Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
SIMPLE de Julie Estève

Chronique Livre : SIMPLE de Julie Estève sur Quatre Sans Quatre

L’auteure

Julie Estève est une romancière française. Son premier roman, paru en 2016 chez Stock, Moro-sphinx, a été très remarqué. Une grande voix singulière.


En bref

Florence est morte il y a presque trente ans. Elle n’avait que 16 ans et demi. On a accusé le baoul du village, Antoine Orsini, la trentaine à l’époque, qui a été condamné mais qui a toujours clamé son innocence.

Qui l’a tuée ?


Un extrait

« Quand je l’ai dénichée Florence, elle était allongée au milieu des pins, Magic à ses pieds il était tout crotté ! La gamine, elle avait les yeux ouverts sur rien. Elle ne bougeait plus un orteil. J’avais beau l’appeler, elle ne répondait pas. Je l’ai chatouillée sous les pieds, rien, elle rigolait pas du tout ! Du coup, je l’ai secouée. Elle était molle et y avait du sang en quantité ! Me suis approchée de sa bouche, lui ai enfoncé à l’intérieur un doigt voir si elle mordait, non, elle mordait pas ! J’ai gueulé à deux pas de ses oreilles et ça l’a pas dérangée. Puis me suis foutu à transpirer pareil que la mer, salé. Florence, elle sentait les abattoirs alors qu’avant, son parfum il était à la lavande, j’aimais bien la renifler. Après je me souviens plus, suis tombé à la renverse. Quand j’ai revu le monde, j’avais chié dans mon pantalon, y en avait partout de la merde ! » (p. 23 et 24)


Et moi, ce que j’en dis

Antoine, c’est le baoul. Il y a toujours un être différent, un idiot, un simplet, un type bizarre. Ça permet de faire une différence sans trop d’effort entre eux et lui.

Dans son village corse perché sur la montagne, les ennuis ont commencé dès le départ pour Antoine : sa mère est morte en lui donnant naissance. Déjà meurtrier avant même d’avoir pu en avoir envie. Son père le déteste d’emblée, le bourre d’insultes, de coups, d’humiliations : « T’es un sale clébard pas dressable! », lui dit qu’il est un « tueur né », qu’il aurait dû le tuer, qu’il est laid et qu’il a « une flaque d’eau à la place du cerveau ». Lui, le père, il boit. Entre l’eau et le vin, c’est le vin qui a tué en premier, il est mort d’une cirrhose, le père, finalement. Antoine est le dernier de trois enfants : Tomasine et Pierre. Pas facile d’être le frère du baoul. Et puis il les a privés de leur mère. Parfois Pierre ne sait même plus s’il se souvient encore d’elle. Pierre le défend souvent contre les autres enfants qui se moquent de lui et le rossent quand ils le peuvent, mais, à la maison, les deux le font tourner en bourrique, s’amusent de sa naïveté et l’excluent souvent de leurs jeux. Il a pitié et honte de lui, il déteste ce que sa naissance a provoqué dans leur vie. Lui, il sait bien qu’il dérange, qu’ils avaient déjà un lien avant lui, alors il comprend et il ne réclame rien.

« Ils allaient au cinéma ensemble. Ils avaient vu Les Oiseaux. Après l’attaque des corbeaux, Antoine lui avait dit : la fille blonde, c’est moi.

Son frère parlait aux arbres, aux choses, au ciel. Il avait ce rire qui dévorait tout. Il faisait avec des fleurs des bouquets qu’il donnait aux autres. Les autres le traitaient de fillette, comme si être une petite fille était une vieille honte. En grandissant, les insultes ont pris du poids, la cruauté des galons. Pierre a dû se battre, mille fois. »

Ce serait un tort de croire que le baoul est idiot. D’abord il a une mémoire incroyable, il se souvient de tout et dans les plus petits détails qu’on pourrait juger insignifiants. Il a un don aussi, un peu sorcier, un don de double-vue, de prophétie en quelque sorte. Extra-lucide. Il voit ce que les autres ne voient pas, il les voit au cours de violents cauchemars mais aussi il observe les autres, plus longtemps et mieux que quiconque. Ainsi il se rend compte de ce qui se passe dans le village. Il en connaît les secrets. Il est sensible comme une peau tendue, devinant le moindre changement d’humeur, la moindre émotion chez l’autre, le moindre tressaillement du coeur.

Et il sait aussi que ce n’est pas lui qui a tué Florence, qu’il a trouvé son cadavre par hasard, enfin pas par hasard, parce qu’il veillait sur elle et qu’il savait qu’elle allait avoir du mal, seule dans la forêt, son rêve le lui avait déjà dit. Il avait vu le sang.

Mais les paroles du baoul, qui va s’en soucier ? Quinze ans de taule. Pour un meurtre qu’il n’aurait jamais pu commettre parce que Florence, il l’aimait beaucoup et qu’en plus son chat Orage avait besoin d’elle.

Oui, voilà, la mort de Florence va tout changer dans le village, comme un précipité chimique.
Elle, c’est la fille Biancarelli. Elle est belle et Yvan en est fou. Il charge Antoine de l’épier et de lui faire des compte rendus, car il compte bien l’épouser. Il a déjà acheté la bague plaqué or. En échange, comme il travaille aux PTT, il offre à Antoine la possibilité d’appeler depuis la cabine téléphonique partout gratuitement. Il ne s’en prive d’ailleurs pas, appelant les États-Unis pour réserver des tables dans les grands restaurants pour 46 personnes, par exemple, ou encore pour insulter des Parisiens – les Parigots – qu’il exècre parce que Tomasine est partie à Paris dans l’espoir d’y devenir une star de la chanson. Il a de la fantaisie, Antoine, et beaucoup de coeur et de fidélité. Il n’hésite jamais à aider celui qui fait appel à lui. Florence, il l’emmène sur sa 103 Peugeot jusqu’à la boîte où elle va danser et il sait qu’elle est amoureuse. Mais pas d’Yvan. D’un qui est marié et qui a une belle voiture de luxe.

C’est Antoine qui raconte à sa chaise en plastique fendue. Parfois il parle à son pied aussi. Il n’a qu’un ami, c’est Magic. Mais Magic n’a pas beaucoup de conversation. Antoine explique, à sa façon, sautant d’une époque à l’autre, d’un épisode à l’autre, dans le plus parfait désordre, distillant le suspense, sans le vouloir, poursuivant simplement les cabrioles de ses pensées.

Personne comme lui ne sait faire corps avec la nature – c’est ce qui lui manquait beaucoup en prison, la nature – il veut respirer comme un arbre, en lèche la sève, sensible aux couleurs du ciel, des fleurs qu’il cueille pour en faire des bouquets, à toutes les odeurs de sa montagne, à la saveur des fruits, des figues chipées sur l’arbre qu’il mord à même la peau. Ce n’est pas une âme innocente et simple, il ressent l’amour, violemment, le désir aussi, des envies de fracasser ceux qui lui font du mal. Il a la langue bien pendue, il ne se laisse pas faire, il jette des mots sur les autres comme des cailloux. Mais la solitude, immense, inconcevable, tant il est inconcevable d’être à ce point rejeté, séparé de tous, renvoyé à sa différence toujours impitoyablement ressentie par les autres comme un affront, une injure, une menace. Sauf Florence. Et Madame Madeleine, quand il avait 13 ans, qui l’a lavé, soigné des blessures infligées dans une énième bagarre, nourri, habillé et instruit avant de mourir d’une crise cardiaque. Il voudrait bien être enterré avec elle comme le sont ses parents. Ça lui ferait de la compagnie. C’est grâce à elle qu’on l’a appelé Antoine pour la première fois, à l’école.

Parfois, il a même été presque accepté, mascotte, simplet à qui on fait faire n’importe quoi, les libertés qu’on n’ose pas prendre soi-même. Toujours seul puni à la fin.

Maintenant, il vit seul, dans la maison de son père mort. Il n’a plus d’électricité ni d’eau courante, il vit comme il peut de son RSA et se sert dans les jardins, les vergers. Peu importe, c’est pas grave, il a sa chaise à qui parler et tous les arbres, le ciel, les choses qui l’entourent, tout un bric à brac démentiel sans ordre ni mesure. Juste des choses pour remplir la maison, le vide. Pour tout le monde il est l’horrible tueur de jeune fille, le monstre, le dingue clochardisé qui pue et dont on se tient le plus éloigné possible. Il n’y a eu que Magic pour l’attendre fidèlement après la taule, tous les autres se sont défilés. Parfois il a envie de mettre le feu au village, que rien ne reste, comme dans son passage préféré de la Bible, l’histoire du Déluge, sauf que Dieu ne tue pas tout le monde, il en reste encore hélas. Alors ça recommence. Mais sa chaise, elle, elle l’écoute bien sagement. C’est une bonne chaise, même si son assise est fendue.

Il se raconte dans son langage imagé, drôle, qui jaillit de lui comme l’eau du torrent, indisciplinée, vive, précise, joyeuse, et aussi la peur qui lui tord le ventre souvent, parce que parfois il fait des bêtises et que tout vaut mieux que la prison, ses quinze ans là-bas ne lui laissent que terreur et panique dans le corps.

En tous cas, Florence, il ne l’a pas tuée.

Mais il est mort et la mère Biancarelli a craché sur son cercueil.

Lu presque d’une seule traite, pas possible de quitter Antoine Orsini et son parler solaire, sa solitude et son coeur qui frémit à tout comme un oiseau inquiet : grande âme sorcière sacrifiée par la platitude et l’égoïsme des villageois, bouc-émissaire facile, victime toute désignée.


Musique

Michael Jackson - Smooth Criminal

Imagine - Les démons de Minuit

Renaud - Mistral Gagnant

Polnareff - Lettre à France

Indochine - Bob Morane

Jacques Brel - Ne me Quitte pas


SIMPLE - Julie Estève - Éditions Stock - 203 p. 22 août 2018

photo : Pixabay

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