Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre : ROUGE ÉCARLATE de Jacques Bablon

Chronique Livre : ROUGE ÉCARLATE de Jacques Bablon sur Quatre Sans Quatre

photo : pour une fois, c'est la fraise, pas la pomme, qui déclenchera toute l'histoire... (Wikipédia)


Le pitch

Joseph ne bande plus, c'est embêtant et humiliant. Il n'a pas réussi sauter la belle Rosy, sa voisine, qui l'attendait pourtant avec les meilleures intentions du monde. Il songe sérieusement à l'étrangler, pour venger l'affront. C'est ça ou buter Marcus, mari de Rosy, qui a écrasé son chien sans le faire exprès. Mais quand même.

Salma, fille de Joseph, la trentaine libérée, fort jolie, joggueuse émérite, se fourre dans un sacré pétrin en acceptant une fraise d'un fieffé saligaud. Elle s'en tire avec le nez en bouilli et quelques côtés en vrac. Enfin, peut-être.

Marcus fait dans la pharmacie parallèle, il importe-exporte des marchandises stupéfiantes qui ne lui ont pas procuré que des amis. Mieux vaut ne pas faire de plans de retraite dans ces affaires-là. Rosy et lui ont un charmant bambin de six ans, Angelo.

Un petit quartier tranquille, on ne sait où mais on s'en fout. Jusqu'à ce que la chevrotine nettoie une des maisons tandis que l'autre est carbonisée.

Une seule solution pour ceux qui s'en tirent : cavaler à perdre haleine.


L'extrait

« Joseph Salkov est moins vif qu'avant, mais il bande encore dru. Au réveil. Mais c'est surtout le soir qu'on baise. Pas comme son envie de tuer qui se pointe sans prévenir. Cette nuit, il a flingué Elvis. Du sang sur les mains. En rêve. Le King est mort. En vrai, il ferait bien la peau à qui ?
Le plus simple, ce serait Marcus Gulbis. N'aurait qu'à passer la haie, monter trois marches, pousser la porte. Il serait dans le salon, devant un écran avec son fiston. Il lui mettrait son flingue sur la tempe et Poum ! Raide. Marcus. Ça se ferait tout seul. Il a une raison de le buter. Marcus Gulbis lui a écrasé son petit chien. En reculant avec sa caisse, sans le faire exprès. Terrassé par la douleur, il avait pas sévi sur le coup. Ça pouvait être maintenant. Marcus avait été désolé et assez con pour se croire obligé d'argumenter. Oui, il savait pourtant que le jeune boxer était joueur, qu'il adorait courir d'un jardin à l'autre en passant par un trou dans la haie. Que le voir sur la pelouse voisine au moment de mettre le contact ne voulait pas dire qu'il y soit encore une minute plus tard pendant la manœuvre. Oui, il s'en voulait d'avoir allumé la radio en montant dans sa voiture, la musique ayant couvert les jappements de la petite bête qui auraient pu l'alerter... »


L'avis de Quatre Sans Quatre

Voilà du polar élagué qui se concentre sur l'essentiel. Pas de broussailles où se perdre, c'est du brut, du qui envoie. Les faits, rien que les faits, délirants, hallucinants, mais à poil. Joseph passe de l'envie à la réalisation, sa fille - génétiquement programmée ? - en fait autant. Ce n'est pas qu'ils n'ont pas de morale, c'est plutôt que les filtres ne semblent pas fonctionner avec eux. Et tant mieux. Jacques Bablon tient son intrigue au plus serré et marque ses personnages à la culotte, voire encore plus près. Pas de paysage ou de lieux identifiés pour s'embrouiller la tête. Le lecteur sait d'emblée pourquoi il est là : du dru et du costaud !

L'impuissance relative de Joseph, l'agression de Salma ou le petit commerce très (trop) concurrentiel de Marcus n'ont, a priori, rien à voir entre eux mais vont se joindre, brique après brique, imparablement. C'est construit au millimètre, aléser nickel pour que les événements pètent à la tronche du lecteur juste au moment voulu avec un maximum d'effet. Des phrases à l'emporte-pièce, ciselées, efficaces qui cinglent et crépitent comme une averse d'orage sur un toit de tôle.

Le père et la fille, deux étoiles contraires qui suivent leurs trajectoires propres, indépendamment semble-t-il, mais en essayant de ne pas trop quitter celle de l'autre de l'oeil. Ils sont l'âme du récit, servis par des seconds couteaux de luxe, ni trop ni trop peu présents, là pour donner du corps, déclencher la foudre où faire fondre les coeurs au besoin, comme le petit Angelo ou complice telle Julia, l'ancienne copine d'école. Tout ça pour une fraise juteuse à souhait ou une érection foireuse ? Ben oui, on choisit pas toujours comment les faits vont s'enchaîner et vous compromettre. Faut suivre le chemin qu'on a emprunté, sans se laisser emmerder non plus, y a des limites.

Ça dépote de tous les côtés, on est bien en peine de savoir où poser les épithètes. Bon, mauvais, gentil, méchant, vraiment, quelle importance en vérité ? Ce polar est vivant, il bouge, palpite, s'excite. Il n'y a qu'une chose qu'il ne fait pas, c'est ennuyer son lecteur ! Joseph et Salma suivent leurs pulsions, suivent l'instant, le vent qui les a soulevés et assument les conséquences sans rechigner, jusqu'au bout.

Un roman à fond la caisse, avec crissements des pneus à chaque virage et poursuites cataclysmiques. Attachez vos ceintures, mettez vos casques, faites ce que vous voulez mais ne ratez pas le bolide proposé par Jacques Bablon, ça secoue mais qu'est-ce que c'est bon ! Il fait désormais partie de ces auteurs dont on attend impatiemment le prochain opus.


Notice bio

La mère de Jacques Bablon est née à Saint-Pétersbourg, lui à Paris en 1946. Il passe son enfance dans le 93 à taper dans un ballon sur un terrain vague triangulaire… Ado, il décide de devenir guitariste et de chanter du Dylan pour pouvoir draguer les filles… Mais devant le peu de succès récolté il préfère s’acheter une pile de disques (les Stones, Mozart, les Beatles et compagnie…) et un Teppaz. Plus tard l’exaltation artistique lui tombe dessus par hasard grâce à la peinture. Après avoir dessiné des bols, des cafetières, des pommes et des femmes nues, il devient professeur à l’École supérieur des arts appliqués. Parallèlement à sa carrière officielle d’enseignant heureux, il publie des BD chez Casterman et devient scénariste dialoguiste de courts et longs métrages et a publié, en 2015, un premier polar sauce piquante Trait Bleu . Il a toujours eu besoin de voir loin pour survivre, c’est pourquoi il habite en haut d’une tour. Mais le pire, c’est que des années après, il ne sait toujours pas où est passé son Teppaz…


La musique du livre

Un salaud reste un salaud, même s'il a bon goût et qu'il est fan de La Callas et de son interprétation dans La Traviata, surtout la version pirate de 1958...

Julia écoute son auto-radio qui diffuse du classique, le concerto pour piano N°21 de Mozart, l'Andante.

ROUGE ÉCARLATE – Jacques Bablon – Jigal Polar – 190 p. février 2016

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