Quatre Sans Quatre

Chroniques Des Polars et des Notes Fiction Top 10 Recherche

Chronique Livre :
SOCIÉTÉ NOIRE de Andreu Martín

Chronique Livre : SOCIÉTÉ NOIRE de Andreu Martín sur Quatre Sans Quatre

image : détal de la couverture du roman


Le pitch

Les triades ne sévissent pas qu'en Chine : elles se déploient aux États-Unis et en Europe. Seule Barcelone se croit encore épargnée. À tort, selon l'inspecteur Diego Cañas. Il charge son indic Liang, un Sino-Espagnol né à Hong Kong, d'infiltrer pour lui la très discrète mafia chinoise.

Un mois plus tard, on retrouve au petit matin la tête d'une femme sur un capot de voiture. Un crime atroce qui porte la marque des maras, ces gangs ultra-violents d'Amérique centrale. Mais Cañas est convaincu que l'affaire est liée, d'une façon ou d'une autre, à son enquête sur les triades. Reste à le prouver à ses supérieurs...


L'extrait

« « Les Chinois »
Cañas était expert en la matière. C'était lui qui avait rédigé le dernier rapport technique sur les triades. Cañas disait toujours qu'il fallait se méfier d'elles, que les triades, autrement dit les « sociétés noires », étaient très puissantes, qu'elles disposaient d'infrastructures formidables dans des villes telles que Hong Kong, Macao, San Francisco, New York, Amsterdam, Paris et Londres. Barcelone recevait plus de cinq mille containers par jour en provenance de Chine ; officiellement jumelée avec Shanghai, elle était en passe de devenir le port le plus important de la Méditerranée pour tous les bateaux arrivant d'Extrême-Orient par le canal de Suez. Et on pensait encore que les triades restaient en marge ? Rien qu'à Hong Kong, on estimait qu'il en existait une cinquantaine qui essaimaient dans le monde entier, et aucune d'entre elles ne seraient arrivée jusqu'à Barcelone ? La ville compterait des mafias russes, italiennes et mexicaines, mais pas chinoises ? Pourquoi ? Parce que la police barcelonaise serait meilleure que celle des Pays-Bas, de France, de Belgique ou du Royaume-Unis, peut-être ?
« Toi, tu es donc convaincu qu'on a des triades chinoises à Barcelone ? lui a demandé le commissaire en chef.
- Tu sais bien que oui, j'en suis sûr.
- Alors pourquoi est-ce qu'on ne sait rien sur elles ? Pourquoi n'y a-t-il aucun jugement mettant en cause des Chinois dans le crime organisé ? » dit-il. »


L'avis de Quatre Sans Quatre

Les sociétés noires, autre nom des triades, ces clans mafieux chinois, sont comme la matières de la même (absence) de couleur qui constitue notre univers. On en voit les effets, la force, mais personne en sait les définir précisément et en donner les détails. La franchise barcelonaise de cette branche du crime organisé asiatique n'échappe pas à la règle. Pénétrer dans ce système, c'est franchir le miroir, il faut changer d'identité, appréhender un monde où le faux-semblant est la règle, où rien n'est ce qu'il semble être.

Pour mener l'enquête dans cette atmosphère de brouillard absolu, l'inspecteur Diego Cañas pense posséder l'arme absolue : un indic métisse, Espagnol et Chinois, Juan Fernandez alias Liang. Il y tient à le partie chinoise de sa génétique et méprise ce nom et son père, marin au long cours, tyran domestique qui n'a jamais considéré sa mère autrement que comme une esclave. Le jeune Chinois a toutes les qualités requises, il est malin, expert et professeur de hsing yi chuan, « une variante du kung fu » et a des connaissances qui gravitent dans l'orbite du probable chef de la société noire locale.

Liang infiltre donc la boutique et les affaires de Monsieur Soong par le meilleur des biais, son désir ardent pour la très jolie Pei Lan, fille du mafieux, pas insensible non plus à ses avances. Le lecteur entre alors dans un monde inconnu, jalousement gardé, celui des exilés et de ceux qui les exploitent, des banques parallèles, des trafics colossaux transitant par les plus grands ports d'Europe, gérés par d'obscurs boutiquiers, une strate de Barcelone que la police ne peut pas attaquer de front tant elle est mouvante, secrète et hyper organisée. Même au sein de la bande, le schéma hiérarchique est tel qu'il est impossible à un membre de décrire l'ensemble de l'organigramme.

C'est à cette tâche redoutable que s'attaque Cañas, déstabilisé par une vie de famille perturbée, sa fille adolescente lui en fait voir de toutes les couleurs, sa femme supporte de moins en moins ses longues absences. Andreu Martín envoie ses enquêteurs dans la fumée épaisse, bien aidé par les politiques jamais avares de pressions sur la hiérachie, les fait avancer à tâtons dans un brouillard infernal, toujours en équilibre instable entre leur vraie personnalité et celle qu'ils doivent exhiber pour mener à bien leur mission, ou simplement survivre. Chaque personnage principal est double, voire triple, Pei Lan, Liang, Monsieur Soog, Cañas, change en fonction de l'interlocuteur et du moment. Ce roman montre une société en strates, une mille-feuille dont les couches coexistent mais s'ignorent et c'est passionnant.

Dans cette longue partie de poker menteur, le lecteur attentif va de surprise en surprise, suit les méandres d'une ville gangrénée par des gangs plus ou moins communautaires, fleurissants sur la pire des misères. Société Noire est un roman social, engagé au sens noble du terme, il dénonce et instruit tout en passionnant par ses puissantes intrigues et récits mêlées. La vie cachée de Barcelone, les difficultés des différentes polices à pénétrer un milieu de plus en plus spécialisé et organisé, tout est peint avec talent et originalité. Société Noire n'est pas un polar de plus se passant dans la capitale catalane, il en explore les arcanes et surprend son lecteur par la qualité de l'histoire.

Un des grands polars de l'année sans aucun doute, du suspense à revendre (au noir) et de l'action qui n'éclipsent pas la dimension presque documentaire de la réalité des triades et de ses diverses activités.


Notice bio

Andreu Martín est né à Barcelone en 1949. Dans les années 80, il a contribué au développement du roman policier espagnol moderne aux côtés de Manuel Vasquez Montalban et Francisco Gonzalez Ledesma. On le connaît en France, notamment, pour ses romans Prothèse et Barcelona Connection (prix Dashiell Hammet 1989), parus à la Série Noire. Il est aussi l'auteur d'un épisode du Poulpe : Vainqueurs et cons vaincus. Il écrit également pour la jeunesse.


La musique du livre

Comme d'habitude, pas de problème avec les livraisons des éditions Asphalte, la playlist de l'auteur est en fin d'ouvrage. Une petite sélection parmi les neuf titres présents :

Joan Manuel Serrat - No hago otra cosa que pensar en ti

Bebo Valdés & Diego El Cigala - Corazón Loco

Oscar Paterson Trio – Night Train

Blood, Sweat & Tears - And When I Die

SOCIÉTÉ NOIRE – Andreu Martin – Asphalte – 312 p. octobre 2016
Traduit du catalan par Mariane Millon

Chronique Livre : UN BILLET POUR L’INCONNU de Véronique Zaborowski Chronique Livre : LA BLANCHE CARAÏBE de Maurice Attia Chronique Livre : JE SUIS INNOCENT de Thomas Fecchio