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Chronique Livre :
SOUS LE CIEL VIDE de Raphaël Nizan

Chronique Livre : SOUS LE CIEL VIDE de Raphaël Nizan sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans Quatrième… de couv…

L’incendie de Notre-Dame survenu en 2019 plonge brutalement le narrateur dans le souvenir d’un épisode brûlant de sa jeunesse. Trente ans auparavant, il avait 18 ans et se tenait tout en haut des tours avec la belle Ayla, d’un an sa cadette.

Rien ne les prédestinait à ce qu’ils allaient vivre, aller toujours plus loin dans le soufre des nuits parisiennes, se perdant toujours plus avant dans les creux et les failles sans fond des ombres qui peuplent les rues, les clubs, le Paris crasseux des hôtels bon marché et des squats.

Deux enfants perdus dans les larmes et la rage, cédant frénétiquement à l’urgence de vivre, amants maudits cherchant tant la rédemption que d’échapper à l’absurde d’un monde, fuyant le désamour par le vol d’un amour plus puissant et peut-être, par la littérature.

Mais Sous le ciel vide c’est aussi la jonction entre deux époques, celle de la fin des années 80, qui a laissé toute une génération dans le néant, tiraillée entre la fin des idéologies et de l’espoir, et l’illusion d’une fête sans fin.


L’extrait

« Si ce jour de mai 1990 nous avions décidé, Ayla et moi, malgré le temps maussade, de passer la journée dehors, loin du squat où, dans la dèche quasi-totale, nous dormions à nouveau depuis quelques jours, quitte à errer sans but, c’est parce que nous savions l’un comme l’autre que son rendez-vous du soir finirait par nous déchirer littéralement, dans l’oppressante pénombre quasi permanente de cet appartement sur cour qui ne laissait presque jamais entrer la lumière. Comme si la crasse que nous incarnions ne devait pas être rendue visible, comme les corps de ces jeunes Russes dans les rues.
Ces Jeunes Russes pour lesquelles, trente ans après, j’étais devenu ce client potentiel à séduire sur la banquette en skaï de ce pub imitation western niché dans l’entresol d’un immeuble dix-huitième de la Nevski Prospekt, dont ne dépassait, au-dessus de l’escalier qui y menait, que la bâche cerclée d’acier d’un chariot du grand ouest et la demie roue en bois au rayon brisé, fixée sur la façade juste au-dessus du niveau du trottoir.
J’avais dû céder, après que ma tentative d’arnaque d’un pigeon d’un lycée des beaux quartiers avait échoué. J’avais dû céder et accepter qu’Ayla joue les escortes pour ces trois connards qui, je le savais déjà, l’entraîneraient dans l’une de ces partouzes d’after dont ils se vantaient chaque fois que nous les croisions, au Studio A, au Queen ou au Boy, lorsque nous étions en chasse de coke ou d’ecsta, les nuits de veine - ou de déveine justement - et d’hystérie lorsqu’un optimisme furieux nourri de toute notre rage guidait nos pas vers des clubs qui n’étaient plus depuis longtemps pour nous les lieux de la fête, moins encore ceux d’une liberté qui n’avait plus que le goût âcre du sperme payant et de l’abandon de soi, seulement celui du boulot, là où il suffisait d’offrir nos corps juvéniles aux appétits insatiables de celles et ceux qui n’avaient plus que l’argent pour baiser ou satisfaire les vices inavouables qu’ils s’évertuaient à cacher au sein de leur foyer, sous leurs costumes élégants qui les faisaient rayonner dans les coursives du pouvoir, sous les ors d’une république à nouveau socialiste qui avait beau avoir réussi le pari d’une plus grande libéralisation des mœurs, était encore loin de permettre le grand jour à ces ministres et ces hauts fonctionnaires qui préféraient nos culs à ceux, vieillissants, de leurs épouses d’apparat, que pour beaucoup, ils n’avaient jamais désirés. » (p. 23-24)


L’avis de Quatre Sans Quatre

Avril 2019, un homme, proche de la cinquantaine, assiste, depuis la fenêtre de son appartement, à l’embrasement de Notre-Dame de Paris. Ce qu’il y voit brûler, disparaître en fumée, ce ne sont ni la charpente ni la couverture en plomb, c’est une partie de son adolescence, lorsque près de trente années plus tôt, ils étaient montés, Ayla, son amour absolu, et lui, tout en haut d’une des tours pour y jouir de leur passion folle. Il avait tout juste dix-huit ans, redoublait sa Terminale, elle avait un an de moins et s’épuisait de son mal-être. Abrutis de fatigue, d’alcool, de shit, de codéine, de misère, ils avaient trouvé l’énergie de grimper les marches pour aller tout là-haut s’accoupler chez Quasimodo.

Rejeté par sa famille aisée, père haut fonctionnaire, mère sans indulgence pour sa différence, le jeune homme avait entraîné Ayla dans son dérèglement de tous les sens, sexe, alcool, came et misère noire... Leur univers : un squat de l’avenue Ledru-Rollin pour abri, un matelas immonde que le tenancier des lieux Cyril et sa copine leur laissaient partager avec d’autres toxicos de passages, quelques arnaques à la dope pour faire rentrer du fric, et la prostitution lorsqu’il n’y avait plus d’autres moyens de manger. C’est sans importance de louer son cul quand son cœur est en sureté dans la poitrine de l’autre, que les deux vies ne font qu’une. Il parvient à s’abstraire de l’abject, par contre il préfèrerait être seul à en arriver là. Mais Ayla veut participer, ne trouve pas normal qu’il soit seul à trouver de la monnaie, et réussit à se faire inviter dans une partouze de friqués qui va leur rapporter gros... ou leur coûter cher...

Avant, il était fort et athlétique, il aurait pu entamer une carrière de footballeur pro, plusieurs clubs étaient intéressés, et puis il a tout envoyé par-dessus l’épaule parce que c’était trop lourd de faire semblant d’être aimé. Alors il y eut Ayla, dépressive, fragile, belle, attirée par le vide...

Raphaël Nizan raconte, presque minute par minute, cette passion dévorante, destructrice, extraordinaire, qui consume et consomme les deux adolescents jusqu’aux plus ultimes frontières. Ce texte vous saisit dès la première ligne et vous recrache, épuisé, hagard, sidéré, émerveillé d’avoir été le témoin privilégié d’un si bel amour halluciné. Les phrases s’enroulent et se s’étalent telles les vagues à la marée montante, menaçant à chaque instant de vous engloutir par leur force évocatrice et la puissance de la poésie qu’elles contiennent. Vous voilà à la fois désemparé et fasciné par ces deux amants écorchés vifs, hurlant leur douleur de vivre à la face d’une société qui les ignorent, tout juste prête à se payer leurs sexes, leurs bouches ou leurs culs pourvu qu’ils aillent crever ailleurs que sur le pas des portes bourgeoises si bien tenus.

Un roman-blessure, qui suinte et qui suppure, qui vous infecte de la plus belle des manières, vous injecte le divin poison du délire d’Ayla et de son amant, pathétiquement à la recherche d’une mère qui jamais ne lui offrira l’ombre d’un espoir. Tous deux se font mal pour comprendre pourquoi ils souffrent tant, pouvoir nommer la douleur, lui donner une origine, et puis sublime le tout en se jetant dans la vie comme on se balance dans un torrent furieux, avec la grande ambition de jouir là où c’est interdit. Baudelaire, Sade, Bataille, Kerouac, Céline et bien d’autres les accompagnent au bout de leur nuit, seuls les livres ont droit de cité dans leur monde, le reste de l’humanité n’est que dangers. Au fil des rencontres-écueils, des soubresauts d’une histoire où chaque anecdote est un nouveau coup, une nouvelle souffrance, Nizan nous subjugue par son talent et la beauté de sa langue envoûtante.

Ce roman est un chef d’œuvre comme il y en a peu, son écriture époustouflante raconte l’histoire à la beauté vénéneuse d’une passion adolescente sans limites...


Notice bio

On ne sait rien de Raphaël Nizan si ce n’est qu’il est né à Paris, dans la première moitié des années soixante-dix. Très tôt en butte avec les siens et leur modèle social, il devient dès l’enfance, presque naturellement, adepte d’une école buissonnière, préférant les livres aux cours en classe et les expériences que la vie pourrait lui offrir aux promesses de diplômes et de carrières sûres qui l’effraient plus qu’elles ne le rassurent. La littérature est, aujourd’hui encore, sa seule fidélité et son seul horizon.


La musique du livre

Outre les titres sélectionnés ci-dessous, sont évoqués : Queen Latifah - Dance for Me, Bob Marley, Johnny Clegg, The Cures...

Emir Kusturica & the No Smoking Orchestra - Unza Unza Time

Queen Latifah - Ladies First

Léo Ferré - Avec le Temps

Wax Taylor - The Light

Charles Aznavour - La Bohème

INXS - Need You Tonight


SOUS LE CIEL VIDE - Raphaël Nizan - Éditions Maurice Nadeau - 111 p. septembre 2020

photo : o.mabelly pour Visual Hunt

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