Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
SEPTEMBER SEPTEMBER de Shelby Foote

Chronique Livre : SEPTEMBER SEPTEMBER de Shelby Foote sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans Quatrième… de couv…

Septembre 1957 marque une date importante dans l’histoire des luttes raciales aux États-Unis : le gouverneur de l’Arkansas, Orval Faubus, brave la Constitution, les forces de l’ordre et la volonté du président Eisenhower en interdisant à neuf élèves noirs l’entrée de leur collège de Little Rock.

Le même mois, à Memphis, trois apprentis gangsters que l’on pourrait qualifier de pieds nickelés planifient et mettent à exécution un projet dont l’ironie est criante : ils sont blancs, mais le jeune garçon qu’ils vont kidnapper est issu d’une famille aisée de la bourgeoisie noire.

Sur fond d’émeutes retransmises par la télévision, nous voyons Podjo, joueur invétéré et stratège du trio, Rufus, l’abruti obsédé sexuel, et sa copine, l’aguicheuse Reeny, louer une maison isolée, séquestrer le petit Teddy et toucher la rançon.

Et ensuite ?

Ensuite, c’est comme dans un roman noir…


L’extrait

« Eben avait achevé la lecture du journal avec une expression méprisante ou irritée, pareille à celle qu’il avait eue en regardant Douglas Edwards et les actualités une heure plus tôt. Ses étroites chaussures montantes posées sur la rallonge de son fauteuil, il semblait, sous le regard imperturbable du patriarche qui le toisait du haut du mur, désapprouver aussi bien ce qu’il se passait dans le pays qu’à l’étranger. Son expression s’était accentuée tandis qu’il lisait le compte rendu détaillé des événements de Little Rock à partir du moment où Faubus, passant outre la décision du tribunal fédéral favorable à l’intégration, avait mobilisé deux cent cinquante hommes de la garde nationale de l’Arkansas, armés de fusils et de carabines, qui le lendemain matin – c’est-à-dire la veille – avaient refoulé neuf élèves noirs venus s’inscrire parmi deux mille Blancs, au lycée principal.
Six ce ces neuf Noirs s’étaient à nouveau présentés le matin même, avec le même résultat. LA TENSION MONTE. SIX NOIRS EXPULSÉS, pouvait-on lire en manchette dans le Scimitar, tandis que les deux colonnes suivantes étaient consacrées au départ des époux Eisenhower pour Newport.
« Les pauvres diables, grommela Eben.
- Quels pauvres diables ? » fit Martha qui, surprise, se demanda si Eben faisait allusion à Ike et Mamie dont les photos s’étalaient en première page du journal qu’il venait de replier d’un geste rageur, le laissant tomber sur ses genoux.
« Ces malheureux diables, là-bas », fit Eben en désignant du menton l’Arkansas tout proche, et il se lança dans une tirade qu’il ruminait depuis une bonne demi-heure, voire plus. « Il leur arrivera la même chose qu’aux autres. Ceux qui provoquent des désordres obtiendront ce qu’ils veulent ou ils ne l’obtiendront pas, et ils passeront à autre chose, mais ceux qui restent paieront les pots cassés. Et tu veux que je te dise ce qui arrivera ? Licenciements, crédits suspendus, colère des Blancs, et ça ne s’arrête pas là. Tiens, c’est comme cette histoire de bus, l’an dernier, à Montgomery, déclenchée par ce King, fils de pasteur - et pasteur lui-même, si j’ai bien compris -, enfin une sorte de pasteur. Dieu tout-puissant ! Est-ce que ça compte, qu’on soit assis à l’avant ou à l’arrière d’un bus, pourvu qu’il vous mène là où vous voulez aller ? Ce qu’il faut faire, et ça tout le monde le sait, c’est se tailler une place en bossant dur dans la société telle qu’elle est, de façon à avoir une voiture à soi. Alors on ne pense plus aux bus et encore moins à les utiliser.
- C’est exactement ce que Daddy dirait s’il parlait de ça, commenta Martha alors qu’Eben marquait une pause comme pour solliciter son soutien.
- Et alors ? Il a raison, pas vrai ? » » (p. 31-32-33)


L’avis de Quatre Sans Quatre

La concomitance des faits n’est en rien due au hasard. Si Rufus, Podjo et Reeny ont mis à exécution leur projet de kidnapping d’un petit garçon de la bourgeoisie noire de Memphis, en ce mois de septembre 1957, c’est précisément parce que le gouverneur de l’Arkansas mène dans le même temps, à Little Rock, une croisade personnelle afin d’empêcher des adolescents noirs de faire leur rentrée dans un collège jusqu’ici réservé aux seuls Blancs. Pourtant la loi fédérale les y autorise, le président Eisenhower, peu pugnace, a tenté de faire revenir Orval Faubus sur sa décision, sans succès. Celui-ci a convoqué la garde nationale qui barre l’accès à l’établissement scolaire aux élèves noirs, dans les deux communautés, les esprits s’échauffent.

À Little Rock, tout ce que la région compte de suprématistes, de membres du Ku Klux Klan et des ségrégationnistes de base s’enflamme, la haine a pignon sur rue, elle occupe tout l’espace. Cette atmosphère délétère devrait favoriser le projet des trois losers de compétition. Toute l’attention du pays est rivée sur l’Arkansas, et une famille noire, dans ce contexte, évitera de se faire remarquer et de se rendre à la police, dont nombre de membres soutient le gouverneur scélérat, afin de porter plainte.

Leur objectif : Teddy Kinship, un gamin de dix ans. Il est le fils d’Eben Kinship, un employé aux écritures qui a épousé la fille de son patron, Theo G. Wiggins, riche homme d’affaire, et de Martha, fille donc de Theo, assez laide (elle a une « gueule de crapaud ») pour laisser penser qu’Eben a plus été attiré par sa fortune que par son minois. Mais ce n’est pas aussi simple, comme rien n’est simple dans ce formidable roman, rien n’est tranché, figé, les personnages bougent, évoluent, se remettent en question au fur et à mesure que l’intrigue progresse.

Tandis qu’Orval Faubus « organise » des émeutes, dans un but purement électoraliste, n’allez pas y voir autre chose, et qu’Eisenhower, peu doué pour les affrontements, part en vacances les trois malfrats mettent leur plan en œuvre, et réussissent plutôt bien la première phase. On se demande presque par quel miracle, aucun des trois ne brille pas son intelligence, certaines scènes virent à la cocasserie.

Rufus et Reeny sont en couple, ou du moins ce qui y ressemble, pour eux. Lui est un menteur invétéré, proche de la mythomanie, un hâbleur qui ne trompe plus ceux qui le connaissent, obsédé sexuel, érotomane, toujours à deux doigts de faire échouer la séquestration de Teddy par ses pulsions irrépressibles qui détourne la jeune femme de sa tâche de gardienne du garçon captif. Elle n’a rien de la criminelle endurcie, c’est une fille « pas de chance », mariée très jeune à un type pas plus expérimenté qu’elle qui a eu la mauvaise idée de mourir à Guadalcanal. Elle a poursuivi sa vie comme elle a pu, serveuse dans des diners minables, petits jobs, avant de se mettre en ménage avec différents types, rarement les meilleurs, un peu de prostitution pour faire bouillir la marmite, ce qui ne la dérange pas trop, elle aime le sexe et multiplier les expériences. Ce projet de kidnapping l’excite au plus haut point, l’occasion de franchir la ligne de façon volontaire, de sortir, pour une fois, de son destin tout tracé.

Podjo, le sage de la bande, celui qui réfléchit, organise, planifie avec soin, n’est qu’un joueur invétéré poursuivi par la guigne, certain que cette rançon va lui permettre de faire sauter la banque à Las Vegas dès qu’il pourra s’asseoir à nouveau à une table de poker. Ces trois-là vont donc se retrouver confinés plusieurs jours dans une maison isolée, confrontés aux difficultés réelles de leur projet, dans une atmosphère de tension nerveuse exacerbée, et de tension sexuelle entretenue par les demandes pressantes et répétées de Rufus envers Reeny qui s’attache petit à petit à l’enfant.

Du côté des Kinship, l’enlèvement secoue les habitudes, bouscule la vie tranquille de l’employé aux écritures et de son épouse, bien des choses vont être remise en cause, y compris les relations à Theo Wiggins qui jusque-là maîtrisait tout dans la famille...

Shelby Foote bouleverse les codes dans ce roman, écrit en 1977. Les personnages principaux noirs y sont riches, bien éduqués, respectueux des lois, les Blancs, eux, sont pauvres et criminels, tandis qu’à quelques miles de là, des suprématistes usent de violence pour interdire l’accès à l’éducation à de jeunes Afro-américains. La famille du patriarche, Theo, abrite même une servante, réduite quasiment en esclavage, une femme âgée, membre de la famille de son épouse, qu’il héberge « gracieusement », et sert de domestique pour une rétribution plus que symbolique. Eben défend les principes inculqués par le capitalisme, s’indigne de la révolte de ceux qui prône l’intégration de la population noire.

September september chamboule les clichés des traditionnels récits sur la ségrégation du sud des États-Unis, il renvoie à l’humain en général et à sa condition sociale, ce qui est généralement attribué uniquement à la population blanche, qu’il n’exonère pas pour autant de sa haine imbécile. Il détruit le manichéisme puéril pour remettre le problème dans le champ de la lutte des classes qu’il n’aurait jamais dû quitter. On sait aujourd’hui, par les travaux des historiens que des familles de métayers noirs affranchis possédaient, avant l’abolition, des esclaves sur leurs exploitations (Free jazz, Black power - Jean-Louis Comolli et Philippe Carles - Folio), c’est cette bourgeoisie noire, qui n’a rien à envier à la blanche, que nous décrit Foote dans ce récit.

Et puis il y a l’écriture, souple, fluide, efficace en diable, qui sait coller aux personnages, les habiller de sentiments vrais, selon les jours et les heures, ou les dévoiler sans fausse pudeur. Le cynisme et la rapacité de Widdings n’ont rien à envier en immoralité aux basses manœuvres du gouverneur, utilisant de collégiens et excitant la haine pour servir sa propre cause électorale. Shelby Foote décrit cette époque trouble avec méticulosité, ses trois branquignoles kidnappeurs suivent avec intérêt les informations sur Little Rock, lui permettant ainsi de livrer un témoignage précieux sur les événements réels dont il s’est inspiré. On tremble pour Teddy, aux mains de ces gens incapables de s’occuper d’eux-mêmes, et pourtant on apprend à les connaître, à comprendre ce qui les anime, idem du côté des Widdings et des Kinship, nul n’est vraiment sympathique, ni tout à fait mauvais. Hormis les enfants, Teddy et sa petite sœur, chacun joue sa partition sans trop se préoccuper des conséquences pour les autres.

Un très grand roman noir, fort, important, rebattant les cartes des classiques du genre sur la ségrégation dans le sud des États-Unis. Un enfant noir kidnappé par des pieds nickelés blancs dans une atmosphère d’émeute raciale...


Notice bio

Shelby Foote est né en novembre 1916 à Greenville dans l'État du Mississippi. Romancier et historien, il a signé six romans, parmi lesquels L'enfant de la fièvre (1975) et L'amour en saison sèche (1978), ainsi qu'une magistrale Histoire de la guerre de Sécession, événement charnière de l'histoire du Sud. Plus jeune que Faulkner, Shelby Foote est l'auteur d'une œuvre exigeante et forte. Il a consacré sa vie à « dire le Sud », à tenter d'y trouver la vérité : « Pour la trouver, il faut parler, se souvenir. Il faut que tout soit révélé, coûte que coûte », y compris ses fautes, ses crises, bref son humanité.
Shelby Foote est mort le 27 juin 2005 à l'âge de quatre-vingt-huit ans.


La musique du livre

Outre les titres ci-dessous, clairement identifiés dans le texte, sont évoqués : Vic Damone, Elvis Presley, Jan Sibelius, Bing Crosby, Johnnie Ray, Russ Columbo, Bessie Smith - Last Fair Deal Gone Down...

Hank Thompson – I’m Waiting in the Lobby of Your Heart

William Christopher Handy – The Memphis Blues

Robert Johnson - 32-20 (chantée par Bessie Smith dans le roman)

Connie Francis – Faded Orchid

Johnny Mathis – It’s Not for Me to Say

Ella Fitzgerald - Undecided


SEPTEMBER SEPTEMBER – Shelby Foote – Éditions Gallimard – collection La Noire – 431 p. février 2020
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jane Fillion
Traduction révisée par Marie-Caroline Aubert

photo : serenestarts pour Pixabay

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