Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
RURAL NOIR de Benoit Minville

Chronique Livre : RURAL NOIR de Benoit Minville sur Quatre Sans Quatre

photo : paysage rurale (Wikipédia)


Le pitch

Au commencement était le Gang et l'été. Quatre ados inséparables, Romain, Christophe – deux frères -, Vlad et Julie qui parcouraient la campagne du Nivernais à vélo. Bikers de fortune entre les blés et les berges des étangs, à la barbe des solides paysans du cru, sous la surveillance un peu relâchée de leurs parents. Un univers de comédie douce-amère bouleversé soudainement par une tragédie.

Dix ans plus tard, Romain qui avait pris le large, revient au bercail et découvre une campagne dévastée par la crise et les sales combines, désertée par l'élan vital. Il retrouve ses amis et ennemis de naguère, contemple le chemin qu'ils ont parcouru. L'occasion de revisiter l'histoire ancienne et de se plonger dans la nouvelle et sombre réalité de ce petit bourg et de ses habitants, rattrapés par les cancers des villes.

Romain est parti sur une tragédie et revient en plein drame...


L'extrait

« Chris l'encouragea à lui parler de sa vie pendant ces dix ans.
- Après le Nord, j 'ai cherché des climats plus doux. Je suis parti en Italie, vendanges, boulots saisonniers, metalo aussi pendant une période. Je me suis fiancé, ça n'a rien donné. Le temps a filé. Depuis deux ans, comme je t'ai dit, j'avais atterri au Portugal.
- Tu comptes rester ?... Cette fois.
L'alcool embrumait légèrement le frère mit sur le grill.
- Ouais, j'aimerais vraiment m'installer.
- Rom, je suis ravi de te revoir, mais tu veux trouver du boulot chez nous ? Tu te souviens où on habite au fait ?
- J'ai enchaîné tout ce qui se fait comme boulots physiques et mal payés, je suis déterminé.
- Rom, y a même plus d'usines à fermer chez nous. On a bien du courage, ah ça... Mais y a pas de boulot, pas de projets à long terme. Y nous ont même retiré la F1 à Magny-Cours. Y en a qui préfèrent liquider les derniers hôtels, regarder mourir les petits commerces, en faire des logements sociaux et toucher les subventions. D'autres se battent, mais dans le vide. Pourquoi on parlerait de nous alors qu'y a plus important à montrer à la télé ?
- J'ai eu l'impression de passer dans une ville fantôme quand on a traversé Châtillon.
- C'est pathétique, y a plus rien, comment tu fais venir un artisan ici, toi ? C'est même plus une question de politique, c'est une question de survie. Mais tout le monde s'en fout. La campagne, c'est joli pendant le Tour de France et l'été. Sur la Côte. »


L'avis de Quatre Sans Quatre

Un décor à la 13 H de TF1, des blés qui finissent de mûrir, des péquenots crachant dans la douve et des jeunes branleurs en vélo sillonnant les chemins pour tuer l'ennui poisseux des longs mois de vacances estivales. Le Nivernais des gens bien de chez nous, des ceuss dont on cause pas dans le poste et qui n'ont pas envie que ça change, sont chez eux ! Rien ne doit change d'ailleurs : la solidarité, les bizarres du patelin, les rapportés qui sont pas nés ici, et la paix qu'on est en droit d'avoir sur ses terres. Mais la crise financière et celle des valeurs n'épargnent pas les recoins perdus du pays. Elles cognent moins rapidement mais plus insidieusement, ravageant tout autant.Entre les bikers en herbe pédalant à travers les sentiers et les adultes qui se retrouvent dix ans après, le monde a basculé sur son axe, les conneries ne sont plus les mêmes et leurs conséquences non plus.

Benoit Minville met du rock dans son polar country, une écriture sèche et précise sur un tempo rapide, efficace, vivant, et des envolées de violence ou de tendresse comme des soli de guitariste inspiré. Ses personnages, qu'ils soient ados ou adultes, sont charpentés, charnus, ils existent dans leurs espoirs de jeunesse comme dans leurs cicatrices d'hommes et de femmes qui ont vécu les désillusions et les traumatismes des amours et des existences capricieuses. La cambrousse ne préserve pas, elle amortie peut-être légèrement, mais le choc arrive tôt ou tard. Elle laisse le temps à l'auteur de mettre en place tous les rouages de la tragédie. On vit les relations dans le gang, leurs évolutions, les jalousies, les alliances de circonstances, les gars aux yeux écarquillés sur Julie, la seule fille, la grande amie, adjectif que Vlad et Romain rêvent secrètement de transformer en petite.

La saga adolescente est, charmante, forte, riche de jeunes liés à la vie à la mort, ils en sont sûrs. Prêts à tout pour aider un copain, défendre le pré carré du Gang, préserver jalousement la paix. Romain, Vlad et Julie sonnent juste, nous avons tous vécu ces instants de grâce où nous étions invincibles, nous en avons également tous vécu le revers. Le roman touche exactement là où ça gratte, nos rêves reviennent au galop, la réalité aussi.

Comme chez les citadins, il y a les querelles de territoires. La gangrène du commerce de dope et son libéralisme sauvage qui s'invitent dans les clairières pour pourrir ce qui n'est pas encore déserté par la ruine des exploitations agricoles ou la fermeture des entreprises artisanales et commerciales. Les héros de Minville sont les globules blancs du patelin, ils luttent pour éliminer la putréfaction qui gagne, celle venant de la ville, des Parisiens, d'un ailleurs qui craint, dangereux, celle aussi qui provient de l'intérieur même, des rancoeurs enfouies, des mots jamais dits, des blessures tues.

Un très grand récit qui sent les racines et la terre, la douleur et le vrai. Pas étonnant que Benoit Minville ait Lansdale dans ses références, je vois tout à fait Hap Collins et Léonard Pine enquêter dans sa cambrousse si bien décrite. Entre Si tous les dieux nous abandonnent de Patrick Delperdange et Rural Noir, la Série Noire change sérieusement le cliché de campagne bucolique en ce début d'année...C'est une excellente idée !


Notice bio

Benoit Minville est né en 1978 à Paris et vit à Sartrouville (Yvelines). Il doit à sa mère, libraire, de lui avoir inoculé le doux virus : entré en librairie pour un été, il y est toujours quinze ans plus tard. Libraire mordu d'échanges et de conseils, lecteur passionnée de tout livre qui transporte une énergie (de Larry Brown à Benjamin Whitmer, de James Ellry à Joe R. Lansdale, de DOA à Don Winslow). Après des ouvrages pour adolescents et jeunes adultes publiés aux éditions Sarbacane, Rural Noir est son premier roman à paraître à la Série Noire.


Bonus

Le livre présenté par l'auteur himself, c'est enocre ce qu'il y a de mieux ;-)

Interview réalisée par la librairie Mollat


La musique du livre

Un ride en vélo, il faut le bon tempo pour pédaler et avaler les kilomètres, AC/DC dans les oreilles et Thunderstruck dans les jambes.... Et pour le retour, encore un peu plus de boost, l'immense Lemmy et Motörhead et les pédales qui tournent au rythme de Overkill

Romain revient faire un tour Au Petit Bazois, le troquet du village, où il a tant de souvenirs d'enfance. En dix ans, le flipper n'a pas changé et c'est Joe Dassin qui met l'ambiance en grésillant Voilà les Dalton dans les enceintes minables. Il y retournera au cours du récit et des punks à chiens placides s'arsouillaient sans écouter Herbert Léonard qui suppliait Laissez-Nous Rêver...

Présents également dans la playlist du livre : Bob Marley, Léo Ferré, Pantera...

RURAL NOIR – Benoit Minville – Série Noire/Gallimard – 245 p. février 2016

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