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Chronique Livre :
SIMPLE MORTELLE de Lilan Bathelot

Chronique Livre : SIMPLE MORTELLE de Lilan Bathelot sur Quatre Sans Quatre

Le pitch

Au coeur de l’Aude, Nicole s’apprête à refaire sa vie et à prendre en charge l’école d’un petit village. Elle rencontre Louis, un homme charismatique au passé trouble qui bientôt l’initie à la beauté minérale des montagnes.

À quelques kilomètres de là, la construction d’un barrage agité depuis plusieurs années les esprits. Nicole découvre alors chez son amant un militant écologiste solitaire et organisé, prêt à tout pour défendre ses convictions.

Des puissances qui les dépassent s’affrontent et des adversaires inattendus prennent Louis pour cible. Bientôt s’engage dans les montagnes une traque dont l’issue semble implacable.


L’extrait

« Je me défendis comme je pus contre les vagues de terreur qui gonflaient avec l’orage et, après quelques éternités, je crus percevoir que le martèlement contre les tôles n’était plus celui de la grêle, mais le fracas d’une pluie torrentielle qui lui avait succédé. Les coups de tonnerre semblaient vouloir s’éloigner.
Je sortis la tête d’entre mes bras et me rendis compte que mon pied droit écrasait toujours la pédale de frein, comme si la petite voiture menaçait d’être emportée dans la débauche de l’orage.
Je tirai le frein à main et, dans une longue inspiration, je m’employais à rassembler mes esprits.
Les assauts contre la voiture marquaient effectivement les premiers signes d’accalmie : cela commençait à ressembler davantage à un orage d’une extrême violence, et un peu moins à la fin du monde.
Il me sembla respirer avec moins de peine.
Pour la première fois, mon regard glissa par la vitre latérale.
Il était là, assis sur une dalle de pierre qui surplombait la route à dix mètres de moi,peut-être.
Le découvrant, je sursautai. Sa silhouette se découpait sur le blanc de la roche. Il semblait enrouler dans une vaste cape de berger, un bâton coincé entre ses jambes et reposant qur son épaule qu’il dépassait largement.
Nos regards se croisèrent. Je devrais plutôt dire que mon regard croisa le sien, car il me fixai manifestement, lui, depuis que j’avais arrêté la voiture. » (p. 26-27)


L’avis de Quatre Sans Quatre

Nicole et Louis se découvrent au cours d'un orage, elle est trempée et plus que nue tant sa robe légère colle à son corps. Il est immobile, semblant l'attendre depuis la nuit des temps dans le décor minéral des montagnes de l'Aude. Il est là, c'est tout. Elle est arrivée ici en se trompant de chemin, il n'y a pas de hasard, ce devait être ainsi. Lui, le reclus, vivant à l'écart du village et de ses habitants, elle, la nouvelle maîtresse d'école qui ne sait toujours pas pourquoi elle a accepté ce poste si loin de tout. Lui, le taiseux, elle, à l'existence si morne jusque-là, mais à la vie fantasmatique si riche. Une évidence immédiate et irrépressible.

Les deux amants vont peu à peu, délicatement, débusquer les recoins secrets de l'autre, comme on retire soigneusement une pierre pour cueillir la girolle poussée à travers une faille. Louis va lui apprendre à lire la montagne, elle lui fait prendre conscience qu'il a retrouvé toute son humanité aprés son passage à vide au sortir de son engagement dans la Légion étrangère. Louis est un héros, il s'en est fallu de peu qu'il soit décoré, si peu. Il s'est sorti d'un piège en Afrique où toute sa section a perdu la vie, tuant à son tour le commando entier qui les avait attaqués. Mais la sauvagerie s'est emparée de lui, l'inconscience du danger et sa conduite au combat ensuite, avait conduit l'armée à mettre un terme à son contrat. Libéré, il avait fait quelques sérieuses bêtises avant de trouver la force de prendre le chemin de la rédemption qui semble aboutir à Nicole. Ce sont ces erreurs d'un homme profondément traumatisé dont vont profiter les forces obscures qui semblent vouloir provoquer la perte de Louis.

Celui-ci chasse – braconne -, cueille et effectue quelques travaux de bricolage pour la commune. Bien que profondément solitaire, il s'est mis depuis quelques temps à prêter la main à des luttes écologistes : fauchage de céréales OGM, rejet d'un projet de barrage qui risquerait de nuire gravement à sa région. Il n'est pas à proprement parler un militant, il ne veut pas se mettre en avant, il fait ce qu'il croit juste, mais avec une détermination totale.

Pourtant, dehors, dans le secret des services de renseignements, il a été choisi, il est celui qui portera le chapeau d'une opération bien pourrie de manipulation. La machine à broyer au nom de l'intérêt national, largement couplé à des intérêts financiers particuliers, est en marche. Louis et Nicole se trouvent pris dans une machination qui les dépasse, une traque infernale et cruelle.

Roman à deux voix, le journal de Nicole et le manuscrit de Louis, écrit sur des morceaux épars de papiers d'emballage, que la jeune femme tente de remettre en ordre, d'amender, de préciser. Ce texte passionne autant par l'intrigue amoureuse singulière que par les opérations secrètes qui se déroulent dans l'ombre. J'aurais dû mettre amoureuse au pluriel parce qu'il y a également cet amour sans borne de Louis pour la nature, sa faune, sa flore et ses pierres, celle qui lui a permis de reprendre pied, de redevenir un homme après avoir été une machine à tuer, permis de se réintégrer et, par là-même, d'être disponible pour accueillir Nicole.

Simple mortelle, c'est l'affrontement de deux mondes tout aussi secrets l'un que l'autre, la passion des amants et les forces paramilitaires qui ont juré la perte de Louis. Les amoureux construisent leur vie, les agents de l'ombre arrangent la réalité, la torde pour détruire sans laisser de traces. Il faut éliminer une experte qui a pipeauté un rapport mais s'est ravisée par la suite, mettre ce meurtre sur le dos des écolos. Louis a le profil du tueur, on exhume son passé, on met des détails sordides en avant, on maquille la réalité au besoin, les médias avaleront la bouillie sans broncher et présenteront l'assassin au bon peuple avide de gueules de tueurs toute fabriquées. Pas besoin de chercher bien loin en matière à racontars, le petit village, comme toutes les communautés isolées, est une mine de ragots, les pressions hiérarchiques sont telles que le malaise ressenti par la nouvelle commandant de gendarmerie locale est vite étouffé.

Lilan Bathelot signe un superbe roman noir, anime des personnages magnifiques, Nicole et Louis, en premier lieu, le quasi ermite et sa dimension presque christique du sacrifice, elle dans sa recherche désespérée de parvenir à traduire cet amour en mots, de ne pas l'abimer au détour d'une phrase ou d'une expression malheureuse, ce souci méticuleux de la chronologie qui la hante comme si l'enchaînement des faits recelait une vérité cachée. L'auteur essore un fait divers, en extrait toutes les parcelles d'humanité et de cruauté, les livre dans les somptueux paysages des montagnes de l'Aude. Dans ce décor sauvage, brut, s'agitent des personnages complexes, riches, finement décrits et étudiés, en prise à une mécanique kafkaïenne inexorable.

Du noir à l'état pur dans une nature éclatante de lumière !


Notice bio

Né en 1959 dans le sud de la France, Lilan Bathelot a été cracheur de feu, ouvrier, professeur de philosophie, employé dans le bâtiment, champion de France de tir, etc. En 1997, il se lance dans l’écriture et deviendra l’auteur d’une oeuvre variée allant du roman noir à la littérature jeunesse en passant par le théâtre. Il a signé entre autres le roman Terminus mon ange, publié en 2014 aux éditions La Manufacture de Livres.


SIMPLE MORTELLE - Lilan Bathelot - La Manufacture de Livres - 440 p. janvier 2018

photo : Montagnes de l'Aude - Pixabay

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