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Chronique Livre :
SANGUINAIRES de Denis Parent

Chronique Livre : SANGUINAIRES de Denis Parent sur Quatre Sans Quatre

photo : Île Sanguinaires (Wikipédia)


L'auteur :

Denis Parent est né le 28 novembre 1954 à Cambrai. Journaliste spécialisé dans le cinéma, réalisateur et écrivain et scénariste, il est l’auteur en particulier de Perdu avenue Montaigne Vierge Marie (2008), d’Un chien qui hurle, (2012) et de Grand Chasseur blanc (2014)


Si on doit vraiment résumer, alors :

Hugo, un batteur dans la cinquantaine doit fuir la Corse avec son petit-fils, Vittoriu, un gamin brillant qui comprend tout, afin de le mettre à l’abri sur le continent, chez sa mère qu’il ne connaît pas. Il doit fuir le tueur qui est à leurs trousses. Il doit fuir parce qu’on a assassiné son fils unique, Sèb, son fils foutraque et déjanté, drogué et instable, déjà condamné à de la prison dans le passé. Et c’est bien ce passé qui revient à la fois menacer Hugo et Vittoriu et offrir une échappatoire, peut-être, si être mère ne veut pas seulement dire donner la vie mais aussi la protéger.


Et pour en causer un peu :

C’est un roman d’hommes, trois hommes, le grand-père Hugo, batteur reconnu dans le milieu de la musique, le fils Sèb, en délicatesse avec la justice et le petit-fils de douze ans qui est peut-être un ange descendu sur terre, Vittoriu. J’ajoute le chaton, Helmut von Papoufski, un vrai samouraï de chaton. Chacun prend la parole à son tour, trois voix, trois tempo, trois tonalités différentes. Mais ce sont les femmes qui sont les rouages invisibles et tristes du roman. Des axes qui tournent mal, soit qu’elles abandonnent leur enfant, comme Marie-Anne a abandonné Vittoriu, soit qu'elles abandonnent l’homme qui les aime, comme Véra a quitté Hugo parce qu’il a « usé sa patience », comme elle le lui dit la veille de son départ, soit qu’elles gardent les secrets qui décident de la vie et de la mort.

Les femmes, pourtant, parce qu'elles sont belles, qu’on a envie de leur corps, de leur amour, de tout oublier dans leur tendresse, dans leurs yeux, dans leur chaleur. D'être un homme grâce à elles.

Un roman d’hommes, donc. Ce que c'est que d’être père et grand-père et comment ça se fait qu’on réussisse à foirer son fils et à réussir son petit-fils. Ce que c’est que d’être un homme qui vit avec ses hommes, qui donne la main, le biberon, change les couches et rassure la nuit, un bisou, un câlin, un secret. Ce que c'est de ne plus être père, soudain. Plus jamais.

Quand son fils meurt de la mort con sans objet, sans rime ni raison, la mort au bout d’un bras alourdi d’un flingue, pour toutes les mauvaises et les bonnes raisons de la mafia locale, Hugo se retrouve seul avec Vittoriu, l’enfant magique qui devine tout, converse avec les morts et connaît le passé qu’on lui cache, un enfant au-delà du commun, tendre, drôle, sensible, qui se forge un sabir de mots valises extraordinaire et qui voit le fantôme de son père sans s’étonner de rien. Très vite, pour le soustraire au danger qui les menace, Hugo l'embarque dans une cavale désespérée sur le continent à la recherche de sa mère.

Dans ce roman, ce n’est pas tant le road movie qui compte, bien qu’on y trouve tous les passages obligés, la voiture, la panne, le bivouac, les gens qu’on rencontre et avec qui on ferait bien un bout de chemin, la peur, la solitude, l’ardente trouille qui vous harcèle nuit et jour.
Ce n’est pas non plus le tueur, une sorte d’archange de la mort calme et déterminé qui fait le boulot pour lequel on l’a payé.


C’est un roman sur l’amour impossible à transmettre.

Chacun survit avec sa blessure d’amour qui ne se referme pas, père, mère, amant, maîtresse, ami, personne ne réussit à vivre son amour pleinement sans souffrir et faire souffrir.

Trois voix s’entremêlent, chacune avec son rythme et sa trajectoire propres. Hugo, le grand-père que Vittoriu appelle Missia, fait l’impossible deuil de son fils et celui du peu d’illusions qui lui restent. Seule sa relation avec son petit-fils, cet enfant lumineux et tendre, lui importe désormais. Le sauver, le mettre en sécurité - mais sera-t-il en sécurité chez cette femme partie depuis plus de dix ans et qui n’a jamais su s'occuper de son petit garçon ? -, surtout faire en sorte qu’il ne meure pas. Missia, c’est à la fois le père et la mère, le grand-père et le meilleur ami de Vittoriu, l’enfant qui a fait de lui un père, un vrai. Et voilà qu’il doit le laisser à sa mère qui s’est contentée de le mettre au monde. Se séparer de lui, c’est se condamner.

Sèb est le fils maudit, junkie plus ou moins en cheville avec la mafia, déjà envoyé en taule pour un meurtre. Beau, poète, amoureux, chanteur et musicien de talent mais hanté par ses démons qui le laissent fracassé, jamais sûr d’avoir le droit de vivre, toujours à la lisère de la mort, funambule désespéré et provocateur, une étoile noire. Une fois mort, Sèb revient, apaisé, délivré de ses démons, enfin attentif aux siens, enfin capable de les comprendre et de les aider. Invisible, donc parfait, il suit Vittoriu et Hugo avec l’amour qu’il n’a pas su leur prodiguer de son vivant. Libéré par la mort, en paix, enfin.

Reste l’enfant fée. Vittoriu est à l’image des mots qu’il invente, des mots valises qui renferment deux idées à la fois, capables d'exprimer une nouvelle réalité qui explose les concepts soudain. Fils de deux junkies immatures, Vittoriu comprend les rêves, parle aux fantômes, sait tout sans qu’on ait besoin de le lui dire. Il aime d’un pur amour son père, son grand-père et son chaton, sans peur, sans petitesse, sans rancoeur. Hyper intelligent, hyper intuitif, hyper sensible, Vittoriu vit dans un monde magique où les autres habitent parfois avec lui, dans un monde sans barrières qui mêle passé et présent, rêve et réalité, possible et impossible. Sa langue construit un autre monde mais sa langue s’emmêle pourtant, un staccato de bégaiement qui lui tombe dessus depuis la cavale avec Missia, empêchement de dire la mort, la peur, le deuil, l'invincible violence. Il faudra bien qu’il les affronte, pourtant.


De quoi donner envie :

« La nuit vient, la nuit du jour où l'on m'a tué mon fils unique.
Seul dans la maison hantée, je m'effondre sur son lit pas fait, la tête au fond de l'oreiller. Ca sent encore lui, sa trace sur cette terre. Les hommes ne pleurent pas en public. En privé non plus, si possible. Ici on compose une figure tragique, on intériorise le mal, amen. Je ne pleure pas, non c'est autre chose, les hoquets dévalent la pente ou des sanglots peut-être.

Ils parlent de faire son deuil, à la télé, les psys. Avant de perdre quelqu'un on sait pas, après l'avoir perdu on oublie. Longtemps après. Alors comment peut-on « faire » ? Une partie de soi se refuse à comprendre. Aujourd'hui doit être comme hier. La clé va travailler la serrure en bas, je connais ce son aussi intimement que les coups dans ma cage thoracique. Puis Sébastien montera l'escalier, le pied un peu traînant, à une époque je rabâchais « un peu d'énergie, merde » . Il va arriver sur le palier et lancer à la cantonade « you-hou » ou alors il ne dira rien parce que trop bourré, irrigué d'héroïne. Je sentirai son odeur de fauve, j'entendrai sa toux chronique, clopes, pétards, oppression. Je l'éviterai, la maison est assez grande, pour ne pas provoquer d'interminables discussions sur sa faillite, ses manques, ses absences et son gamin au milieu du jeu. Mais je serai soulagé de le savoir rentré, d'avoir entendu le portail grincer et mourir le son du scooter. Et la nuit pourra prendre place, les pauvres heures de sommeil nouer leur torchis de drap.

Mais rien n'arrive. Le temps se mue en temps. Je suis seul dans ce cauchemar éveillé qui m'étais promis depuis longtemps et que je refusais de voir. Dans mes soubresauts, à plat ventre sur ce lit brûlant, je ne suis que la honte, le honte d'avoir fait un enfant, de ne l'avoir pas vu infirme. J'ai honte que la magie noire d'une étreinte n'ait commis un fils paumé, puis que l'ironie universelle m'ait donné un petit-fils brillant, brûlant comme une étoile. Au milieu des ruines, dans le champ d'orties, pousse une fleur, un enfant sauvage, curieux, dont la pensée et la tendresse éblouissent même les plus endurcis. Mon enfant vif-argent. »


Et pour la zik, c'est toccu di maccu ! :

De la zik, ça y en a, et pas seulement des paghjelli, d’abord parce qu’Hugo est batteur, ça aide, parce que Sèb joue aussi de la musique et parce que Vittoriu adore ça.

Au camping, pour Vittoriu, puis pour une masse de curieux, Hugo joue à la guitare et chante Wild World de Cat Stevens, La nuit je mens, de Bashung, La beauté cachée des laids, de Gainsbourg, Stand Alone d'Al Kooper et The End des Doors. Pour lui David Guetta est un eczéma musical, je tends à être assez d'accord.

Hugo joue avec un groupe qu'il vient de rencontrer sur I Get a Kick out of You, de Sinatra, tout un set soul-rock : Respect, Gimme Shelter, Superstition, Won't Get Fooled Again, Sunday Bloody Sunday, Dure Limite, Cocaine

Sèb a chanté en solo à 17 ans à la cathédrale d'Ajaccio Dio di salvi Regina, « l'hymne » corse : rare moment de gloire et il aime encore écouter des paghjelli.

Vittoriu chante A New Day, A New Way and Carry On de Stephen Stills, il aime aussi Stromae, les Beatles et Sinatra.

SANGUINAIRES - Denis Parent - Robert Laffont – 359 p. janvier 2016

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