Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
SOLEIL DE CENDRES de Astrid Monet

Chronique Livre : SOLEIL DE CENDRES de Astrid Monet sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans Quatrième… de couv…

L'histoire se déroule à Berlin aujourd'hui et se passe en trois jours : le jour du retour, le jour du tremblement et le jour sans nom. Trois jours durant lesquels que va se jouer le destin de trois personnages.

Dans une Europe accablée par une chaleur étouffante, Marika, 38 ans, revient à Berlin avec son fils Solal. Ce voyage en Allemagne replonge la jeune française dans une langue étrangère et un passé douloureux : sept ans plus tôt, à la naissance de Solal, elle a quitté la ville brutalement. Aujourd'hui, elle emmène son enfant rencontrer pour la première fois son père, Thomas, un célèbre dramaturge et metteur en scène allemand. Elle accepte de les laisser seuls tous les deux pour une nuit.

Le lendemain, alors qu'elle doit les retrouver dans un café, une catastrophe naturelle sans précédent va bouleverser le pays et le destin de cette famille. Dans l'Ouest de l'Allemagne, un vieux volcan s'est réveillé : une éruption d'une intensité terrible laisse échapper une nuée ardente et en quelques heures un nuage de cendres recouvre Berlin de ses flocons noirs. Au même moment, la ville est secouée par un violent tremblement de terre qui coupe la ville en deux. Dans ce décor de fin du monde, Marika part à la recherche de son fils, pris au piège avec son père dans les décombres.


L’extrait

« La lumière brûlante du mois d’août l’oblige à cligner des yeux ; Solal suit avec exactitude la forme abstraite taillée au cutter sur la vitre du wagon. L’enfant se concentre pour ne pas sortir du chemin tracé par le dessin. Il a oublié ses lunettes de soleil sur la table de la cuisine, sa mère lui a pourtant répété de les prendre, mais l’excitation du voyage les déboussole tous les deux. Solal vit seul avec sa mère. Souvent il ne dit pas « Maman », mais l’appelle par son prénom, Marika. Marika et maman, cela se ressemble, mais ce n’est pas toujours la même personne, pense-t-il. Marika et Solal habitent une ville au bord de l’océan Atlantique, ils partagent un appartement deux pièces (Marika dort dans le canapé du salon). La nuit, lorsqu’elle laisse les fenêtres ouvertes, il lui arrive d’entendre au loin le cri des vagues et elle s’imagine dans une autre vie, une vie vécue, ancienne, où elle danse la nuit. Elle garde les yeux fermés et, allongée sur son canapé, la porte de la chambre entrouverte, elle écoute le souffle lent de Solal – Oui il dort bien ça va –, un vent frais glisse sur son visage, et elle imagine l’entassement des corps, l’odeur de transpiration et de tabac. Les dos, les torses mouillés par la danse, la sueur, les bouches furieuses et déchirées par le désir, ils bougent. Emportés par le rythme du flot électrique et incessant, les corps se tordent et ondulent. Les tympans explosent sous les décibels éreintants de la musique. La foule serpente. La tête penche en arrière, un peu d’alcool coule le long de la commissure des lèvres. Les visages s’éclairent par intermittence. Peints par des traits de lumière bleus, rouges, blancs, ils vivent au hasard des rencontres de la nuit. À l’aube, prise par le vertige du désir et de la solitude, Marika s’imagine marcher dans le bruit lent de la ville. Près du canapé, posé par terre sur la moquette grise et tachée, le réveil de son téléphone portable sonne l’heure de se lever. Dans trente minutes, il faudra réveiller Solal, préparer son petit déjeuner, l’aider à s’habiller, à se brosser les dents, lui mettre son blouson, prendre les clés, l’accompagner à l’école.
Le mois dernier, alors que Solal, installé à la table de la cuisine, lisait un livre emprunté à la bibliothèque, sa mère s’est assise en face de lui. Elle a gardé le silence qu’elle observait en général avant de lui annoncer une chose qui sortait de leur quotidien, une sortie au cinéma, par exemple. Après un long soupir, elle a dit sobrement :
- Est-ce que tu veux voir ton père ? » (p. 15-16)


L’avis de Quatre Sans Quatre

Soleil de cendres sur notre futur proche, hélas, trop proche, inéluctable. Marika, habitant avec son fils, dans une ville française proche de l’océan Atlantique, se décide enfin à présenter à Thomas, son ex-amant berlinois, Solal, le fils qu’ils ont conçu ensemble. Marika, 38 ans, s’est enfuie de la capitale allemande, son père ne l’a jamais vu. Dans une légère anticipation, le climat se conforme alors en grande partie aux prévisions les plus pessimistes des scientifiques. L’air est étouffant, les températures frôlent les 45°, l’eau potable commence à manquer et est rationnée. Partout des voix s’élèvent afin d’exiger un meilleur respect de l’environnement, une baisse des gaz à effet de serre. La police intervient, gaze, menotte, matraque, embastille, comme si faire taire équivalait à enrayer les problèmes.

Thomas est auteur dramatique, metteur en scène, il dirige une compagnie théâtrale de renom. La rencontre initiale se passe bien, à tel point que Marika autorise l’enfant à demeurer chez son père pour la nuit, elle dormira à l’hôtel. Le lendemain, dans l’ouest de l’Allemagne, un ancien volcan que l’on croyait éteint se réveille, l’éruption déclenche un incendie apocalyptique, une catastrophe de fin du monde entraînant l’évacuation des habitants d’une partie de l’Europe et la mobilisation totale des secours. Comme si ce n’était pas suffisant, un séisme terrible coupe littéralement Berlin en deux. Marika d’un côté, Thomas et Solal de l’autre. La jeune mère terrifiée n’a plus qu’un objectif : traverser la ville qui se couvre peu à peu d’une épaisse couche de cendres afin de retrouver son fils. Commence alors une errance dans la cité dévastée, une quête effroyable et périlleuse dans laquelle Marika parcourra des lieux lui rappelant sa vie à Berlin et rencontrera divers personnages qui tenteront de lui venir en aide.

Le roman s’étale sur trois jours, le temps de la Passion, de la mort à la résurrection. Trois jours et deux parties bien distinctes. La première, couvrant l’avant et l’après de l’arrivée en Allemagne. Le temps d’accompagner Marika dans sa réflexion, de comprendre ce revirement qui l’a conduit à accepter la rencontre entre Solal et Thomas. Celui-ci, créateur talentueux, reconnu, se montre un peu intimidé de ce fils inconnu qu’il ne sait pas vraiment aborder. Pourtant il sent très vite la force des sentiments qui les relient tous deux. Le fils a appris la langue du père, la communication d’abord hésitante finit par fonctionner. Si bien que Marika les laisse tous deux pour se rendre dans un hôtel, ils se retrouveront le lendemain dans un café.

Berlin n’est pas qu’un décor, la ville palpite, vit, intervient dans la narration et la psychologie des personnages. Astrid Monet évoque, au cours de la balade de Marika, l’histoire, la guerre, la ville de sa jeunesse, mais aussi la division entre est et ouest qui a laissé tant de cicatrices. À commencer par la voisine de Thomas, Alice Kaufmann, attendant depuis plus de trente ans son mari qui devait passer à l’ouest dans le coffre d’une voiture. Il n’a plus jamais donné signe de vie. Pourtant elle y croit encore, guette le message qu’il avait promis de lui faire parvenir. Berlin, c’est aussi une capitale artistique, les squats, le rock alternatif, le brassage des cultures joyeux et productif. Malgré les conditions climatiques extrêmes, cette première partie s’attache aux personnages, fouille leurs failles, les désirs, les désillusions et les espoirs, livre une analyse en profondeur des ressorts qui les animent... jusqu’au désastre du second jour et le début de la seconde partie.

À partir de là, le revirement est total. Il n’y a plus que l’urgence, la course effrénée à travers les décombres, le souffle coupé, les bronches envahies par les cendres. Il n’y a plus que la peur de ne pas revoir Solal qui efface la terreur de cette fin du monde. Marika, perdue dans ce paysage dévasté, assoiffée, désemparée va vivre deux jours en enfer, alternant espoirs fous et déceptions dramatiques. La disparité entre ce premier jour si riche en émotions, dans lequel l’autrice touche joliment à l’intime de chacun des protagonistes et la frénésie des deux suivants, mettant de côté cet aspect pour plonger le lecteur dans un film-catastrophe à gros budget, crée un déséquilibre narratif assez perturbant donnant l’impression d’entamer un second roman, à suspense celui-ci, une errance hallucinée dans un chaos gigantesque. Du moins en ce qui concerne Marika.

Pendant ce temps, Solal et Thomas, coincés dans une rame de métro, bloquée par les effets du tremblement de terre, vont tisser des liens uniques au cours de scènes qui apaisent la course folle de Marika. Alors que le désordre et la tourmente règnent au-dessus de leur tête, le père et le fils, dans une situation pourtant largement aussi dramatique, permettront à l’autrice de livrer quelques-unes des plus belles pages du roman.

Un style assez sec, des phrases courtes en adéquation avec le scénario catastrophique et l’urgence de cette course contre la montre dans un monde qui s’effondre. De très jolis moments de tendresse au milieu du cataclysme dans ce premier roman français publié par Agullo Éditions.

Un bon roman, légère anticipation sur le désastre écologique en cours et l’effondrement qui menace, une mère cherche son fils dans Berlin en ruine, oppressant et effrayant...


Notice bio

Astrid Monet est née en 1976 à Orléans. À l’âge de 21 ans, elle part s’installer à Berlin où elle travaille comme comédienne pendant une douzaine d’années. Elle remporte de nombreux prix lors de différents concours de nouvelles, et son premier roman À Paris coule la mer du Nord, a reçu un bel accueil en librairie. Soleil de Cendres est son deuxième roman. Elle vit aujourd’hui à Paris.


La musique du livre

Lotte Lenya - Surabaya Johnny

David Bowie - Heroes

Jeff Buckley - Hallelujah

Marlene Dietrich - Where Are All The Flowers Gone ?


SOLEIL DE CENDRES - Astrid Monet - Agullo Éditions - collection Agullo Fiction - 209 p. août 2020

photo : Pexels pour Pixabay

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