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Chronique Livre :
SI TU OBÉIS de Ben Barnier

Chronique Livre : SI TU OBÉIS de Ben Barnier sur Quatre Sans Quatre

Un petit résumé

Abel, Thomas, Richard et Brune sont quatre journalistes, ou cameraman, travaillant en zone de guerre. Ils viennent de débuter un stage de formation aux techniques de survie dans un domaine, Le Château, des environs de Tours, organisé par la société Safety International.

Sous la direction de Stéphanie, elle-même ex-reporter, entourée d'anciens militaires, ils vont vivre en permanence au coeur d'une simulation très poussée des conditions de travail des journalistes opérant sur des zones à hauts risques.

Pénible, épuisant physiquement et psychologiquement, ce stage met les nerfs des participants à fleur de peau, ils sont bousculés, poussés jusque dans leurs retranchements, par un encadrement qui se veut aussi réaliste que possible.

Jusqu'au drame...


L'extrait

« -Allez-y ! Go, go!!!
Les journalistes se redressèrent promptement, malgré le poids du gilet pare-balles, les paumes enfoncées dans le sol caillouteux.
- Magnez-vous ! cracha le porte-voix.
Les premières balles fusèrent. Assourdissantes. Derrière leurs canons, les mercenaires soufflaient et fumaient. Riton riait et regardait Franck d’un oeil complice. Il se sentait vivant.
Le halo du projecteur aveuglait les reporters stagiaires. Du gibier. Ils couraient maladroitement, recroquevillés sur eux-mêmes pour éviter les projectiles, cherchant l'abri d'un rocher, d'un parapet, comme Riton le leur avait enseigné plus tôt dans la semaine.
Abel ne sentait plus la douleur, malgré sa blessure au pied. L’adrénaline. Brune fut surprise par sa propre vélocité. Elle voulait en finir avec cet exercice : atteindre le pont, rentrer au château et prendre le premier TGV pour la capitale. Thomas semblait agité d'une forte fièvre. Ses yeux brillaient d'une lueur folle et animale. Finis les rêveries, les états d'âme, ou les enfantillages. Dans ce sprint, le cameraman pataud n'était qu'énergie et focus.
Les rafales fendaient l'air. La mitrailleuse de Riton crachait de grosses étincelles. « Pas d'inquiétude » pensa Abel, « c'est signe qu'ils tirent à blanc. »
Thomas menait le peloton. Chacun de ses gestes était ordonné, tourné vers l'objectif. Il atteignait les abords du pont en premier. Ses pas résonnèrent sur les planches en pin.
Il reconnut Stéphanie derrière le porte-voix. Tirée à quatre épingles. Ses bottes d'équitation parfaitement cirées. Ses cheveux bruns lustrés et attachés en chignon. Son chèche parfaitement ajusté. Ses yeux brillant et injectés de sang. Sa peau mate teintée de pourpre. Les veines de sa gorge prêtes à exploser.
« Bravo, mon Thomas ! » fit-elle, les bras ouverts, un millième de seconde plus tard, le cameraman la percutait. » (p. 9-10)


L'avis de Quatre Sans Quatre

La formation continue, y a que ça de vrai pour être au top ! Enfin bon, n'empêche que souvent, c'est un tantinet rasoir de rester assis de longues heures comme lorsqu'on était à l'école. Mais pour Abel, Thomas, Brune, Richard, et quelques autres journalistes ou acteurs des médias, en stage chez Safety International, pas une seconde d'ennui, ce serait plutôt l'inverse. Dans le parc d'un château proche de Tours, ils suivent un entraînement leur permettant de gérer au mieux les dangers de reportages en zones de guerre ou autres régions périlleuses de la planète. Ils crapahutent, courent en zigzag sous les rafales d'armes automatiques, doivent éviter les pièges des engins explosifs artisanaux, apprendre à porter secours à leurs camarades blessés, bref, un vrai stage paramilitaire, dirigé d'une main de fer par Stéphanie, une ex-militaire, ex-journaliste, reconvertie dans ce business.

Abel, reporter, et Thomas, son cameraman, ne sont pas des débutants, ils ont déjà travaillé sur des conflits armés majeurs, mais une remise à niveau n'est jamais inutile. Brune, par contre, commence dans le métier et découvre un monde qu'elle ne connaît pas. Pour Richard, la situation est plus complexe : il a été otage en Irak, du côté de Mossoul, et n'est pas vraiment remis d'un stress post-traumatique. Rongé d'angoisse, il rechigne à se replonger dans le cauchemar de la guerre et à suivre les consignes épuisantes données par Stéphanie et son équipe, d'anciens militaires, ou passionnés frustrés de n'avoir pu s'engager. Tel Melvin, qui a aménagé, dans le parc, une vaste grotte semblable en tous points à un théâtre de guerre, un « petit Mossoul » auquel rien ne manque : ruines, véhicules à moitié incendiés, arsenal, pièges, maisons pouvant servir de caches. Le lieu idéal pour faire semblant d'être au milieu d'une bataille et tenter de sauver sa peau.

Stéphanie joue gros, son entreprise débute à peine, les finances sont fragiles et dépendent en grande partie de ses contrats, elle doit absolument donner satisfaction aux patrons de chaînes et de journaux qui paient ses stages. Alors elle imprime un rythme fou, une discipline de fer, multiplie les humiliations, les exercices épuisants, les mises en situation stressantes.

Richard, de plus en plus mal, renonce lors d'un exercice et quitte ses collègues. Un clash qui ne passe pas inaperçu, et que Stéphanie va essayer de minimiser le plus possible. Surtout que Denis, un ponte de la télé, est venu inspecter la formation et a semé le trouble aussi bien dans l'esprit de la directrice que dans celui de Brune. Un coup de fil de lui et leur avenir peut basculer d'un côté ou de l'autre, sans rattrapage possible... Pour Stéphanie, la consigne est claire : rien en doit venir ternir ce premier contrat de formation. Pour Brune, ce ne sont pas ses qualités de journaliste qui intéressent Denis...

Le vieux reporter dépressif s'en est allé, nul, parmi les stagiaires ne le reverra. Pourtant sa voiture est encore sur le parking...

Abel et Thomas, habitués à fonctionner ensemble, solidaires, vont commencer à se poser bien des questions sur le sort de Richard, et divers événements pouvant paraître anodins, ou juste étranges, ajoutent à la tension et à l'inquiétude que ressentent les stagiaires. L'atmosphère du château, qui n'était déjà pas follement gaie, va devenir de plus en plus pesante et angoissante. La cadence des exercices ne ralentit pas, ils se suivent sur un tempo bien trop élevé pour des élèves qui ne deviendront jamais para-commandos, et chacun sent bien qu'il se passe des choses anormales, que Stéphanie et certains membres de son équipe leur dissimulent des choses. Fatigue et soupçons, peu à peu la paranoïa gagne les rangs. En bons journalistes, ils ne peuvent voir s'agiter une énigme sous leurs nez sans réagir...

Au fil de l'avancée du roman, le Château apparaît de plus en plus comme une ville assiégée dans laquelle les ennemis se seraient infiltrés. Deux clans se dessinent, les encadrants et les journalistes en formation, les échanges deviennent minimalistes, méfiants, les ordres confus, durs, le jeu ressemble à s'y méprendre à la réalité d'une bataille. À se demander même si les tireurs expédient vraiment des cartouches à blanc. Richard n'existe plus pour Stéphanie et son équipe, mais sa voiture est toujours là, les questions d'Abel et de Thomas ne trouvent pas de réponses satisfaisantes, des indices, se précisant chapitre après chapitre, leur font craindre le pire pour le reporter traumatisé...

Si tu obéis est avant-tout un roman d'action, une aventure humaine pleine de suspense et de scènes de guerre, de mises en situation si proches de la réalité que chaque participant est peu à peu perturbé. L'intrigue de fond ne vient que renforcer l'électricité flottant sur le domaine. Ce scénario est l'histoire d'une fuite en avant, c'est aussi un récit sur le métier de reporter - tous ses aspects : la précarité, le sexisme, le harcèlement, l'usure psychologique qu'il provoque, le peu de cas qui est fait de ceux qui ont été blessés au cours de leur travail. On sent Ben Barnier à l'aise, c'est son quotidien, il pousse les situations et ses personnages à l'extrême, les jette dans une formation devenue délirante, ce qui lui permet d'amener Abel, Thomas, Brune et les autres au bord de la rupture, voire un peu plus loin, jusqu'à un final ahurissant.

Du rythme, de l'action à revendre, du suspense et de la tension ne faisant que grandir au cours des pages, Si tu obéis est un très bon roman noir, original par son sujet, révélant des personnages archétypaux poussés au bout d'eux-mêmes, dans une guerre en vase-clos. Amitié, solidarité, ambition, folie, perte de contrôle, soumission, révolte, tout est passé en revue.


Notice bio

Journaliste à France Info, Ben Barnier signe ici son deuxième roman. Envoyé à Sotchi en 2014 pour couvrir les Jeux Olympiques, il est marqué par l’ambiance étrange, si sombre, si dérangeante qu’il aurait pu s’y passer n’importe quoi. À son retour en France, il ressent le besoin d’écrire et fantasme un polar inspiré par cette période vécue en Russie avec Hors Jeux.
Ici, il raconte les stages que doivent suivre les reporters avant leur départ sur les zones de guerre, stage qu'il a lui-même suivi, mais qui n'a pas connu le même dénouement que ce roman.


SI TU OBÉIS – Ben Barnier – Éditions D'Orbestier – collection Bleu Cobalt – 265 p. septembre 2019

photo : journaliste embarqué en Afghanistan - Wikipédia

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