Quatre Sans Quatre

Chroniques Des Polars et des Notes Fiction Top 10 Recherche

Chronique Livre :
ALABAMA SHOOTING de John N. Turner

Chronique Livre : ALABAMA SHOOTING de John N. Turner sur Quatre Sans Quatre

 photo : salle d'exécution par injection létale aux États-Unis (Wikipédia)


L'extrait

« Ils m'ont capturée, certes, mais Davis ne me fera pas avouer trois crimes que je n'ai pas commis. Il m'entretient ensuite sur ses doutes. Je ne rentre dans aucune des cases bien délimitées qu'on lui a sagement apprises à l'Académie de police. Rien ne colle chez moi. Je suis une maman de quatre enfants, je suis éduquée, je travaille, j'ai un métier à haute responsabilité...mais je suis aussi cette femme menottée et penaude qui vient d'échouer face à lui. Rien ne colle dans le monde idéal et manichéen du lieutenant Davis que lui ont inculqué les beaux experts, les universitaires brillants de la criminologie. Il réfléchit. Il n'arrive pas à imbriquer les morceaux du puzzle. Ce n'est pas un accident qui a dégénéré. Ce n'est pas un shooting classique.

Je demande à accéder aux toilettes. Depuis le début de la soirée, je n'ai pas pu me délasser les jambes. David appelle les gardes. Ils défont mes menottes et m'escortent. Je suis tenue en laisse à un officier féminin qui pèse deux fois mon poids – et je ne suis pas mince. Je pisse la porte ouverte sous son regard sévère, les mains attachées à la longue chaîne qu'elle tient tendue. À mon retour, Alicia tente de me faire parler de ma famille. Elle a une voix fluette, mais son ton est sec. Je refuse de lui parler de mes enfants, de ma vie privée. De quel droit s'ingère-t-elle dans ma vie ? Qui est-elle pour s'immiscer dans mon intimité ? »


Le pitch

Joan Travers, 45 ans, professeur à l'université d'Alabama à Huntsville, vient d'abattre froidement trois de ses collègues au cours d'une réunion. Rien ne laissait penser que cette femme sans histoire se transformerait du jour au lendemain en mass murder. Et encore, un carnage encore plus terrible a été évité, son arme s'est enrayée tandis qu'elle tirait sur une de ses amies et tentait d'achever les blessés. La petite ville est tétanisée par l'irruption d'une telle violence apparemment gratuite dans une communauté paisible.

Joan nie, elle n'admet rien malgré les preuves accablantes qui s'accumulent et les témoignages horrifiés des survivants. Elle semble traverser l'inconvénient de la garde à vue comme un inconvénient, un malentendu stupide qui sera vite dissipé et qu'elle pourra retrouver rapidement Richard, son mari, et ses quatre enfants qui ont besoin de leur mère. Son avocat commis d'office, la police, tente de lui faire admettre une réalité qu'elle ne peut se résoudre à faire sienne, elle ne se souvient de rien, réfute tout et n'importe quoi.

L'emprisonnement à l'isolement va être pour elle l'occasion de revisiter son parcours difficile de femme en quête de reconnaissance dans un monde où il lui est vite apparu qu'il était plus aisé d'être un garçon, de reprendre depuis le début son existence pour tenter de comprendre l’inouï. Une ancienne de Harvard ne commet pas ce genre de crime, il doit y avoir une erreur, une explication qui va éclairer ce cauchemar...

Pas à pas, de son passé difficile et trouble à sa vie de femme pour le moins décevante et sa carrière qui n'aura jamais décollée vraiment, Joan va remonter le temps et les traumatismes, les non-dits et l’innommable.


L'avis de Quatre Sans Quatre

Dans la tête d'une mass murder...

C'est un voyage rare que propose John N. Turner dans ce subtil polar où les faits passent derrière le besoin de démonter la machine à brouillard infernale du cerveau de son personnage principal. Le crime a eu lieu avant le commencement du récit, il n'y revient qu'au travers des témoignage, de l'avancée de l'enquête et des piètres tentatives de dissimulation des preuves par Joan. Loin de la tueuse froide et psychopathe, celle-ci suscite vite une empathie embarrassée dès lors qu'elle se livre à une introspection troublante de ses blessures mais également de ses jalousies, ses ambitions et son peu de capacités à vivre avec les autres.

Fin analyste des ressorts du comportement humain, l'auteur alterne les chapitres actuels où Joan narre sa vie en cellule et les réminiscences d'un passe loin d'être banal. Il amène peu à peu le lecteur au seuil de la compréhension en ayant au préalable peint intégralement le tableau qui révèlera la scène primale, l'alpha révélateur. Pièce par pièce, le puzzle se construit, sans céder à la facilité ou au raccourci, la biographie de Joan ne souffre pas de résumé, chaque détour compte, chaque acte soutient un ensemble finalement très cohérent.

Évidemment l'ambiance est capitale (c'est le cas de le dire), c'est en Alabama et nulle part ailleurs. La peine de mort rode, le lynchage n'est pas encore totalement un lointain passé. Joan est une universitaire de Boston, une aristocrate de l'intellect, son mépris pour les bouseux sudistes qui devraient lui être reconnaissants d'avoir daigné venir apporter ses lumières dans une si médiocre université. Son mirage d'élite se mêlera à son fantasme de compétence, l'épisode barbare sera le révélateur ultime des décalages entre le réel et l'imago.

L'héroïne vit une sorte d'amnésie, une vie parallèle où elle ne comprend pas le lien entre la meurtrière haïe présentée par les médias et la professeur Joan Travers. Ses enfants, son seul souci, sa seule bouée, l'impossibilité de communiquer avec eux, le refus de son mari de lui parler, elle ne comprend pas, ne percute pas. Le roman, habile, joue sur tous les tableaux, assemble à son rythme les petites anecdotes et les accommodements perfides du professeur, sa petite cuisine personnelle au goût pas forcément désagréable mais dont il faut ignorer les ingrédients.

Un polar implacable, loin des évidences, qui, à petites touches, raconte une histoire complexe et passionnante, une histoire de femme américaine tourmentée. Un récit difficile mais habilement mené dans un style sobre et efficace.


Notice bio

John N. Turner est un scientifique français de renommée internationale. Il a publié son premier roman, AMÉRITHRAX, en 2013 aux Éditions de l'aube. Fin connaisseur des États-Unis où il séjourne régulièrement, il a décidé de faire de l'Amérique un personnage à part entière de ses livres. Il s'inspire de faits réels et documentés.


La musique du livre

Peu de musique, Joan est plus dans le dur que dans la fête, néanmoins elle se souvient tout de même des posters des Doors dans la chambre de son amie Flynn et des disques de rock qu'elles écoutaient alors, Riders on the Storm.

Un petit air de Bob Dylan siffloté par Richard, son mari, occupé à se rouler un pétard pendant leur voyage de noce tragi-comique, Knockin' on Heaven's door.

ALABAMA SHOOTING – John N. Turner – Éditions de l'aube – 251 p. - 4 juin 2015

Chronique Livre : LES MANGEURS D'ARGILE de Peter Farris Actu #15 : juillet/août/septembre 2019 Chronique Livre : VASTE COMME LA NUIT de Elena Piacentini