Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
SALTIMBANQUES de François Pieretti

Chronique Livre : SALTIMBANQUES de François Pieretti sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

« Plusieurs années auparavant, j’avais suivi mon père sur un long trajet, vers Clermont-Ferrand. Parfois il me laissait tenir le volant sur les quatre voies vides du Sud-Ouest, de longs parcours, la lande entrecoupée seulement de scieries et de garages désolés, au loin. Je conduisais de la main gauche, ma mère ne savait pas que j’étais monté devant. C’était irresponsable de sa part, mais la transgression alliée à l’excitation de la route me donnait l’impression d’être adulte, pour quelques kilomètres. Mon père en profitait pour se rouler de fines cigarettes qu’il tenait entre le pouce, l’index et le majeur. Sa langue passait deux fois sur la mince bande de colle. Il venait d’une génération qui ne s’arrêtait pas toutes les deux heures pour faire des pauses et voyageait souvent de nuit. J’avais un jour vu le comparatif d’un crash-test entre deux voitures, l’une datant des années quatre-vingt-dix et l’autre actuelle. Mon frère et sa vieille Renault n’avaient eu aucune chance. »


L'extrait

« Gabriel n’a pas toujours été l’inconnu qu’il est devenu par la force des choses. Je me souviens d’un garçon vif, doué de ses mains, mais que d’incessantes querelles entre mon père et moi ont terni, au fil des années. Vers ses dix ans, lorsque j’ai quitté le domicile familial à la suite d’une énième empoignade, il était déjà devenu l’enfant froid et distant dont j’ai gardé le souvenir. Un exemple d’enfance gâchée. Il s’est passé trois ans avant que je revoie mon père et nous ne nous
sommes plus jamais adressé la parole, à part quelques brèves mondanités qui ne servaient qu’à épargner à un public désolé notre méfiance mutuelle. À cette époque, Gabriel avait décidé de ne plus me voir : il s’arrangeait toujours pour être sorti lorsque je venais rendre de courtes visites à ma mère. Elle ouvrait la porte et son sourire gêné me suffisait pour comprendre. Nous nous sommes croisés, une fois. Il devait avoir quinze ou seize ans, je sortais de la maison. À ma vue, il s’était immobilisé et j’avais senti son regard me traverser de part en part. Il n’avait pas bougé. J’avais levé une main timide pour le saluer, sans résultat. Je n’avais pas cherché à lui adresser la parole. C’est sans doute la dernière image que j’ai de lui : un adolescent immobile, me fixant de ses yeux grands ouverts, prêt à fuir au moindre mouvement. Il avait déjà rejoint sa troupe de saltimbanques alors, tentait de se faire pousser la barbe. Certains soirs, à ce que m’avait dit ma mère au téléphone, le groupe faisait de grands spectacles de feu dans les localités alentour, pour les fêtes de village.
Je n’avais pas croisé de jongleurs pendant mon adolescence, mais c’était peut-être que je ne les cherchais pas encore. J’ai rassemblé mes affaires éparses et les ai fourrées dans un vieux sac de voyage que je m’obstinais à garder depuis des années. Je ne quittais rien d’important. Quelques connaissances qui oubliaient de rappeler, d’autres qui ne rappelleraient pas. J’étais parti à la mauvaise époque, et je n’avais jamais su m’accrocher au point de faire fonctionner ce mécanisme de fraternité qui liait certaines personnes entre elles. Mes amis d’enfance avaient grandi, m’en avaient voulu lorsque j’étais parti et puis m’avaient oublié, s’étaient mariés et avaient fait des enfants. Aujourd’hui, mon nom ne leur évoquait plus rien, tout au plus amenait-il à leurs lèvres le sourire indulgent qu’on a au souvenir d’années honteuses. C’était il y a bien longtemps. J’étais devenu leur « Comment s’appelait-il ? » » (p. 7-8)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Nathan, le narrateur est un déraciné. Il a quitté sa famille dix ans plus tôt, fâché à mort contre son père. Il revient aujourd'hui, tristes circonstances, car son jeune frère, Gabriel, s'est planté. Voiture contre tronc d'arbre, aucune chance, combat inégal, perdu d'avance. Un tronc comme un point d'exclamation stoppant net une jeune existence. Accueilli par le chagrin pétrifiant, presque solide, de ses parents, il se met en quête des amis de Gabriel, marche sur ses pas, comme s'il essayait sa vie afin de voir si elle pourrait lui aller, comment il se trouverait une fois vêtu de ses habitudes. Nathan, à Paris, travaille chez un soldeur, un bouquiniste, il occupe son temps à récupérer et vendre les histoires des autres, celles des auteurs, et celles que racontent les pages cornées des bouquins, leur papier jauni ou les couvertures pliés par négligence ou accident. Il ne domine rien, se coule dans l'existence sans nager, se laisse porter par le courant en ignorant où celui-ci le mènera. Il ne donne rien, mais ne prend pas non plus.

Gabriel, il l'a peu connu, tout au plus lui reste-t-il l'image d'un gamin vif, une silhouette agile et souriante, un peu effacée, qu'il n'a pas pris le temps de venir voir depuis son départ. Alors il fouine, débute une forme d'enquête en immersion auprès des témoins qui, eux, ont côtoyé son frère. Cet être potentiellement le plus proche de lui, du moins génétiquement. Nathan rencontre sa bande de copains, des saltimbanques, jongleurs, équilibristes, acrobates, qui s'exercent à leur art en compagnie de Bastien, plus âgé qu'eux, un costaud, travaillant dans la construction, ce qui ne peut mieux tomber pour quelqu'un en quête de ses fondations.

Maîtriser les éléments en suspens, les positions instables, coordonner ses mouvements afin d'éviter la chute, tout ce que Nathan ne sait pas faire dans son quotidien, il l'apprend auprès des amis de Gabriel. Il s'immerge au sein de ce groupe d'ados qui défient la pesanteur, les lois de la physique, rejoint leur activités aériennes, afin, sans doute, de décoller du sol où la terre est si pesante qu'elle empêche d'avancer, cette même terre qui enveloppe désormais le corps de son frère.

Parmi ces jeunes, il découvre Appoline, l'amour de Gabriel, superbe, énigmatique, entière, qu'il lui faut à tout prix conquérir, étreindre, et puis aimer, aimer vraiment, comme il ne sait pas encore le faire. Il n'est pas revenu pour comprendre, il est revenu pour être Gabriel, pour vivre qui il vivait, jouir avec qui il jouissait, jongler comme il le faisait, se brouiller la tête aux fumées exotiques ou à l'alcool aussi, voir le monde avec ses yeux, être là sans y être comme il savait si bien le faire, capter l'attention par l'absence... Pour le ressusciter ? Pour enfin savoir ce qu'il souhaite ? Peu importe, Nathan n'analyse pas, il agit. Poussé par une sorte de pulsion imitatrice qui devrait, peut-être, l'amener à lui-même au bout du lent chemin qu'il a entamé.

François Pieretti, avec son écriture pastel, douce et vive à la fois, lancinante, émouvante, raconte un Nathan sans repère, échoué sur les rivages de son enfance par l'écueil de la mort tragique de son jeune frère, tentant de retrouver son cap en suivant la route originale empruntée par le défunt. Le défi comporte bien des épreuves, une succession de deuils, de réminiscences douloureuses, d'expériences difficiles. Ouvert aux rencontres et enfin aux autres, Nathan, dérivant lentement, n'opposant que peu de résistance, abordera les rives de la mémoire, des souvenirs, les siens et ceux de Gabriel, avant de comprendre, par une nouvelle et essentielle rencontre, qu'il faut s'éloigner de ces berges pour pouvoir décider de sa vie.

Un très beau premier roman sur la famille, l'existence, l'individuation, la persistance chez les survivants de ceux qui ne sont plus, un cheminement vers soi-même que seule la douleur permet puisqu'elle autorise l'inspection intime, comme on fouille une plaie afin de la curer des débris pouvant s'y être glissés, et l'oubli de soi, en effaçant les mécanismes d'auto-défense.

Encore une fois, c'est la mort qui renoue les fils distendus par la vie, rapproche fils et père séparés par les silences et l'absence...


Notice bio

Né en 1991, François Pieretti a grandi dans un petit village entouré de champs et de bois, au fin fond de la Seine-et-Marne. Miraculeusement diplômé grâce à de nombreux stratagèmes ayant peu à voir avec l’apprentissage, il est surtout fier de son permis qui lui permet de se balader où il veut. Il aime les voix de radio tard le soir ou tôt le matin, les villes de petite taille, les rivières, observer les gens dans leur vie quotidienne, lire les romans de Jim Harrison, Julien Gracq, Patrick Modiano, Gabriel García Márquez ou Paul Auster, et passer de longs moments avec les chiens des autres, en attendant le sien.


La musique du livre

Erik Satie – Je te Veux

Sergueï Rachmaninov - Prelude in C Sharp Minor

David Bowie - Ashes To Ashes


SALTIMBANQUES – François Pieretti – Éditions Viviane Hamy – collection Les Contemporains - 232 p. janvier 2019

photo : Pixabay

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