Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
SERRE-MOI FORT de Claire Favan

Chronique Livre : SERRE-MOI FORT de Claire Favan sur Quatre Sans Quatre

illustration : détail de la couverture


Le pitch

Août 1994 : Lana Hoffmann n'a pas retrouvé sa mère au supermarché. Envolée, volatilisé ! Son jeune frère Nick va devoir maintenant supporter ses parents intégralement détruits par cette disparition. Il prend tout en main les deux premières années, tandis que le lieutenant Hishikawa mène une enquête sans piste particulièrement décourageante. Lana était le soleil de ses parents, Nick n'en était même pas l'ombre.

Du haut de ses quinze ans, il maintient vaille que vaille la famille à flot jusqu'au jour où ses parents se reprennent et se noient dans une quête irraisonnée des traces de leur fille adorée, ignorant toujours ostensiblement l'existence de Nick. Ils vont fonder une association, courir les quatre coins du pays et continuer à lui pourrir la vie, ses amours et ses études bien longtemps après qu'il ait quitté la demeure familiale. Ils sont persuadés que Lana a été victime de l'Origamiste, une serial killer au long palmarès tragique qui sévit depuis des années et qui a la particularité de laisser un poème et un origami à ses futures proies avant des les enlever.

Mai 2014 : Adam Gibson est un flic blessé par son récent veuvage, son épouse vient juste de décéder suite à un très très long combat contre un cancer du sein récidiviste. Il s'est perdu dans son métier pour ne pas affronter la réalité et ne sait plus trop comment renouer le fil avec ses deux enfants. Il est chargé d'une affaire énorme : la découverte d'un charnier de plusieurs dizaines de corps en Alabama. Il doit retrouver les noms qui vont avec les squelettes et le criminel qui a cacher ses victimes dans cette grotte.

Il va être très vite gêné dans son enquête par les parents de Nick, devenus incontournables dans les affaires de disparitions, et qui communiquent beaucoup trop avec les médias et compromettent ses chances de coincer l'assassin.


L'extrait

« Après cette visite du lieutenant, ma mère décroche totalement. Elle se fait prescrire des pilules qui la font dormir toute la journée et ne quitte plus son lit que pour aller aux toilettes. Tous les soirs, mon père s'absente afin de sillonner les rues de la ville. Quand il rentre, il marche de moins ne moins droit. Je comprends vite que ces virées en voiture ont tournée court et qu'il échoue à chaque fois dans un bar miteux où il a établi son quartier.
Je repense souvent aux paroles du policier concernant l'épreuve que mes parents subissent. Je voudrais tellement pouvoir faire quelque chose d'utile pour briser la chape de désespoir qui a fondu sur eux.
Par la force des choses, j'ai dû apprendre à cuisiner. Ce soir-là, j'ai décidé de préparer pour ma mère un bol de bouillon. Je me dis que ça lui fera du bien et la réchauffera tout en lui remplissant l'estomac.
Sur le plateau que je porte à l'étage, j'ai dû disposé une rose dans un petit soliflore, histoire de soigner la déco, même si le menu est très simple : soupe et yaourt. Je veux que ma mère comprenne que dans cette maison, quelqu'un se soucie encore d'elle.
Je frappe avant de passer la porte de sa chambre. Une odeur à la limite du supportable m'assaille. J'ai du mal à contenir mon envie de vomir et à ne pas faire demi-tour en courant. »


L'avis de Quatre Sans Quatre

Voilà bien le genre de thriller quasiment impossible à chroniquer tant l'intrigue et son déroulement doivent absolument être préservés. Il n'y pas une énorme surprise au terme du roman, il y en a une à la fin de chacune des trois parties, sans compter les retournements de situation et les diverses vicissitudes qui happent les protagonistes dans un tourbillon hallucinant. Ces coups de théâtre changent régulièrement la donne, rendant impossible l'installation dans un confort qui endort. C'est du billard à trois bandes qui laisse le spectateur stupéfait pas la virtuosité de celle qui a lancé la boule exactement là où elle voulait la placer pour réussir un coup parfait.

Les grandes qualités du scénario tiennent à sa construction et à la manière tout à fait diabolique qu'a Claire Favan de mener ses personnages à leurs ultimes limites et même au-delà. Elle bouleverse gaillardement tous les codes du genre tout en les respectant scrupuleusement, bref, un roman très original qui plaira également aux amateurs du genre à cheval sur les dogmes. Il suffit de se laisser guider, de ne surtout pas tenter d'anticiper pour en goûter toutes les saveurs.

Trois parties bien distinctes qui vont bien évidemment donner un tout cohérent. Les affres de Nick pour débuter, ado courageux, mal aimé, ignoré même, par ses parents qui vont peu à peu se laisser dévorer par le chagrin, la mère par la pharmacopée, le père par la gnôle. Deux ans à prendre tout le monde en charge, puis la bascule vers l'obsession. Les rouages de la famille entièrement démontés un par un, déconstruits puis rebâtis comme un puzzle dont on a pas respecté la forme des pièces.

Le traitement réservé au flic en déshérence Adam Gibson est tout aussi radical, comme la famille Hoffmann, il va passer à la moulinette de Claire Favan pour, une fois pour toute, en finir avec les destins tout tracés et les équilibres convenus. Coincés entre ses enfants qu'il n'a pas vu grandir et son métier qui l'avale tout entier, sa culpabilité de père absent et de policier impuissant à mettre un terme aux agissements du tueur, Adam connaitra les neuf cercles de l'enfer, et peut-être même un peu plus sous la plume sans pitié de l'auteur qui domine totalement son jeu de massacre et sait nous en faire partager le plaisir un peu pervers.

Reste le final, cette fameuse troisième partie où le flic et le serial killer se livrent un duel psychologique titanesque durant lequel chaque phrase est un rebondissement, chaque mot plante un clou émotionnel dans la chair. Depuis le tout début, on ne se demande plus qui va sortir gagnant mais comment tout le monde va perdre. Faut s'y faire, on est réellement dans de la littérature noire.

Claire Favan pousse tout le monde à bout et on en redemande. Elle écrit à vif, taille dans la viande et les cerveaux à son rythme plutôt rapide, met en place méticuleusement avant de porter les estocades finales (oui, oui, au pluriel). Machiavélique, certes, mais sacrément humain, son psychopathe est d'autant plus troublant qu'il n'a rien d'extraordinaire. Le flic na pas non plus de dons fantastiques, il fait son boulot, bien, sérieusement, mais les aléas placés sur son chemin vont faire exploser toutes les règles. Chacun selon ses mérites et selon ses moyens, il y en aura pour tout le monde, alors, oui, c'est une bonne idée devant tant de coups du sort : Serre-moi Fort !


Notice bio

Née à Paris en 1976, Claire Favan travaille dans la finance et écrit sur son temps libre. Son premier thriller, Le Tueur Intime, a reçu le prix VSD du Polar 2010, le Prix Sang pour Sang Polar en 2011 et la Plume d'or 2014, catégorie nouvelle plume sur le site Plume Libre. Son second volet, Le Tueur de l'Ombre clôt ce diptyque désormais culte sur le tueur en série Will Edwards. Elle a également participé aux recueils de nouvelles du collectif des auteurs du noir : Santé !, Les Aventures du concierge masqué et Irradié. À noter deux autres romans à succès : Apnée Noire et Miettes de Sang.


La musique du livre

Quelques rares évocations mais pas trace d'un morceau identifiable dans le livre. Ce n'est pas ça qui va nous priver d'un peu de musique. J'ai donc demandé à Claire Favan himself quels titres elle associerait à son roman, voici donc sa mini playlist

Ben Howard, Oats in the water et The Weeknd, Can't Feel My Face.

SERRE-MOI FORT – Claire Favan – Robert Laffont/La Bête Noire – 368 p. 11 février 2016

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