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Chronique Livre :
SANS SILKE de Michel Layaz

Chronique Livre : SANS SILKE de Michel Layaz sur Quatre Sans Quatre

Michel Layaz est un auteur romand à l’oeuvre conséquente et remarquée. Son roman précédent Louis Soutter, probablement, publié chez Zoé en 2016, a été lauréat du Prix suisse de littérature, du Prix Bibliomédia et du prix Régis de Courten.


Silke est une jeune fille de 19 ans qui, pour financer ses études, accepte de s’occuper d’une petite fille de 10 ans, Ludivine, le soir et le week-end. En échange, un salaire et un studio dans la demeure familiale, La Favorite.


« La conjugaison des verbes et les petits problèmes arithmétiques avaient pris plus de temps que je ne l’aurais pensé. J’avais aussi dû inventer une dictée avec des choux, des trous, des cachous, des fous et des hiboux. De voir Ludivine bouger ses jambes pour réfléchir, de voir sa nuque fraîche se colorer, de voir tout son corps appliqué à grandir, m’attendrissait. L’enfance n’était pas loin de moi et je devinais que c’était un temps perdu et irréversible.
Ludivine a voulu qu’on échange les rôles. À son tour, elle m’a dicté un texte truffé de matous, de joujoux, de bisous, de poux et de loups. À l’aide de son manuel, elle vérifiait chacune de mes phrases, un peu déçue d’abord de ne pouvoir utiliser le stylo rouge. Mon zéro faute m’a toutefois valu une mine admirative, et dans la marge de la feuille, elle s’est appliquée à tracer un grand bravo. Ludivine a décrété que je pouvais sans peine prendre la place de son instituteur, un homme tout gris, le buste perché sur des jambes sèches comme des échasses.
Avant le repas, il nous restait une heure, assez pour aller embrasser les arbres et s’aventurer un peu dans la forêt. Ludivine m’a dit qu’elle était heureuse dans la forêt, surtout quand le soleil tapait fort. Elle aimait la danse des ombres, la fraîcheur, les parfums, tout ce qui bruissait et frémissait. Couchées sur de la mousse, on a écouté ce drôle d’orchestre : le passage d’un oiseau comme un coup d’éventail, la course d’un petit animal qui agitait ronces et fougères, le vent dans les feuillages en basse continue.
Le soir, j’ai utilisé ma cuisine pour préparer une poêlée de champignons dont trois cèpes ramassés à quelque deux cents mètres de La Favorite. Manger seule ne me dérangeait plus. Comme une jeune fille, je chantonnais ; comme une grand-mère, je radotais ; comme une douce folle, je laissais trotter dans ma tête un troupeau d’idées biscornues. Sotte enfant ! me suis-je dit en mimant la voix d’une marâtre, tu as encore oublié d’acheter de la crème… Je savais qu’il y en avait dans leur cuisine. Il suffisait, pieds nus, de traverser les pièces, de guetter le meilleur moment pour ne pas être vue depuis la salle à manger, d’ouvrir le frigidaire, de saisir avec des doigts d’escamoteuse le berlingot et de revenir comme si de rien n’était.
La perspective de ce minuscule larcin m’amusait.
Devant la salle à manger, j’ai lancé un regard rapide. La scène que je découvrais m’a obligée à fermer les yeux. Les paupières closes, j’ai réfléchi quelques instants. Avais-je bien vu ? Et si mes yeux m’avaient trompée ? J’ai regardé de nouveau. Ludivine, le front appuyé sur un poing, penchée sur son assiette déjà vide se tenait tout au bout de la longue table en bois massif tandis que ses parents étaient assis à l’autre extrémité, face à face, se parlant à mi-voix. Ludivine était donc punie. Quel méfait avait-elle pu commettre ? Tout comme moi, elle ne voyait ses parents que de profil. La mère, vêtue d’une robe bleue et satinée, laissait rayonner la chair de ses bras. Le père, dans sa chemise noire strictement boutonnée, n’était pas moins élégant, tout à la fois robuste et efféminé. Père et mère mangeaient sans précipitation et se caressaient parfois la main, deux âmes tendues l’une vers l’autre, soudées dans leur bulle d’amour. Cet ordre heureux des choses ne laissait place à personne, et moins encore à une enfant punie. La résignation de Ludivine et son assentiment muet m’agaçaient. Pourquoi ne prenait-elle pas le risque de quitter la table ? » (p. 21, 22, 23)


L’enfant endormie

La maison est immense et très belle, éloignée du village, en retrait comme le sont les demeures de maître, située sur un large terrain qui jouxte une forêt. Un cadre qui rappelle celui des contes, une maison immense et isolée, un cadre végétal propre à tous les jeux et les rêveries et une petite fille, un « enfant unique » comme le dit sa mère, unique dans tous les sens du terme, comme Silke va le découvrir. Elle est « endormie », précise sa mère, quand elle la décrit à Silke, sous-entendant qu’elle ne réussit pas aussi bien qu’elle le devrait en classe, avec une nuance de dépit, de déception que perçoit très clairement la jeune fille. La mère, une femme magnifique, altière et cultivée, travaille dans un cabinet juridique et le père est artiste peintre, si tant est qu’un artiste le soit s’il ne vend rien et n’est reconnu ni par ses pairs, ni par le public.

Endormie, donc, cette petite Ludivine ? Ou écartée ? Étouffée ? Isolée par l’amour exclusif que se portent mutuellement les parents ? Elle n’existe pas, ou presque pas, à leurs yeux. Elle est une charge, un pensum, une corvée. Ils ne la voient d’ailleurs pas, la plupart du temps. Deux scènes absolument bouleversantes, auxquelles Silke assiste, le montrent.

Dans la première, Silke sort sur la pointe des pieds de son studio pour aller chercher quelque chose dans la cuisine familiale, au moment du dîner. Elle voit Ludivine, seule, au bout de la grande table de la salle à manger, le visage dans la main, pendant que, loin en face d’elle, ses parents se tiennent tendrement la main, se regardent avec amour en dégustant lentement leur repas. Silke croit que Ludivine est punie, mais absolument pas, elle est simplement invisible, exclue de la bulle d’amour dans laquelle vivent son père et sa mère. Sans elle.

Dans la deuxième, Ludivine insiste pour que son père joue avec elle au ballon dans le jardin. Il se fait prier, il n’a manifestement aucune envie de passer un moment avec elle, et, au bout de quelques passes, en allant chercher le ballon, dos tourné à sa fille, il le perce avec un couteau, comme un enfant méchant et capricieux qui ne supporte pas de faire le moindre effort de générosité.

Dans son atelier, au grenier, s’entassent ses peintures dont aucune galerie ne veut, qu’il n’expose ni ne vend. Il aime parler de ses peintures avec emphase, avec passion, il se regarde peindre, il se regarde vivre, il se regarde, lui et sa femme, et rien d’autre ne compte. Il ne supporte aucune des manifestations de la présence de sa fille à qui il ne parle quasiment pas, s’efforçant d’oublier du mieux qu’il peut qu’elle est là et reproche à sa femme de ne pas guérir l’enfant assez vite quand elle tombe malade, la maladie étant incompatible avec la vie à La Favorite.

« Il n’y a que toi et moi. »

Sa femme, amoureuse exclusive, est à la fois maternelle – elle le console, le cajole, apaise ses souffrances comme on le fait avec un enfant – et entretient ses espoirs et sa haute conception de son oeuvre en invitant des galeristes à des dîners somptueux, en organisant des expositions, en achetant anonymement ses toiles…

«  - Devinez ce qu’on s’est offert pour Noël !
Une vraie merveille !… »

D’un sac, le père a retiré des papiers de soie et a brandi très haut une assiette en porcelaine. Le pourtour de l’assiette était décoré en alternance par des coeurs rouges et des angelots bleus, et au milieu il y avait deux portraits photographiques, à gauche celui du père, à droite, celui de la mère, chacun circonscrit dans un médaillon, et entre les deux espaces, pour les relier, une échelle à laquelle s’accrochait un même angelot du même acabit que ceux du pourtour, tenant celui-ci un coeur d’une main et de l’autre une oriflamme sur laquelle était écrit : « Il n’y a que toi et moi. » »

« Ludivine a plaqué ses lèvres contre mon oreille.
- Toi, ça ne te fait pas mal quand tu es heureuse ? »

Ni la mère ni le père ne voient quelle enfant extraordinaire vit avec eux : frémissante de mille sentiments, fantasque, imaginative, pleine d’une sensibilité qui la pousse à faire du monde qui l’entoure un endroit totalement poétique et magique. Elle aimerait être un oiseau, elle embrasse les arbres, elle cache des trésors dans la forêt, elle invente des histoires, tisse des contes, superpose sa propre vision riche et intense à la plus banale des réalités.

Très vite, Silke et elle forment un duo, un tandem, une équipe. Silke entre dans l’univers bouleversant de Ludivine et invente des jeux avec elle, une façon de vivre qui lui ressemble.

Elles vont dormir une nuit à la belle étoile et sont réveillées par le souffle des vaches qui s’étonnent de ces visiteuses étrangères dans leur champ, par exemple. Le regard à la fois très sérieusement fantaisiste et léger qu’elles portent sur le monde est l’occasion d’expériences de toutes sortes qui renforcent leur lien et leur complicité et amortissent la dureté de l’attitude des parents de cette enfant lumineuse et ultra sensible.

Silke est à la fois l’amie, la complice et celle qui permet à Ludivine de s’exprimer enfin, de s’ouvrir et de laisser toutes ses idées, tous ses sentiments se former sur ses lèvres, dans les textes qu’elle invente, dans les dessins qu’elle crée dont toute une série sur des animaux qu’elle expose dans sa chambre et dont son père et sa mère se moquent avant qu’elle ne les arrache et les chiffonne rageusement, humiliée et blessée par les commentaires vexants.

Le monde édifié par les parents à leur propre gloire n’est pas plus réel que le monde fantastique crée par Ludivine et Silke : les galeristes se moquent du travail du père qu’ils ont fait semblant d’encenser lors du dîner, les ventes du père sont orchestrées par la mère très fortunée, la maison et le jardin sont des décors dont on gomme tout ce qui rappelle la présence de la petite fille qui vit presque incognito chez elle.

Pendant neuf mois, Silke et Ludivine vont vivre à l’unisson, jusqu’à la catastrophe que l’on pressent derrière les mots depuis le début et qui assèchent la bouche, serrent la gorge tant on redoute la conclusion. La tension est sans cesse palpable, par petites touches qui, prises séparément, ne sont rien, mais qui, quand on les contemple dans leur ensemble, appellent nécessairement le malheur.

Pendant quelques jours de vacances, la mère rêve que la Favorite est en flammes, on dépêche la femme de ménage sur place pour aller vérifier que tout va bien ; le chat qui vient tous les jours rendre visite à Ludivine meurt, écrasé, sur la route et elles le découvrent en rentrant, un soir, toutes les deux ; le père oublie de poster les invitations d’anniversaire chacune écrite et illustrée à la main par Ludivine pour ses camarades, la fête est gâchée…

« Ludivine m’a expliqué que c’étaient des repères pour localiser l’endroit exact où était enterré le trésor. Dans sa bouche, le mot trésor devenait soyeux. »

Seule Silke voit Ludivine et partage son monde secret, elle seule lui donne toute sa substance en l’acceptant, en en reconnaissant les contours, en le partageant avec l’enfant. Sans Silke, Ludivine est absolument seule, soit complètement invisible soit une intruse au sein de la maisonnée.

J’ai eu tant de plaisir à lire ce roman que j’ai dû prendre mon souffle avant de lire la fin tant j’avais peur du dénouement violent que je pressentais. La narration joue à tendre et relâcher le fil, les moments de gaieté et de pure joie alternent avec les scènes étranges ou dures où la rage et les blessures sont le plus souvent muettes, rentrées, l’explosion remise à plus tard, peut-être.

Les scènes sont vues par les yeux de Silke – elle deviendra photographe - qui se souvient de ces étranges mois passés à vivre avec Ludivine. Parfois Silke épie le couple des parents, ou surprend des scènes familiales, elle va même une fois dans le bureau de la mère en son absence, parce que ce couple hermétiquement fermé sur lui-même est un mystère, mais le plus souvent Silke reconstruit le temps passé avec Ludivine et leur accord parfait, comme un accord musical ou chromatique, quelque chose qui brille un instant puis s’enfuit.


Pour en savoir plus

Je ne peux que vous inciter à regarder la vidéo réalisée par FranceTV dans Un Livre, Un Jour à propos de ce roman, et à écouter l'émission de France Culture qui lui a été consacrée.


SANS SILKE - Michel Layaz - Éditions Zoé - 160 p. janvier 2019

photo : Pixabay

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