Quatre Sans Quatre

Chroniques Des Polars et des Notes Fiction Top 10 Recherche

Chronique Livre :
SAVANA PADANA de Matteo Righetto

Chronique Livre : SAVANA PADANA de Matteo Righetto sur Quatre Sans Quatre

Le pitch

San Vito, cette bourgade miteuse perdue au milieu de la campagne padane, pourrait être un lieu paisible où l’on trompe son ennui en regardant pousser les mauvaises herbes, une bouteille de grappa à portée de main.

En réalité, San Vito connaît une concentration assez remarquable de truands minables à la gâchette facile, Italiens d’un côté, Chinois de l’autre et Gitans en périphérie, qui se partagent le territoire et les trafics en tout genre, surveillés du coin de l’œil par des flics véreux. La routine, en somme.

Jusqu’au jour où des Gitans fraîchement débarqués ont la mauvaise idée de cambrioler la demeure d’Ettore Bisato et, surtout, de lui voler ce qu’il y a de plus précieux à ses yeux : sa statue de saint Antoine. Or, quand on commet l’erreur de s’en prendre aux biens de quelqu’un que l’on surnomme la Bête, les choses risquent de mal, vraiment très mal finir.


L'extrait

« Derrière le comptoir du bar Sport, il y avait Toni, taulier depuis une éternité, c’est à dire depuis que son père moribond lui avait légué toute l’affaire : auberge et bureau de tabac. Toni avait plus de cinquante ans, dont la plupart passés à servir des verres de rouge, de blanc et de grappa, à préparer des sandwichs et des tapas ignobles pour des clients vissés à une table où ils fumaient, buvaient et juraient tout en jouant aux cartes. Chez Toni, parmi les habitués, il y avait aussi des types plutôt réactifs, louches mais réactifs, surnommés « les zozos » et auxquels mieux valait ne pas chercher d’embrouilles.
De l’autre côté de la rue, derrière le comptoir du bar Centrale, il y avait les Chinois. Les choses s’étaient déroulées comme suit : un jour de brouillard, deux asiatiques étaient passés voir Ivone Schiavon, le patron du bar ; c’était des émissaires de Chen, un mafieux originaire de Wuhan et qu’on appelait « le Tigre ». Les deux Chinois qui puaient l’ail et la sueur avaient proposé à Ivone de reprendre son affaire.
Ivone leur avait demandé combien ils payaient.
Les Chinois lui avaient montré deux valises pleines de billets.
Il avait demandé combien ça faisait.
Ils avaient dit plus ou moins tlois cent mille eulos. » (p.11-12)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Imaginez un air d’harmonica, le truc bien angoissant, à la Il était une fois dans l’ouest, vous avez la musique d’ambiance du roman. Savana Padana est le récit d’un duel sauvage ayant pour théâtre la petite ville padane de San Vito. Un combat épique entre les Gitans s’abreuvant au Centrale et les zozos se désaltérant au Sport. À peine séparés par une rue, irréconciliables et haineux. Deux troquets paumés, sentant le tue-mouche, la bière éventée et le crasseux, face à face.Ça, ce sont les soldats, la troupe, pas toujours très futée, les chefs ne se commettent pas en ces lieux sordides.

Ettore Bisato, alias la Bête, règne sur les zozos, traficote de la came et organise quelques braquages, il ne sort pratiquement pas de sa luxueuse villa. Tout comme Remus, le roi des Gitans, qui trône dans la salle de réception de la demeure hollywoodienne décrépite que les Manouches ont acquis afin de parquer leurs caravanes sur le terrain. Le troisième larron est Chen, dit Le Tigre, mafieux chinois, proprio du Centrale dont personne ne sait trop ce qu’il magouille ici.

Une paix armée et suspicieuse s’est installée entre les factions, ardemment défendue par le commandant des carabiniers Crado et son adjoint Tonin. Crado est un flic confit dans l’anisette, pas excessivement corrompu, mais souhaitant au plus haut point assurer sa tranquillité. Il veille avant-tout à ce que les deux groupes ne sombrent pas dans une guerre où il serait obligé de jouer les casques bleus, il n’a pas la vocation, à part l’anisette, son rôle de mari, sa passion pour Padre Pio et les putes occupent le peu de temps libre dont il dispose.

Mais voilà, nous sommes non loin de Padoue et la fête de Saint-Antoine amène des clans gitans d’un peu partout qui viennent loger chez Remus. Les cambriolages se multiplient et, malheureusement, la demeure de la Bête est dans le lot des maisons visitées. Son bien le plus précieux est dérobé : une statue du Saint-Antoine. À partir de ce scénario de départ, Matteo Rigghetto explose tous les poncifs du roman noir, il n’en met pas un seul au rancard. L’histoire devient dingue, complètement allumée, un Tarantino sous méthamphétamine. Les deux groupes qui s’affrontent se disputent vaillamment les premiers prix de bêtise et de cruauté, me racisme des zozos répond au mépris de Gitans, les coups tordus des uns aux pièges stupides des autres. Comme ni les uns ni les autres, contrairement à ce qu’ils pensent, ne font dans la finesse, on est plus près de l'Armageddon que de la lutte subtile, mais qu’est-ce que c’est drôle !

Les situations les plus délirantes se succèdent à un rythme fou, entraînant les protagonistes dans une escalade qu’ils ne peuvent plus maîtriser. Chaque ânerie amenant une connerie encore plus énorme pour tenter d’effacer la première. Les hommes de main ont la tranquille assurance des imbéciles, ils ne doutent jamais et accumulent les bévues les plus absurdes. Du côté des chefs, ce ne sont pas des lumières non plus, on a les troupes qu’on mérite, et il ne faut pas compter sur les forces de l’ordre pour relever les débats, Crado et Tonin ne sont pas, loin s’en faut, à la hauteur des événements.

Une avalanche de cadavres, de gags, de situations ubuesques et de quiproquos savoureux émaillent les 150 pages, on oscille sans cesse entre Molière et Ennio Morricone, la farce et le drame sauvage, un condensé de sottise humaine truculent où ne manque que les gentils, le monde de San Vito semble voué aux crapules de toutes sortes. Ne pas oublier Jérôme Bosch non plus qui n'aurait pas désavoué ces personnages, la pauvre statue de Saint-Antoine est, dans ce récit, confronté à l'ensemble des vices des humains...

Un moment de pure détente et de franche rigolade qui passe en revue tous les codes du noir pour mieux les détourner. Savana Pandana est un exercice de style parfaitement maîtrisé et réussi, tout comme l’était Bacchiglione Blues. Une satire de polar aussi, emplie d’humour très noir et d’absurde, ça ne se refuse pas..


Notice bio

Matteo Righetto est né à Padoue en 1972, il est diplômé en lettres modernes italiennes. Savana Padana est son premier roman (2009), il a connu un bon succès auprès de la critique à sa sortie en Italie. Le second, Bacchiglione Blues, avait été le premier à être traduit en français et était paru en mai 2015 toujours aux éditions La dernière goutte.

Matteo Righetto est le fondateur de la Scuola Twain qui travaille à travers toute l'Italie à promouvoir la lecture et l'écriture créative.


SAVANA PADANA – Matteo Righetto – Éditions La Dernière Goutte – 122 p. avril 2017
Traduit de l'italien par Zooey Boubacar

illustration : Tentation de Saint-Antoine par Jérôme Bosch (détail)

Chronique Livre : MORT SUR LE TAGE de Pedro Garcia Rosado Top 10 : Les ROMANS NOIRS pour Noël 2017 Top 10 : la sélection 2017 de Dance Flore !