Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
SALUT À TOI Ô MON FRÈRE de Marin Ledun

Chronique Livre : SALUT À TOI Ô MON FRÈRE de Marin Ledun sur Quatre Sans Quatre

Le pitch

La grouillante et fantasque tribu Mabille-Pons : Charles, clerc de notaire pacifiste, Adélaïde, infirmière anarchiste et excentrique, les enfants libres et grands, trois adoptés. Le quotidien comme la bourrasque d'une fantaisie bien peu militaire.

Jusqu'à ce 20 mars 2017, premier jour du printemps, où le petit dernier manque à l'appel. Gus, l'incurable gentil, le bouc émissaire professionnel, a disparu et se retrouve accusé du braquage d'un bureau de tabac, mettant Tournon en émoi. Branle-bas de combat de la smala!

Il faut faire grappe, retrouver Gus, fourbir les armes des faibles, défaire le racisme ordinaire de la petite ville bien mal pensante, lutter pour le droit au désordre, mobiliser pour l'innocenter, lui ô notre frère.


L'extrait

« Un : je tiens toujours le magazine porno dans la main qui tient le téléphone.
Deux : le sourire amusé de Vert-Pêche ne s'adresse pas à du tout à moi, mais audit magazine porno et, plus précisément, à la fille aux gros seins qui ne me revient pas et dont le string doré tient lieu de couverture pour l'hiver.
Trois : le sourire de Vert-Pêche n'est pas du tout amusé, mais exprime plus certainement une profonde perplexité teinté de surprise – aucune concupiscence, ça j'en mettrais ma main à couper, de préférence celle qui tient ledit magazine porno susmentionné.
Quatre : un flic en uniforme armé sort d'une voiture de la police nationale et vient rejoindre ses jumeaux qui trépignent au second plan, derrière Vert-Pêche, et qui, eux aussi ont aperçu String Doré. Quatre paires de rétines opèrent désormais des allers-retours stroboscopiques entre son 95 bonnet E – sale garce ! - et le crâne à nœud rose de mon débardeur.
Cinq : la mention Lieutenant Richard Personne, sanglé d'une écharpe tricolore et du mot POLICE, écrit en lettres majuscules et en rouge sang, inscrite sur la carte de Vert-Pêche que je tiens dans la main gauche.
Six : Vert-Pêche s'appelle Personne.
Sept : Personne est flic.
Anéantie, j'en lâche le magazine porno. Tous les protagonistes masculins de cette tragédie suivent sa courbe descendante jusque sur le paillasson, avant que le chien se jette dessus, langue pendante et queue haute, et disparaisse dans les profondeurs abyssales de sa niche pour se vautrer dans le stupre. Les hommes, tous les mêmes ! » (p.24-25)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Marin Ledun fait la comédie !

Et il la fait merveilleusement bien. 276 pages d'une intrigue drôle, tordante, touchante qui n'élude jamais les sujets de fond qui sont les siens, simplement présentés d'une manière différentes. Rire de l'absurde de certains comportements, après en avoir présenté les côtés obscurs dans de nombreux et excellents romans, est une jolie idée. Encore faut-il avoir la verve et la plume pour. Je vous rassure : il l'a !

La famille dont il a choisi de nous faire partager les aventures, les Mabille-Pons, constitue à elle-seule une douce utopie trépidante, un maelstrom permanent où souffle l'amour (beaucoup), la contestation, la création, l'intelligence et le non-conformisme le plus déjanté. Un pur plaisir de gourmet pour qui aime l'insolite, le fantasque, l'incitation à la haine de la connerie et l'affection critique.

« - Un papillon, c'est jamais qu'une mite qui aurait pris de l'acide. »

Branle-bas de combat dès le début du roman : Gus, un des trois enfants adoptés colombiens, a disparu et semble avoir participé au braquage d'un bureau de tabac dont le propriétaire est entre la vie et la mort. Les flics débarquent, évidemment, Rose, la soeur narratrice, khâgneuse émérite, tombe illico sous le charme des yeux vert-pêche du lieutenant : la mèche est allumé pour une intrigue déjantée, une joyeuses comédie où d'essentiels dysfonctionnement sociétaux et sottises communes vont être mis à jour un par un.

Cette famille : un monde tonitruant, suant la tendresse et l'humour, le coup de gueule et les bisous, capable de toutes les folies si l'on touche l'un des siens. Adélaïde, la mère, anarchiste de haut-vol, infirmière de choc aux urgences, maman-pélican prête à se déchirer les entrailles pour nourrir et protéger sa nichée, démarre au quart de tour. Peu importe qui lui fait face, si elle sent un début de menace sur un de ses chers petits, Adélaïde fonce dans le tas. Charles, le père, plus effacé, clerc de notaire, impeccable à l'écrit, nul à l'oral, rate régulièrement son examen pour devenir notaire et tente, souvent en vain, d'accompagner et d'apaiser les envolées combattives de sa compagne. Les enfants étudient qui la philo, qui la littérature, l'un, apprenti, se fait exploiter par un boulanger, l'autre au lycée, bref, ça s'agite tous les matins en tous sens. Et je ne vous parle pas du chien bouffeur de magazine porno et des deux chats.

Gus, c'est une bonne pâte, comme son frangin boulanger, un ado facétieux mais incapable de faire du mal à une mouche. Alors dévaliser un buraliste, c'est juste impensable. Mais voilà, une tête de colombien, dans la bouillie grise d'une caméra de surveillance, entourée de deux types encagoulés, ça vous évoque tout de suite l'Arabe délinquant, voire El Chapo pour les plus instruits. L'étranger venant foutre le bordel dans notre belle patrie si ordonnée par ailleurs, pour résumer l'état d'esprit majoritaire de Tournon où se déroule l'action. Quel bonheur que ces yeux espions électroniques partout qui livrent tout cuits à la police, coupables et délinquants...

Facétieux, mais pas idiot, le Gus. Pas au point de commettre un crime à visage découvert, pas capable déjà d'en commettre un, si l'on en croit Rose et sa famille. Ce sera eux contre le reste du monde, même si le lieutenant Personne en pince pour Rose et qu'elle ne le hait point, mais faut pas tout mélanger, son frangin passe avant tout (ou presque). Au grand dam d'Adélaïde, fâchée de voir la chair de sa chair s'abandonner à un représentant du bras répressif de l'appareil d'État...

Disparition, réapparition, redisparition, le pauvre Gus est balloté dans tous les sens, avant de finir en taule, déguisé en suspect principal, en coupable désigné. Toute la famille, clébard compris, va tout faire, je dis bien tout, pour parvenir à l'innocenter et à découvrir les auteurs de cette machination diabolique. Le texte est truculent, hilarant, cultivé, pertinent, impertinent, percutant, un grand souffle frais souffle dans ce polar un peu dingue, dans lequel Marin Ledun démontre qu'il est aussi bon à entraîner son lecteur dans des aventures loufoques et baroques qu'il l'a été quand il nous a embringués dans les méandres de la guerre sale au pays basque, ou dans cette nuit tragique décrite dans son précédent roman, Ils ont voulu nous civiliser.

Ce n'est pas parce que cet opus est une comédie qu'il s'interdit pour autant d'y dénoncer les plaies d'aujourd'hui : le racisme, la sottise, l'intolérance et autres turpitudes bien trop courantes. Bref de causer sérieux malgré l'ambiance à la rigolade. Avec un titre tiré d'un morceau des Bérurier Noir, c'était le moins que l'auteur pouvait faire. Les réseaux sociaux, la télé-réalité, les obtus et les agressifs en prennent pour leur grade, fils à papa et bourgeois, tout autant. Le rire n'est jamais gras dans ce livre, il est parfois subtil, teinté de poésie aussi, hénaurme de temps en temps, mais toujours affublé de la tendresse que l'auteur, on le perçoit à ses phrases empruntes de tendres moqueries, ressent pour les membres de la famille Mabille-Pons. Pourquoi donc Marin Ledun aurait-il abandonné ses thèmes favoris ? Entre Au fer rouge et Salut à toi ô mon frère, le monde n'a pas changé, ou s'il a évolué, ce n'est pas en bien ; voilà le vrai talent, la forme n'altère pas le fond - j'allais dire au contraire - et la parodie possède la même force que la tragédie.

Une vraie belle comédie policière, drôle, incisive, mordante même, mettant en scène une famille survoltée, un flic aux yeux vert-pêche, une machination de pieds nickelés, de la solidarité et de l'amour à tous les étages pour en triompher !


Notice bio

Marin Ledun est né en 1975. Il est docteur en sciences de l’information et de la communication et a été chercheur à France Télécom de 2000 à 2007.
Auteur de nombreux romans et essais, il a reçu, entre autres, le Prix Mystère de la Critique en 2011 pour La guerre des vanités (Gallimard – Série noire) et Grand Prix du roman noir du Festival de Beaune, toujours en 2011 pour Les visages écrasés (Le Seuil - Romans noirs). Il est aussi l’auteur de plusieurs pièces radiophoniques pour France Culture. L'homme qui a vu l'homme, paru chez Ombres Noires en janvier 2014 est couronné par le Prix Jean-Amila Meckert et sera suivi par Au fer rouge (Ombres Noires - 2015), puis de En douce (Ombres Noires - 2016) pour lequel il recevra le prix Transfuge. En octobre 2017, paraît Ils ont voulu nous civiliser (Flammarion), un récit âpre et sombre tranchant singulièrement avec Salut à toi ô mon frère.


La musique du livre

Outre les titres sélectionnés ci-dessous, vous trouverez au fil des pages : Korn, Kenji Girac, Slipknot, BO West Side Story, Rihanna, Verdi – Requiem, Jo Stummer, Jim Morrison, John Coltrane, Chet Baker... et d'autres, j'ai pu en oublier...

Freddy Mercury – Bohemian Rhapsody

Metallica – My Apocalypse

Barbara Streisand & Barry Gibb - Guilty

David Bowie – The Hearts Filthy Lesson

Bérurier Noir – Salut à Toi

Marylin Manson - Arma Goddamn Motherfuckin Geddon


SALUT À TOI Ô MON FRÈRE – Marin Ledun – Édition Gallimard – collection Série Noire – 276 p. mai 2018

photo : Pixabay

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