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Chronique Livre :
SOUS LES PAVÉS LA JUNGLE de Simone Gélin

Chronique Livre : SOUS LES PAVÉS LA JUNGLE de Simone Gélin sur Quatre Sans Quatre

Le pitch

Dans la cour de promenade de la maison d'arrêt de Fresnes, deux vauriens nouent une amitié indéfectible. Plus tard, Mounia, une jeune clandestine, viendra troubler le jeu. Une fois libéré, Milo s'efforce de suivre le droit chemin, guidé par le fil rouge du passé. Bordeaux, l'estuaire, les vignobles du Médoc, le bassin d'Arcachon, une villa engoncée dans l'hiver, au Cap ferret, en cherchant à faire la lumière sur l'histoire de ses grands‐parents, deux soixante-huitards qui ont connu une passion explosive sur les barricades, Milo découvre une région et retrouve ses racines.

Il croit pouvoir tourner le dos à la délinquance, alors que Kevin, de son côté, n'a de cesse que de vouloir grimper dans la hiérarchie de la voyoucratie, s'adonnant aux trafics sordides et commerces d'êtres humains.

Leurs routes semblent définitivement se séparer, mais on ne sort pas indemne de la prison, le sort, peut‐être, en décidera autrement.


L'extrait

« Ce n'est que quinze jours après sa mise sous les verrous que Milo rencontra Kevin, à ce moment-là, lui-même n'était déjà plus tout à fait de la bleusaille.
Il commençait à connaître la population incarcérée, les individus qui la constituaient. Ceux qui étaient abattus par la peine et les autres, les chiens enragés qui crachaient sur tout. Ceux qui tombaient dans la démence. Il en avait repéré un qui parlait aux murs, un qui se prenait pour Jésus, il y avait les violeurs, à l'affût pendant les douches et ceux que les poings démangeaient en permanence. Rien ne le surprenait plus. Il fallait se frayer un espace de vie au milieu de cette Jungle – Jungle était le terme que Sébastien avait employé le jour de son arrivée et c'était le bon mot.
Milo, sur ses gardes pendant les promenades, au cours des rares moments collectifs comme le passage aux douches, prenait précautionneusement la température et enregistrait les échos qui filtraient à travers les murs. Il entrevoyait les dessous minables, les arnaques, reniflait les lâchetés, les faiblesses, les abus...
La moisissure des murs s'insinuant dans les esprits.
La violence subjacente, rampant comme les cancrelats le long des plinthes.
Et cet effet cocotte-minute prête à exploser. » (p. 37-38)


L'avis de Quatre Sans Quatre

« Je vous souhaite des rêves à n'en plus finir. »*

Un Milo malin et un Kevin un peu cave se trouvent bien malgré eux en prison. Pas encore des pointures, juste des erreurs un peu graves de jeunesse, la tentation de prendre la vie par le mauvais côté pour essayer de voir s'il y a moyen de s'en sortir sans trop d'efforts. Deux gamins largués aussitôt enfermés dans un monde de brutes, entourés de murs gris et de dangers. Milo s'en méfie, s'en écarte et presse Kevin d'en faire de même, celui-ci n'en fait qu'à sa tête et entre dans les trafics internes pour se sentir exister. Le premier ne veut plus jamais plonger, il a eu son expérience carcérale, elle lui suffit pour une vie, il sent qu'il aurait pu être broyé dans l'affaire et se perdre définitivement ; le second pense que ce premier plongeon lui ouvre les contacts pour ne plus jamais craindre la pauvreté et serait une forme de vaccin permettant de ne plus se faire choper par les flics. Une solide amitié, comme toutes celles nées dans l'adversité la plus totale, naît entre eux, même après la sortie, ils veilleront l'un sur l'autre, c'est dit, cochon qui s'en dédit.

« Et l'envie furieuse d'en réaliser quelques-uns. »

Au cours de sa détention, la sœur de Milo, qui veille sur lui comme une mère, lui fait découvrir une sorte de journal intime, tenu par leur grand-mère, Léa. Une femme fantasque, décédée dans des circonstances dramatiques. Le jeune homme revit mai 68 en sa compagnie, la passion de Léa pour un homme, son grand-père, la musique de l'époque, les barricades, les rêves fous, la révolte... Une fois libéré, il rend visite quelques fois à Kevin, mais ce n'est plus la même chose, autant l'un est décidé à changer de vie, autant l'autre s'enfonce dans la délinquance et prévoit de persévérer dès sa ortie prochaine. Milo, libéré, et sa sœur, passionnés par le récit de Léa, se lancent à la recherche de leur grand-père, le découvre peu de temps avant sa mort dans une superbe demeure proche de Bordeaux. Le vieil homme en a fait ses légataires, les voilà donc bientôt en possession d'une petite fortune immobilière et d'une somme conséquente.

« Je vous souhaite d'aimer ce qu'il faut aimer, et d'oublier ce qu'il faut oublier. »

C'est sans compter sur le destin qui mettra sur la route du frère et de la sœur une jeune fille, Mounia, jeune clandestine marocaine, qui va, à son corps défendant, bouleversé tout le paysage. Kevin, enfin dehors, renoue avec Milo et le convie à une fête du côté de Calais où il apparaît vite que le jeune voyou trempe dans le trafic d'êtres humains et la prostitution. Leurs chemins semblent se séparer encore un peu plus... semblent, seulement.

« Je vous souhaite de respecter les différences des autres parce que le mérite et la valeur de chacun sont souvent à découvrir. »

Roman d'une amitié pervertie d'emblée par le milieu au sein duquel elle a vu le jour, roman des amours perdus et des secrets de famille horribles qui ruinent des vies, de l'exploitation des migrants par des mafias immondes, en plus des histoires intimes de Milo, Kevin, Mounia, Léa, Simone Gelin touche nombre de thèmes et les inclut à merveille dans son intrigue. Amours, passions, amitiés vénéneuses, non-dits étouffants qui abiment les familles sur plusieurs générations, le passé éclaire la trajectoire de Milo, son attrait pour le côté obscur des événements, sa roublardise innée dont il est bien conscient mais ne parvient pas à se dépêtrer.

« Je vous souhaite de résister à l'enlisement, à l'indifférence et aux vertus négatives de notre époque. »

Sous les pavés la jungle est une histoire d'amours, oui, au pluriel, d'amours et de jalousies, de rancunes et de rancoeurs, une tragédie où tous les coups sont forcés ou presque par le passif émotionnel et la charge écrasante de tout ce qui n'a pu être confié et, ainsi, exorcisé. Milo est une victime, on lui a volé sa mère, volé son histoire, alors il vole, il arnaque, il enfume, légitime défense transgénérationnelle, seconde nature d'un jeune homme blessé. Il traîne Kevin comme on traîne un remord, un boulet de forçat, scellé en taule, dont on ne se défait pas, qui vous y ramène, encore et encore. La prison, tache originelle indélébile. Il hérite de la fortune du grand-père mais de son histoire d'amour tumultueuse tout autant, de tout ce qui est raconté par Léa, de sa part d'ombre et elle sera lourde...

« Je vous souhaite surtout d'être vous, fiers de l'être et heureux, car le bonheur est notre destin véritable. »

Superbement écrit, dans une belle langue, Sous les pavés la jungle suit les trajectoires de personnages attachants, embarqués presque malgré eux dans des existences chaotiques dont ils ne rêvaient pas, dans lesquelles ils tentent de faire face au moyen des armes qu'ils ont su se forger au cours de leurs enfances difficiles. Milo balloté entre le passé de sa famille et son présent compliqué, Mounia prise dans les filets des truands profiteurs de misère, Léa prisonnière d'une passion explosive, Kevin se laissant glisser vers le gouffre, par facilité ou manque d'alternative, pas méchant mais porteur de poisse noire,, autant d'humains construits, animés, habités, faisant sens et se répondant ; se menant par la main vers l'inéluctable.

Un excellent roman noir, une saga familiale cruelle, incluant trois générations, qui n'oublie pas le monde dans lequel elle se situe... et que le monde n'oublie pas non plus.


Notice bio

Après une carrière dans l'enseignement, Simone Gélin se consacre à l'écriture de romans dont le cadre privilégié est la région Aquitaine : Bordeaux, le bassin d'Arcachon, où elle vit et puise son inspiration. Sous les pavés la jungle est son cinquième roman. Elle a déjà reçu de nombreuses récompenses. Prix de la nouvelle au Salon du livre de Hossegor en 2012, Prix de la nouvelle au Festival Paris Polar en 2016. Prix Augiéras au salon Livre en fête du grand Périgueux, Prix du jury au salon de Saint‐Estèphe.


La musique du livre

Outre la sélection ci-dessous, sont évoqués : Matt Pokora, AC/DC, Sylvie Vartan, Claude François, Sheila, Johnny Halliday, Françoise Hardy, l'Internationale, Nini Peau d'Chien, Ah ! Le petit vin blanc, Daniel Balavoine – Qui a le droit...

Jeanne Moreau – Le Tourbillon de la Vie

Serge Gainsbourg - Docteur Jekyll and Mister Hyde

IAM – Petit Frère

The Beatles – Yesterday

Georgio – Dévorer la Terre

Bernard Lavilliers – On the Road Again


SOUS LES PAVÉS LA JUNGLE – Simone Gélin - Cairn Éditions – collection Du Noir Au Sud – 338 p. avril 2018

Photo : Odéon occupé, mai 1968 - Wikipédia

* Toutes les citations sont extraites d'un texte de Jacques Brelenvoyé à la radio Europe N°1 en janvier 68, texte qui revêt une grande importance dans ce roman...

Chronique Livre : LA CONFESSION de John Herdman Quatre Sans Quatre : Actu 7 - août 2018 Radio : DES POLARS ET DES NOTES #48