Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
ROUTE 62 d'Ivy Pochoda

Chronique Livre : ROUTE 62 d'Ivy Pochoda sur Quatre Sans Quatre

Le pitch

Blond, athlétique et complètement nu, il court sur l’autoroute au milieu des embouteillages du matin à Los Angeles. Comme s’il n’attendait que ça pour s’arracher à un univers trop lisse, Tony, un avocat, quitte brutalement sa voiture pour le suivre.

La poursuite de cet étrange coureur l’entraîne du côté sombre de la Cité des Anges, là où tous les déglingués de la vie semblent s’être donné rendez-vous. Britt, porteuse d’un lourd secret, et un temps réfugiée dans un ranch aux allures de secte en plein désert des Mojaves. Ren, ex-taulard et graffeur à la recherche de sa mère. Blake, dealer tourmenté qui veut venger la mort de Sam, son partenaire de galère…

Parce qu’il s’est mis en danger, la carapace sociale de Tony se fissure, annulant la distance qui d’ordinaire le sépare des gens qui peuplent les rues crasseuses de Downtown. Et à travers son regard, qui pourrait être le nôtre, se déroulent les destins singuliers de ces personnages en rupture qui un jour, sans s’en rendre compte, ont emprunté la mauvaise route…


L'extrait

« La gare routière se trouvait au milieu d’un quartier industriel - aire de chargement, grossistes et entrepôts. Impossible de dire si la zone était en développement ou en décrépitude.
Ren s’engagea dans la 7e Rue, une artère triste bordée de magasins fermés, soit pour la journée, soit indéfiniment : Famous 99 Cent Diner, Hollywood Banquet Hall (à louer pour des tournages). Des tentes étaient plantées sur les trottoirs. Des gens poussaient des caddies de supermarché remplis d’objets probablement récupérés dans les poubelles. Plus il avançait, plus les rues s’emplissaient d’une communauté débordante et disparate de Blancs, de Noirs et de Latinos.
Un homme vêtu d’un sweat-shirt rouge extra-large et d’un jean noir était posé au coin d’une rue. Il avait l’air de préparer un mauvais coup. Il adressa un signe de tête à Ren. « Ça va, mon frère ? Tu veux quoi ? T’as besoin d’un truc ? »
Autour des gens déliraient, marmonnaient, défiaient des ennemis invisibles. Il y en avait qui gisaient inconscients sur les trottoirs, d’autres avachis contre les murs. Et d’autres encore qui vivaient leur vie au milieu des junkies et des fous : des gens qui bouquinaient ou bavardaient avec leurs voisins comme s’ils étaient au café ou dans un salon et non sur le trottoir sale du centre de Los Angeles. » (p.37)


L'avis de Quatre Sans Quatre

« On cherche en soi l’espace infime, intact, pur de toute expérience et de tout traumatisme. »

2010 : une espèce d’archange, blond comme il se doit, au corps délié, court nu, à contre-sens, sur une des principales autoroutes de Los Angeles à l’heure de pointe. Voilà qui inspire les médias, énerve la police et accroît considérablement des embouteillages pourtant déjà consistants à l’accoutumée. Et qui fascine Tony, avocat, coincé dans sa voiture comme tous les autres travailleurs, qui ne peut s’empêcher de poursuivre le coureur sans savoir pourquoi. Il a laissé Stéphanie, son épouse, en plan au téléphone, est sorti de sa voiture et s’est mis à cavaler, frustré de n’avoir pas eu le temps de faire son jogging ce matin-là, attiré par cet homme nu comme un papillon par une lumière dans la nuit.

Ren, jeune homme noir, qui vient d’être libéré d’une prison de la côte est, débarque dans la Cité des Anges afin d’y rechercher sa mère qui a quitté Brooklyn sans laisser d’adresse. Il a passé de longues années derrière les barreaux pour un meurtre commis alors qu’il était à peine adolescent et traîne sa misère, sa solitude et sa culpabilité comme autant de fardeaux. Bien décidé à ne plus jamais commettre de forfait, Ren, assuré d’avoir été blindé par son incarcération va découvrir que le monde de la rue de Los Angeles n’est pas non plus un paradis.

2006 : Sam et Blake, deux hommes dangereux, recherchés pour meurtres et cambriolages, par la police de plusieurs états, marchent sur une autoroute déserte en quête d’une planque où ils pourraient attendre en toute tranquillité que les choses se calment du côté des forces de l’ordre. Blake est un monstre de puissance, un colosse aux pulsions assassines, Sam, petit et malin, est le cerveau du duo. À trotter ainsi dans la nuit, à prendre des chemins de traverse pour échapper aux patrouilles, Blake se blesse salement à la cheville et ils sont contraints de trouver refuge dans une caravane abandonnée.

Britt, une jeune fille fuyant elle aussi les autorités, se retrouve hébergée au ranch Howling Tree, une espèce de centre new-age/élevage de volailles, dans lequel le gourou, Patrick, en compagnie de son épouse Grace et de ses jumeaux Owen et James, accueillent des paumés à la recherche d’eux-mêmes. Quête spirituelle donc, qui n’empêche en rien le gourou d’utiliser gratuitement ses disciples aux diverses corvées de la ferme et d’éveiller les filles qui se présentent à sa manière, ce qui n’a rien de très original.

Quatre morceaux d’histoire qui vont, bien entendu, entrer en collision, malgré les années qui les séparent. Sans rubans de satin ni fantaisies, Ivy Pochoda raconte la vraie vie, celle où les choix ne sont jamais simples, où le moindre écart se paie cash et est, le plus souvent, impossible à rattraper. Les drames de la famille de Patrick et Grace ne sont pas identiques à ceux de Ren ou de Britt ou de Sam et Blake, ceux de tous les personnages complexes et justes qui peuplent ce roman, ils finiront toutefois par converger vers la même sale marmite pour finir. L’écriture est brillante, lumineuse comme le goudron fondu qui englue tout ce qui s’en approche, les rouages de la tragédie humaine de Route 62 sont huilés à la perfection et fonctionnent à merveille. Une histoire américaine, une histoire de la Cité des Anges qui n’accueille, pour cette fois, que des maudits, loin des rêves d’Hollywood ou même du Pacifique, ultime frontière de l’Ouest, terminus des cavales.

Le rôle de Tony est capital, c'est le témoin assisté (de Britt) et assistant, il représente la tentation de lâcher prise, la pulsion de liberté dans une vie codifiée. Il expie lui-aussi, une erreur stupide de jeunesse, s'abrutit dans un boulot qui ne lui plaît pas dans une boîte insipide, travaille pour les apparences si chères à son épouse. Il ne fait pas partie des marginaux à la base du récit, mais, une fois entré dans le synopsis, malgré le risque de perdre le peu qu'il a réussi à reconstruire, il ira jusqu'au bout, son regard devenu indispensable au déroulement de l'action en cours...

La Route 62 est peuplée de personnages en fuite, d’individus qui se fuient autant qu’ils fuient les autorités, leurs épouses, leurs maris, leurs boulots sans intérêt, la pression sociale... Ils expient, tous, des fautes à pas de chance, des fautes personnelles, des fautes à qui sait qui ou qui sait quoi. Tous, ou presque, se sont ignorés pour mieux s’effacer, afin de moins souffrir, pour ne pas payer le prix de leurs errements, mais leurs évasions les ont conduits au pied du mur. Ils se vengent, sans jamais aller au bout parce qu’il n’y a pas de bout, ils cherchent sans trouver parce qu’il n’y a rien à trouver qu’un peu de réconfort, un éclat amical dans un regard ou un moment de ce qui peut ressembler à l’amour. Et quand ça ne suffit pas, il reste la came pour embrouillarder tout ça et adoucir les chocs, la dope qu’on vend pour acheter celle qu’on prend, la négation du corps et de ses pathologies, toujours trop présent celui-là quand on a pas le sou.

Ivy Pochoda donne vie aux exclus, aux damnés, les incarne dans des personnages transpirant d’humanité, de doutes, de vices pour certains, d’erreurs, et d’errances, et livre un magnifique roman noir qui devrait, sans conteste, devenir un classique, une référence. Elle sait faire simple pour laisser apparaître le complexe et touche juste à chaque essai. De l’holocauste des poulets à Howling Tree aux campements de sans-abris où Ren trouve refuge, en passant par l’inconfortable situation de Tony, coincé entre une position sociale de façade et son désir de liberté, les mésaventures de Blake ou de Britt, son univers prend forme, ceux qui s’y agitent, parfois désespérément, se confrontent à une réalité rude, brutale, embarrassée des traumatismes et des ombres du passés, des fautes commises ou supposées telles, empruntée du désir des autres et de leur violence.

Un fantastique roman noir, Ivy Pochoda a tout compris du genre, ses personnages sont complexes et vrais, ses intrigues implacablement impeccables...


Notice bio

Ivy Pochoda est née à Brooklyn où elle a vécu jusqu’en 2009. Elle vit actuellement à Los Angeles. Elle est l’auteur de deux romans parus aux éditions Liana Levi, L’autre côté des docks (2013), unanimement salué par la critique et lauréat du Prix Page-America, et Route 62 (2018).


La musique du livre

Outre la sélection ci-dessous, sont évoqués dans ce roman : Johnny Cash, Patsy Cline, Hank Williams

Leonard Cohen – The Future

Nina Simone - Blacklash Blues

Dwight Yoakam – Buenas Noches from a Lonely Room

Roy Orbison – Only the Lonely

Teddy Pendergrass – Believe in Love


ROUTE 62 – Ivy Pochoda – Éditions Liana Levi – 351 p. septembre 2018
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Adélaïde Pralon

photo : embouteillage à Los Angeles - Pixabay

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