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Chronique Livre :
SIRÈNES de Joseph Knox

Chronique Livre : SIRÈNES de Joseph Knox sur Quatre Sans Quatre

Joseph Knox est un jeune écrivain anglais. Sirènes est son premier roman - situé à Manchester que connaît bien l’auteur - et il en a écrit depuis deux autres dans lesquels on retrouve Aidan Waits, attachant lieutenant accro aux amphétamines, couvert de bleus et de bosses.


«  Ensuite, je repris les patrouilles de nuit. Plus question pour eux de me filer des missions de jour. Je passais mon temps à répondre à des appels d’urgence à 4 heures du mat, je montais et descendais les escalators morts en essayant de ne penser à rien. J’étais très doué pour ça dans le temps. J’eus du mal à y croire, quelques mois plus tard, quand je revis mon souffle dans l’air. Quand je vis revenir le mois de novembre.
« Ça dégringole », dit Sutty, qui refusait de sortir de la voiture. Parfois, c’était de la grêle et parfois de la neige fondue. Ce soir, ça tombait à verse, la pluie étouffait les lumières et nettoyait les rues. Elles en avaient bien besoin. Mon coéquipier me tendit son journal et je descendis de la bagnole en le tenant au-dessus de ma tête comme un parapluie.
On répondait à l’appel d’un gérant de magasin caritatif. Je regardais sa bouche remuer. Il voulait que je fasse déguerpir deux sans-abri qui avaient trouvé refuge dans l’entrée de l’immeuble. Je ne comprenais rien à son histoire, mais bon, il faut dire que je n’écoutais pas vraiment. Il avait des poils noirs emmêlés dans les narines ; on aurait dit le commencement de la moustache de Hitler. Je jetais un coup d’oeil à l’homme et à la femme qui dormaient dans l’entrée, j’accusai le gérant de faire perdre son temps à la police et regagnai la voiture sous la pluie.
Je grimpai à bord et rendis à Sutty son journal trempé, sa punition pour ne pas être venu avec moi. Il me regarda d’un air mauvais et reporta son attention sur une page pliée, dégoulinante.
« Tu as vu ce truc ? » Il brandit le journal et jaugea ma réaction. « C’est moche de mourir comme ça, non ? »
La photo était floue à cause de la pluie, le texte aussi, mais je reconnus la fille. Elle avait fait partie d’un groupe, trois filles que j’avais fréquentées un moment l’année dernière. Le sous-titre de l’article indiquait qu’elle avait vingt-trois ans au moment de sa mort. Elle en avait donc vingt-deux quand je l’avais connue. Par la vitre, je regardais novembre qui revenait. Elle était la dernière des trois. » (p.11-12)


Aidan Waits est un jeune inspecteur et il fait les patrouilles de nuit, dangereuses et pleines de tentations aussi bien celles de la violence que de la drogue. Et, bien sûr, ça ne loupe pas, Aidan fait main basse sur une saisie, se fait prendre et punir. 

Son chef lui propose - mais avait-il le choix? - une mission pour laquelle avoir la réputation d’un flic pourri est un avantage. En effet, il doit infiltrer le milieu de la came à Manchester, tenu par le très riche et charismatique Zain Carver, afin non pas de démanteler le réseau, mais plutôt de venir en aide à David Rossiter, député, dont la fille de 17 ans seulement s’est enfuie de chez elle pour vivre dans l’entourage de Carver, et même travailler pour lui.
Tous les risques sont pour la pomme d’Aidan, on l’a bien compris, et aucune aide ne lui sera apportée, bien entendu, à lui de se débrouiller tout seul. Et sinon, c’est le procès et la taule.

Bien vite, Aidan retrouve Isabelle. Elle travaille effectivement pour Carver, elle collecte l’argent discrètement et le lui apporte, comme plusieurs autres jeunes femmes et elle a peur, très peur, mais ce n’est pas de Carver. Autour d’elle gravite tout un monde de jeunes femmes, les sirènes de Carver, de malfrats plus ou moins patentés, comme Grip, qui doit à une mauvaise dope un corps partiellement bousillé, ou comme Neil, un barman au passé assez chargé et qui préfère vivre sous une fausse identité.

Entre passages à tabac, pertes de connaissance, amphètes et alcool, l’enquête d’Aidan progresse de façon un peu chaotique, de grands trous noirs ponctuant ses avancées et ses découvertes.
Il est futé et extrêmement observateur, très malin et un peu beaucoup téméraire, ce qui n’est pas du goût de tout le monde, surtout quand il se met en tête de découvrir aussi ce qui est arrivé à Joanna Greenlaw, disparue dix ans auparavant et qui était une Sirène, elle aussi. On n’a jamais retrouvé son corps ni su ce qui lui était arrivé.

Il faut dire que Carver n’est pas un tendre, ni ceux qui travaillent pour lui ou contre lui, d’ailleurs, puisque son règne est désormais contesté par celui que Carver a évincé et qui vient de sortir de prison, très désireux de reprendre le contrôle de tous les trafics juteux qu’il avait en main.

Aidan a des défauts – son penchant pour la drogue et l’alcool, son côté tête brûlée aussi – mais il a le coeur plutôt tendre et le sort de ces filles ne le laisse pas indifférent : Isabelle, dont il soupçonne qu’elle a été victime d’abus sexuels, ce qui expliquerait son comportement auto-destructeur, mais aussi Sarah Jane qui surveille Isabelle pour Carver, son amant, et puis Catherine, dont il tombe amoureux, comme s’il pouvait se payer le luxe de l’amour.

Le monde dans lequel ce roman nous plonge clignote dans la nuit et vacille, tout déglingué, roulant dans le caniveau après un tabassage en règle. On n’y trouve pas seulement un portrait de la pègre mancunienne, laquelle ressemble à toutes les autres, mais aussi celle de la jeunesse friquée qui s’envoie des saloperies dans les veines quand les parents ont le dos tourné. Parfois, la dope est coupée de cyanure, de mort aux rats et les mômes meurent tout bleuis, dans leur vomi et leur rêves létaux de s’encanailler entre riches. Politiciens, policiers, petites frappes et gros caïds, tout le monde s’entend pour faire du fric sur le dos des plus vulnérables, pour exploiter la misère, la solitude et la peur. La mort comme seule échappatoire, avec le sale espoir qu’elle ne soit ni trop douloureuse ni trop lente.

Du noir, du noir, encore du noir, avec pour seul fanal la petite lumière obstinée de la volonté d’Aidan de trouver, quoiqu’il lui en coûte, la vérité.


Musique :

Céline Dion - My Heart will go on

The Rolling Stones - Exile on Main Street

Elton John - Candle in the Wind

Audrey Hepburn - Moon River

Joy Division - Heart and Soul


SIRÈNES - Joseph Knox - Le livre de poche - Éditions du masque - 503 p. octobre 2019
Traduit de l’anglais par Jean Esch.

photo : pont de Manchester by Jack Broadley pour Pixabay 

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