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Chronique Livre :
SOLEIL ROUGE de Matthew McBride

Chronique Livre : SOLEIL ROUGE de Matthew McBride sur Quatre Sans Quatre

photo : Pixabay


Le pitch

Le comté de Gasconade, paumé dans les plaines du Missouri, n'est pas qu'un décor champêtre de cow-boy. C'est une usine à méthamphétamine qui tourne toute la sainte journée. Production et consommation. Ça cuisine partout. Chaque remise, chaque garage ou caravane est utilisé pour produire. Une culture vivrière en quelque sorte. Même les flics se laissent appâter par tout le fric en liquide que génère cette florissante activité.

Le shérif-adjoint Dale Banks tombe, par hasard, sur 52 000 dollars, bien empaqueté dans un endroit vraiment inattendu, en fouillant la caravane d'un revendeur. Il ne peut pas s'empêcher de se les mettre au chaud, même s'il sait que le dealer à qui il les a piqués va se foutre dans une rogne terrible et que sa peau est sérieusement en danger.

Il faut dire qu'il a d'excellentes raisons pour étouffer ce pognon, des raisons personnelles, mais bon, que celui qui n'a jamais péché, etc. Rien en va être simple pour lui parce qu'il va se découvrir une sacrée bande de cinglés aux fesses, dont un révérend autoproclamé, érotomane pervers, aux sacrements vraiment originaux et flippants.

C'est dingue ce que des gens sont capables de faire pour quelques liasses de biffetons...


L'extrait

« Ils fumèrent de la meth jusqu'à ce qu'il fasse trop noir pour distinguer ce qui chauffait de ce qui brûlait, et il durent finalement admettre que le vieux ne viendrait pas. Jerry Dean tint Jackson pour responsable. Lui dit qu'il aurait dû le savoir.
Comment j'aurais pu le savoir ? Je suis ici avec toi, non ?
C'est ton oncle, pas le mien !
Ouais, c'est bon, pas la peine de me le rappeler ? Jerry Dean.
Le vieux pick-up Chevrolet vibra lentement, mais finit par démarrer, et Jerry Dean écrasa la pédale d'accélérateur. Les soupapes cliquetèrent quand le camion s'éloigna du bois et remonta sur l'asphalte. Jerry Dean embraya, passa en seconde, le véhicule hors d'âge cracha et toussa, puis se mit à rouler comme doit le faire une bonne Chevrolet.
Il allait être emmerdé s'il ne récupérait pas les cuves. Le genre d'emmerdes à cause desquelles on finit amoché si les choses tournent mal. Ceux avec qui il travaillait étaient des durs à cuire des collines et des bois. Il devait tenir compte de ses associés.
Jerry Dean Skaggs était en affaire avec une famille qui fabriquait de la méth avec de l'ammoniac anhydre qu'il fournissait. De drôles de ploucs de Goat Hill. Un pervers nommé Butch Pogue, qui était violent et cruel. Encore plus que Jerry Dean pensait l'être lui-même.
Un jour, Butch avait tué un homme. Il avait fait de la prison à cause de ça. Pourtant, au centre correctionnel d'Algoa, il avait rencontré le Seigneur et s'était repenti de ses péchés. Il se faisait désormais appelé ”révérend”, mais Jerry Dean pensait que ce titre était pure invention. » (p. 28/29)


L'avis de Quatre Sans Quatre

« ils n'en mouraient pas tous mais tous étaient frappés »

Certes, la méthamphétamine n'est pas la peste de Jean de la Fontaine, par contre, dans le comté de Gasconade, ça revient un peu au même. Il y a bien sûr de braves gens, honnêtes, travailleurs, et tout le toutim, mais pas simple d'identifier les exceptions s'il y en a, ça cuisine de partout, et quand les rednecks ne sont pas aux fourneaux, ils sont à la vente ou à la consommation, certains stakhanovistes pratiquant assidument les trois activités en parallèle. Le cash circule comme un torrent de montagne et il n'est pas étonnant que le shérif-adjoint se soit laissé emporter lui aussi par le flot, à force d'avoir les pieds dedans...

Ce qui l'est plus, c'est qu'il soit resté aussi longtemps d'une honnêteté scrupuleuse. Là, c'est l'éternelle histoire, l'occasion fait le larron, et 52 000 dollars empaquetés bien propre comme un cadeau, y a de quoi déstabiliser le plus probe des hommes. Surtout s'il a des soucis financiers pour assurer un avenir à sa famille chérie. Mais prendre cet oseille va mettre sérieusement en danger son propre avenir très proche, il le sait, il va falloir jouer fin et serré. Personne dans les environs digne de la moindre confiance, tout est gangrené, corrompu, des autorités les plus hautes au moindre péquenaud croisé dans la prairie, il est seul. Un père mort, flic déjà, ayant failli, tombé dans la bouteille, Dale Banks est policier presque par compensation, mais mari et père avant-tout.

« - T'es à peu près aussi utile que des nichons sur un poisson-chat. »

Le pognon circule donc, les produits chimiques aussi, il faut bien les ingrédients idoines pour des recettes réussies, et les aphorismes désopilants également. Dans l'atmosphère délétère des volutes empoisonnées, les abrutis qui tiennent le marché s'échangent des noms d'oiseaux, échafaudent des plans alambiqués (c'est le cas de le dire) pour se procurer de l'ammoniac anhydre, quitte à dépouiller sa propre famille. Bien sûr que ça sent Breaking Bad à plein nez, mais sans Walter White/Heisenberg, les cerveaux embrumés des ploucs locaux s'échinent à retrouver le fric disparu et à dénicher de quoi réaliser la prochaine fournée. C'est que l'illuminé produisant la came n'est pas un rigolo et qu'il vaut mieux le fournir en temps et en heure. Un vrai bon cinglé mystique, la sienne de mystique, pas une officielle estampillée, comme presque seul le Midwest peut en produire, polygame, sadique et d'une dangerosité absolue mais des doigts de fée quand il s'agit de réactions chimiques.

« - Dehors, il fait plus chaud que dans une chaussette de laine avec deux rats qui baisent dedans. »

Soleil Rouge est un roman noir exceptionnel, un uppercut magnifique, direct au but, sans détour et sans retenu ! Les personnages sont riches, campés avec force, et le scénario, très cinématographique, alterne les scènes les plus dingues et le bon vieux country polar US des familles. Ce comté, c'est un petit enfer, plus rien ne se tient à sa place pour servir de repère, chacun se débrouille comme il peut pour assurer sa survie et celle des siens en milieu hostile. Il n'y a plus de police fiable, plus de lien qui tienne quand de la dope ou ce qui sert à en fabriquer est en jeu, sans parler du cash qui est à la fois le moyen et la fin de toutes les opérations. Les dealers locaux, Jerry Dean, Fish et les autres, sont des morceaux d'anthologie à eux-seuls, la palme revenant au révérend Pogue, barjot sadique et délirant mystique sanglant, ne perdant pourtant jamais de vue ses intérêts matériels.

« Rentrer vivant à la maison. C'était la devise des flics. »

Même s'il se doute que son larcin ne passera pas inaperçu, Dale Banks ne peut pas anticiper la suite cataclysmique d'événements produits par son moment de faiblesse. La cohésion sociale du comté est en équilibre instable, tout semble aller pour le mieux tant que rien ne vient perturber le système. Le shérif-adjoint, par son geste, va devenir le catalyseur d'une réaction hors de contrôle. Matthew McBride s'amuse à suivre les fourmis du trafic affolées par le coup de pied et il maîtrise parfaitement son affaire. Un air de country furieux, les balles sifflent, les couteaux sont de sortie et les pipes en verre tournent sans cesse pour oublier que la vie ne tient vraiment pas à grand chose dans le comté de Gasconade.

Le récit se déroule pied au plancher, déboule sur les chemins de terre et les rivières gonflées des pluies d'été, la boue giclant sous les roues des vieux pick-up Chevrolet, le sang irisant les flaques ou noircissant un peu plus la terre sèche. C'est du drame ponctué de jus de chique et du grésillement de la méth, le chuintement de la fumée expirée qui « pue comme le trou du cul d'un opposum » et l'éclat des jurons rageurs de ceux qui se sont fait avoir. Même le shérif Longmire de Craig Johnson n'aurait pas tenu dans un tel contexte...

Sans conteste, Soleil Rouge figurera en bonne place dans les meilleurs romans noirs de 2017, Gallmeister commence magistralement l'année. Un roman noir stupéfiant !


Notice bio

Matthew McBride a longtemps vécu dans une ferme du Missouri avec un taureau nommé Hemingway. Son premier roman, Franck Sinatra dans un mixeur, est paru en France en 2015. Il cultive aujourd'hui de la marijuana thérapeutique en Californie.


La musique du livre

Jerry Dean s'en va rendre visite au révérend Pogue, la trouille au ventre, ces rencontres ne sont jamais sans danger, l'autoradio de son pick-up joue du Jamey Johnson, Redneck Side Of Me.

Le père de Dale Banks jouait (mal) du banjo, autant en écouter du bon pour se mettre dans l'ambiance... Grandpa Jones - Mountain Dew.

De la country souvent dans ce roman, pour respecter la parité, j'ai choisi, tout à fait arbitrairement, Kitty Wells, It Wasn't God Who Made Honky Tonk Angels.


SOLEIL ROUGE – Matthew McBride – Gallmeister – 221 p. janvier 2017
Traduit de l'américain par Laurent Bury

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