Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
SHIBUMI de Trevanian

Chronique Livre : SHIBUMI de Trevanian sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans Quatrième… de couv…

« À partir de cet instant, l’objectif suprême de Nicholaï fut de devenir un homme de shibumi, un être doué d’un calme irrésistible. »

Nicholaï Hel est l’homme le plus recherché du monde. Né dans les montagnes près de Shanghai, fils d’une extravagante aristocrate russe et protégé d’un maître de go japonais, il a survécu à la capitulation du Japon, puis à la prison des Soviétiques pour en émerger comme l’assassin le plus doué de son époque.

Son secret réside dans sa détermination à atteindre une forme rare d’excellence personnelle : le shibumi.

Désormais retiré dans son château du Pays basque en compagnie de sa ravissante concubine, Nicholaï accueille une jeune étrangère venue chercher son aide. Il se retrouve alors traqué par une puissante et redoutable organisation internationale, la Mother Company, et doit se préparer à un ultime affrontement.


L’extrait

« Le général Kishikawa pense à l’étrange ressemblance entre le jeune homme penché de l’autre côté du Go ban et sa mère, comme si Alexandra Ivanovna avait conçu son fils par parthénogénèse - un exploit que ceux qui avaient connu son extraordinaire rayonnement la savait parfaitement capable de réaliser. Le jeune homme possède la même ligne anguleuse de la mâchoire, le même large front, les pommettes hautes, le nez fin qui n’a pas cette caractéristique typique du Slave de donner à son interlocuteur l’impression de regarder dans le canon d’un fusil. Mais, le plus étonnant pour Kishikawa-san est la ressemblance entre les yeux du fils et ceux de la mère. La ressemblance et les différences. Physiquement, leurs yeux sont identiques ; grands, enfoncés, et de cette surprenante couleur vert bouteille unique dans la famille de la comtesse. Pourtant, l’extrême dissemblance de personnalité entre la mère et le fils apparaît dans la précision et l’intensité du regard, dans l’atténuation et la cristallisation de ces yeux de sinople. Le regard de la mère était enchanteur, celui du fils est froid. Là où la première vous séduisait, le second vous congédie. Ce qui était coquetterie dans les yeux de la mère devient arrogance dans ceux du fils. La lumière qu’irradiait le regard d’Alexandra est tempérée et intériorisée dans celui de Nicholaï. Ses yeux à elle reflétaient son humour ; ses yeux à lui reflètent son esprit acéré. Elle charmait ; il trouble.
Alexandra Ivanovna était égotiste ; Nicholaï est égoïste.
Les critères orientaux du général ne lui permettent pas d’en juger, mais selon les critères occidentaux, Nicholaï semble très jeune pour ses quinze ans. Seule la froideur de ses yeux trop verts et une certaine sévérité dans la bouche évitent à son visage une apparence trop délicate, trop finement dessinée pour un homme. Le vague malaise que lui causait sa beauté physique avait poussé Nicholaï à s’adonner dès son plus jeune âge aux sports les plus vigoureux et les plus combattifs. Il s’était exercé à une version classique - voire même un peu démodé - du jiu-jitsu, et il jouait au rugby dans l’équipe internationale contre les fils des taipans britanniques avec une efficacité qui frisait la brutalité. Si Nicholaï comprenait les méandres empesés du fair-play et de l’esprit sportif grâce auquels les Britanniques de protègent de toute véritable défaite, il préférait les impératifs de la victoire au confort qu’il y a à perdre avec élégance. Mais il n’aimait pas vraiment les sports d’équipe, préférant gagner ou perdre par la seule vertu de son talent et de sa ténacité. Et celle-ci était telle qu’il gagnait presque toujours. C’était une question de volonté. » (p. 90-91-92)


L’avis de Quatre Sans Quatre

1978. Retiré, fortune faite, dans son château restauré du Pays basque, Nicholaï Hel, la cinquantaine, personnage énigmatique, né d’une comtesse russe au pédigrée plus que flou immigrée en Chine après la révolution d’octobre 17, éduqué par un maître de go dans le Japon des années 40, repéré par la CIA après la guerre qui en fit le meilleur tueur du monde, après une expérience d’emprisonnement dans les geôles staliniennes, reçoit la visite d’une jeune femme aux abois, Hannah Stern.

Hannah était membre d’un groupe de jeunes Israéliens dont tous les autres membres ont été abattus par la CIA. Ce groupe s’était donné pour mission de venger les athlètes israéliens tués lors des attentats des Jeux Olympiques de Munich et les autres victimes des terroristes de Septembre Noir. D’une façon assez inexplicable, les agences de renseignement américaines font tout leur possible pour protéger les activistes palestiniens. Elles sont chapeautées par un organisme mystérieux, la Mother Company, bien décidée à finir le travail et assassiner Hannah Stern. Voilà pour la partie espionnage de cet énorme roman qui aborde bien d’autres sujets, au risque, par moment de perdre son lecteur...

La Mother Company rassemble les énormes intérêts privés des entreprises de l'énergie. Elle a la main sur le pétrole et ne désire en aucune façon déclencher la colère des pays producteurs. Nous sommes en 1978 et les premiers chocs pétroliers ont ébranlé les économies occidentales. Cette agence est donc prête à tout afin d'empêcher Hannah Stern de parvenir à ses fins, et si, cette affaire, lui permet de se débarrasser de Nicholaï, ce serait un bonus non ngégligeable puisque celui-ci refuse avec obstination de rejoindre ses rangs.

Nicholaï Hel est une caricature de héros. Possède toutes les qualités imaginables, il est capable de tuer avec n’importe quel objet de la vie courante, parle cinq ou six langues, excelle en tous domaines aussi bien physiques qu’intellectuels. Il pratique la spéléologie dans les gouffres basques avec son ami Le Cagot, et l’érotisme le plus raffiné avec Hana, son étrange compagne nippone. Bref, James Bond, et peut-être même Superman n’ont qu’à bien se tenir. Trevanian a manifestement forcé le trait, s’est plu à combler son héros de toutes les qualités afin de le faire lutter à armes égales contre un ennemi paré de tous les vices (un peu trop parfois d’ailleurs).

Hel déteste tout ce qui est américain (son premier amour était à Hiroshima en août 45), tout ce qui est occidental en général qu’il associe à une espèce de décadence, mais n’apprécie guère plus les autres humains. Il méprise les « marchands » et n’accorde quelques vertus qu’à l’ancestrale tradition japonaise. De longs passages philosophiques virent parfois à la franche xénophobie, voire au racisme (les Arabes assimilés à des « gardiens de chèvres »), ou manquent singulièrement de nuances, « marchands » et exploités étant mis dans le même sac, sans qu’il soit possible de saisir si Trevanian use d’une outrance provocatrice - dans quel but ? - ou adhère réellement à ses diatribes.

Loin d’être un récit échevelé d’aventures et d’action, de tueries et de pièges infernaux, Shibumi laisse une large place à des flashbacks sur l’existence chaotique de Nicholaï, sa vie en Chine auprès du général Kishikawa, arrivé avec l’armée d’occupation japonaise et devenu l’amant de sa fantasque mère, puis au Japon, éduqué par un maître de go qui lui enseigne l’art du shibumi, mais aussi à de très très longues descriptions d’explorations spéléologiques basques. Toutes ces facettes donnent une lecture en forme de montagnes russes, l’enthousiasme, né de certains passages captivants, laissent place à de la lassitude au cours de longues digressions, avant que l’intérêt ne soit ravivé par un nouveau suspense ou un nouvel événement. On sait dès le début que la lutte qui s’est engagée avec la Mother Company est une lutte à mort et qu’il n’y aura pas de quartier. Cet Armageddon aura lieu sous terre, ou dans un paysage mangé par le brouillard, et donne lieu à quelques pages mémorables, les yeux ne servent à rien, seul le « sens de la proximité » présent chez Nicholaï permet de deviner l’adversaire, un sens qui permit à nos ancêtres de survivre dans une nature dangereuse mais que nous avons perdu avec l’arrivée du confort.

J’avoue que ce roman m’a dérouté. L’écriture et la traduction sont d’une très grande qualité, la construction habile et maîtrisée, les illustrations de Qu Lan, magnifiques, apportent réellement un plus, en font un livre à découvrir, sans hésitation. C’est plutôt le sens profond voulu par l’auteur qui m’a semblé m’échapper à certains moments, au cours desquels on se demande si l’on adore ou l’on déteste ce que l’on lit. Pour le reste, je vous laisse vous faire une idée par vous-même de ce qu’est le shibumi, le véritable but de Nicholaï...

Cette réédition collector est un fort bel objet illustré. Le texte, riche, complexe, l’intrigue tentaculaire, ne se laissent pas approcher aisément, mais possède d’indéniables qualités faisant de ce roman un texte marquant le lecteur. Espionnage, complot, géopolitique, philosophie et histoire, un récit protéiforme pour un roman noir déroutant.


Notice bio

Le mystère entoure la vie de Trevanian. Professeur de cinéma, alpiniste, amoureux du Pays basque où il a vécu, il serait mort en 2005. Ses romans se sont vendus à des millions d’exemplaires dans le monde.


La musique du livre

The Andrew Sisters - Don’t Sit Under the Apple Tree With Anyone Else But Me

Ringo no uta


SHIBUMI - Trevanian - Éditions Gallmeister - collector - 620 p. novembre 2020
Traduit de l’américain par Anne Damour
Illustré par Qu Lan

photo : Orca Tec pour Pixabay

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