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Chronique Livre :
SIX-QUATRE d'Hidéo Yokoyama

Chronique Livre : SIX-QUATRE d'Hidéo Yokoyama sur Quatre Sans Quatre

Le pitch

Le six-quatre ? Une affaire non résolue qui remonte à l’an 64 du règne de l’empereur Shôwa. Une fillette de sept ans enlevée et assassinée sans que l’on parvienne à arrêter son ravisseur. Quatorze années ont passé, l’empereur n’est plus le même, mais la plaie reste ouverte pour cette région du nord de Tokyo.

Dans cette année civile 2002, la prescription des faits approche. Pourtant, pas question de baisser les bras. Le grand chef de la police nationale doit venir l’annoncer officiellement au père de la victime et à la presse. Le commissaire Mikami, en charge des relations publiques depuis peu, a une semaine pour organiser la visite. Premier défi: régler au plus vite un différend avec les journalistes; deuxième: vaincre la résistance du père; troisième: ne pas se laisser envahir par ses propres démons. Mais pour relever ces défis, il lui faut avant tout débusquer la vérité aux sources les plus profondes de l’affaire et de l’âme humaine, là où il n’aurait jamais pensé la trouver…


L'extrait

« Un peu plus et il aurait dit que son travail ne consistait à rien d’autre qu’à faire bon ménage avec les médias et à nouer des relations de copinage pour désarmer les critiques adressées à la police. Les RP n’avaient alors pas un long passé. Une chose était certaine : l’inexpérience dont on faisait preuve en était une conséquence directe. Mais on pouvait aussi mettre en cause le système imposé par l’Agence nationale de la police, qui consistait à concentrer l’ensemble des sources d’information dans les seules Relations publiques. Les affaires étaient l’apanage des « services de terrain » de la PJ, en premier lieu de la division des Enquêtes criminelles. Le système selon lequel l’Administration se chargeait de communiquer sur les résultats d’enquêtes laissait apparaître en filigrane l’intention de déposséder la Criminelle de ses prérogatives. Jusque-là, elle avait eu la mainmise directe sur la communication, laissée à la discrétion du directeur ou du chef de service ; quant aux flics, ils étaient libres de distiller leurs faits d’arme devant la presse, on fermait les yeux.
« Le système des RP est ce que les Bateaux noirs ont représenté pour notre pays à la fin de la période d’Edo ! » C’est par ces paroles, rapportait-on, que le premier directeur avait exprimé sa vibrante émotion. Les Enquêtes criminelles avaient tremblé sur leurs bases, à l’instar du gouvernement de l’ancien régime découvrant soudain les vaisseaux de guerre américains. Pendant les premiers temps de sa mise en place, ces dernières n’avaient pas caché leur animosité envers leurs homologues de l’Administration, mais bientôt elles l’avaient mise en sourdine et on avait vu émerger peu à peu une organisation nouvelle de nature gestionnaire. » (p. 22/23)


L'avis de Quatre Sans Quatre

C’est bien connu, y a rien de plus chaud pour un bon flic qu’un cold case. Celui qui tombe sur la commissaire Mikami ne déparerait pas ceux qui préoccupent un Harry Bosch en pleine forme. Après une vingtaine d’années de bons et loyaux services, ce policier intègre a été muté à la direction du service des relations publiques d’un commissariat au nord de Tokyo. Il doit faire face à une meute de journalistes insolents avides de toujours plus de renseignements confidentiels qu’il ne peut leur donner. Le cold case en question donne le titre du roman, Six-quatre, ainsi nommé parce que le crime a eu lieu la soixante-quatrième année de l’ère Shôwa, soit en 1989. 

Au deux-tiers du roman, nouveau kidnapping, une jeune fille de dix-sept ans, ressemblant fortement au six-quatre - à tel point que le flic se demande si ce n'est pas un canular - est perpétué, amenant encore un peu plus de confusion dans l’affaire de Mikami. D'autant plus que cette nouvelle affaire remet en cause la visite du directeur général, il faut redéfinir la stratégie de communication de la police. Pas pour plus d'efficacité, afin que le Directeur ne perde pas la face en se déplaçant de manière inappropriée pour un crime ancien alors qu'un, plus récent, réclame tous leurs efforts.

Tollé général au service des Relations publiques du commissariat. Le roman s’ouvre sur une de ces crises au cours de laquelle Mikami est contraint d’opposer un refus à une demande inadmissible de l’ensemble des reporters des principaux journaux. Mais ce n’est pas ce qui mine Mikami : sa fille adolescente, Ayumi, a disparu depuis trois mois et il revient juste d’une identification où il n’a heureusement pas reconnu le cadavre de sa fille dans le corps qu’on lui a présenté. Pour s’y rendre, il a dû laisser en plan la presse qui ne lui pardonnent pas cet affront.

Sa fille qui se trouvait laide, qui ne supportait plus de lui ressembler et qui a quitté la maison, laissant son épouse désemparée, morte d’angoisse, et leur couple sans âme. La culpabilité en plus pour lui d’avoir transmis ses gènes haïs. Quelques coups de téléphones anonymes, muets, achèvent de persuader sa femme qu’Ayumi est en vie, qu’elle tente de les rassurer, leur existence n’est plus qu’un océan de peur et d’angoisse. La police est prévenue mais Mikami ne donne pas tous les éléments à sa disposition, comme s’il avait peur de trahir sa fille chérie, comme il le fait avec les journalistes qui assiègent son bureau, le royaume de la dissimulation ne s’arrête pas à sa fonction...

Son supérieur lui annonce qu’un ponte de la hiérarchie doit venir en inspection juste avant la fin du délai de prescription dans le dossier ouvert après l’enlèvement d’une fillette retrouvée morte, mais dont le ravisseur n’a jamais été interpellé. Le fameux six-quatre. Mikami se souvient de ce crime, il a enquêté dessus alors qu’il était à la Crime et cet échec est resté en travers de la gorge de tous les policiers. Plus que la piste du kidnappeur meurtrier, c’est celles du travail de ses collègues, des méthodes de la police elle-même et du rôle trouble de sa hiérarchie qu’il va s’efforcer de remonter, passant d’un rideau de fumée à un autre, d’un mensonge à une mystification. Il perçoit très vite les nombreuses zones d’ombre, les chemins qui lui sont interdits sans réellement comprendre les raisons de cette omerta. Seds recherches ne sont pas non plus facilité par le fait que son service est largement méprisé par les enquêteurs de terrain qui le considèrent comme un refuge de planqués incapables et inutiles puisqu'ils géraient très bien les relations médias avant la création des RP.

Contrairement à Harry Bosch dont je parlais plus haut, Mikami enquête au Japon, un pays où on ne badine pas avec le respect des us et coutumes, les codes et la hiérarchie. Même si la société évolue vite, le commissaire se rend vite compte que les jeunes loups de la Crime ne sont plus tout à fait aussi formatés que lui l’était. Ces particularités de la société nipponne seront autant d’obstacles pénibles dans l’avancée de ses investigations. Sous des apparences cordiales, les menaces voilées de ses supérieurs n’en sont pas moins à prendre au sérieux, le commissaire doit en tenir compte au risque de voir ses efforts ruinés. Ces mêmes règles de politesse le freine dans ses interrogatoires des protagonistes de l’affaire, l’empêche d’aller plus avant avec la famille ou les témoins.Tous ces atermoiements, ses barrières accentuent les lenteurs, expliquent les six-cent-douze pages du polar, c’est un travail de fourmi titanesque auquel s’attaque le commissaire.

Avec une minutie fantastique, Hidéo Yokoyama décortique le travail d’archéologue de son personnage principal. Des débris apparents d’une enquête mal entamée, il va peu à peu faire émerger les dysfonctionnements des services. Mikami s’interroge, quel est son devoir ? Obéir à ses supérieurs aux ordres sibyllins ou tenter de trouver ce qui n’a pas fonctionné dans l’enquête initiale ? Quel est son rôle ? Décrypter les consignes volontairement brumeuse ou mettre enfin un nom sur le ravisseur ? Il est pris entre deux feux comme c’est très souvent le cas dans la littérature japonaise, coincé entre son devoir d’allégeance à sa hiérarchie et sa fonction de policier chargé de punir le crime. Pas à pas, d’une écriture incisive qui suit très précisément le rythme lent ou plus vif des progrès de Mikami, c’est toute la masse du travail d’investigation qui est relaté dans Six-quatre.

Mille fois vu dans les polars, le flic intègre et pointilleux qui enquête malgré les embûches tendues par ses collègues et les ordres de ses supérieurs, le sujet prend ici une autre couleur grâce aux particularités de la société japonaise, de la complexité, pour nous, des relations sociales et de la chape de plomb des différents codes les régissant. Par contre la douleur d’un père ou la détermination du chasseur ne changent pas et permettent de se trouver également en terrain connu dans ce copieux pavé. Indice par indice, détail après détail, Mikami poursuit son boulot malgré sa douleur et ses doutes. Il lui faut un coupable, peut-être pour essayer de s’exonérer un peu de sa propre culpabilité vis-à-vis de sa fille, surtout parce que c’est son métier. Plus en tout cas que de délivrer de la bouillie prédigérée à des journalistes sans cesse insatisfaits. Confondre sans humilier, avancer sans brusquer, c’est à ce prix que la commissaire parviendra à avancer sans dévier de son objectif.

Six-quatre est un très grand polar et un formidable voyage au Japon, dans toute sa complexité. Le lecteur découvre patiemment, au cours de pages, les pensées les plus intimes du héros, ses doutes, ses peurs, sa détermination, il progresse ou stagne avec lui comme rarement dans un roman policier. Aucune longueur malgré la taille du bouquin, chaque phrase est utile à l’avancée de l’intrigue ou la complexité des personnages.

Une sensationnelle découverte de cette rentrée littéraire !


Notice bio

Hidéo Yokoyama, né en 1957, a été pendant douze ans journaliste judiciaire avant de devenir l’un des auteurs de fiction les plus prisés au Japon. Sa carrière d’écrivain commence en 1998 lorsque son premier roman remporte le Prix Matsumoto Seicho. Six-quatre, son sixième roman, est vendu à 1 million d’exemplaires la semaine de sa sortie. Sa parution en 2016 en Angleterre lui vaut d’être nominé pour le Gold Dagger Award.


SIX-QUATRE – Hidéo Yokoyama – Éditions Liana Levi – 612 p. septembre 2017
Traduit du japonais par Jacques Lalloz

photo : Tokyo (Pixabay)

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