mais tout se passe en dématérialisé, quelques clics suffisent à échanger des millions de tonnes d'arabica. Et il arrive même qu'en une journée, on échange en contrat plus de cinquante fois la production annuelle de café. »

Clara Brunante va ainsi évoluer dans un milieu où tout n'est qu'apparence, mensonge, pièges, sans jamais connaître le degré de fiabilité de ceux qui sont censés être ses alliés, les implications de chacun des protagonistes (et ils sont nombreux), ni le but réel des manœuvres qu'elle découvre. La tension est extrême tout au long du roman, les enquêteurs marchent sur un fil de plus en plus mince, sans savoir exactement qui cherchera à les faire trébucher au prochain pas.

Ristretto vous tiendra éveillé bien plus efficacement qu'un café serré par la richesse de son intrigue et la multiplicité des scènes d'action, et vous surprendra par sa description détaillée et documentée du monde abominable du marché à terme des matières premières.

Un très bon thriller, passionnant, édifiant, divertissant, des personnages complexes et bien campés lancés à pleine vitesse dans une intrigue époustouflante !


Notice bio

Bertrand Puard a travaillé dans la finance. Il est l'auteur de feuilletons radiophoniques et de romans parmi lesquels Les Effacés, prix Cognac Jeunesse 2012 et Musique de nuit, primé à Cognac en 2001.


La musique du livre

Jean-Sébastien Bach - Goldberg Variations, BWV 988 - Aria Da Capo

Rondò Veneziano - La Serenissima


RISTRETTO – Bertrand Puard – Fleuve Éditions – collection Fleuve Noir – 374 p. juin 2019

photo : cerise de café - Pixabay

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