Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
SPADA de Bogdan Teodorescu

Chronique Livre : SPADA de Bogdan Teodorescu sur Quatre Sans Quatre

 photo : Place de la Révolution à Bucarest (Wikipédia)


Le pitch

Un étrange meurtrier sévit dans les rues de Bucarest : il égorge très habilement un, puis deux, puis trois petits truands ayant, pour autre point commun, d'être Roms. A priori, rien qui ne doivent inquiéter les autorités, ni l'opinion publique qui est assez d'accord avec celui que la presse surnomme Le Poignard.

Il n'y aurait donc aucune raison que la police, corrompue jusqu'au plus haut niveau, enquête et se fatigue à chercher quelqu'un qui fait peu ou prou son travail. Mais les élections présidentielles approchent, le candidat de l'opposition, ex président, sent qu'il y a matière à mettre en péril la réélection de son successeur qui n'a déjà plus la faveur des sondages.

La presse, qui ne fonctionne qu'aux pots-de-vin, joue les chiens dans un jeu de quille en parlant de ces crimes qui ne dérangent vraiment que les truands tziganes qui risquent de croiser à un moment ou un autre le cinglé qui les assassine. L'extrême-droite nationaliste profite bien sûr de l'aubaine pour alimenter en essence un feu qui couve depuis longtemps et qu'elle espère bien transformer en incendie incontrôlable...

Jeux de pouvoir et coups fourrés au programme de ce polar très politique...


L'extrait

« - Monsieur le Président, j'en ai marre de tous ces courtisans putassiers. Votre conseiller et Selarou ne rêvent que d'une chose : se débarrasser du ministre de l'Intérieur pour pouvoir agir à votre guise avec la police et les gars des renseignements internes. Le ministre de l'Intérieur a été loyal envers vous. Il a fait son travail avec honnêteté et n'a pas conclu de pacte avec eux. Je comprends que vous ne puissiez pas vous débarrasser d'eux mais on ne peut pas non plus pénaliser ceux qui font leur boulot !
- Tu parles ! Le ministre de l'Intérieur n'est pas tout blanc non plus.
- J'espère que vous n'allez pas revenir sur l'histoire du Poignard... Qu'est-ce qu'il a à se reprocher ? De ne pas avoir cédé aux demandes de votre conseiller ?
- C'est une faute aussi...
- Même si ces demandes étaient illégales ?
- Écoute Sandou, ne viens pas me donner des leçons de morale à deux sous. Tu n'es pas né de la dernière pluie, tu sais parfaitement comment les choses se jouent. Il y a des demandes auxquelles il faut répondre. Sinon le système ne marche pas. Sinon nous ne sommes pas au pouvoir. Mais enfin, je t 'écoute... »


L'avis de Quatre Sans Quatre

Quel étrange polar où absolument tout le monde se fiche totalement d'attraper le coupable ! Si ce n'est pour son bénéfice personnel ou nuire à son adversaire politique. L'idée même de son incarcération peut être contre-productive puisque le meurtrier en série répond aux fantasmes de la majorité de la population roumaine. Des prémices curieux et exotiques sont posés : les policiers peuvent se comporter comme des voyous, être violents ou corrompus, les hommes politiques, opposants ou au pouvoir, ne pensent qu'aux prochaines échéances et non au bien commun de la société qui les a élus, des extrémistes nationalistes mettraient volontairement en danger la paix sociale et précipiteraient le pays dans la guerre civile en excitant les bas instincts et la sottise afin de prendre le pouvoir... Incroyable !

Mais toutes ces horreurs se passent en Roumanie, bien loin de notre belle démocratie. Un roman très dépaysant donc, c'est le moins qu'on puisse dire... même si...

Spada, le Poignard, frappe, tue, égorge, mais uniquement des Tziganes repris de justice, avec une belle régularité, sans trace et sans bavure. La police n'a pas de piste mais n'en recherche pas non plus, il n'y a pas d'enquêteur mis sur le dossier. La belle affaire ! Il fait ce que ne font pas les juges, pensent les gens honnêtes, surtout s'ils ne sont pas Roms d'ailleurs. À partir de là, on touche au sublime, la découverte de l'identité de l'assassin est secondaire aux intérêts des politiques en place ou de leurs concurrents vers le fauteuil présidentiel. Tout l'art consiste à monter les citoyens les uns contre les autres, manipuler la police qui ne demande que ça et actionner les leviers de pouvoir afin de coincer ou décrédibiliser le personnel politique adverse.

Les conseillers vont pousser leurs pions, les ministres tenter de survivre ou sombrer s'ils ne veulent pas suivre la cadence des faux-culs qui les cernent, le premier ministre essayer se sauver son poste et son autorité, le monde des palais et des officines va bouillonner jusqu'à déborder sur le bon peuple qui transforme vite en réaction violente les convulsions des puissants. Et le Président en exercice vise la réélection, donc l'élimination de son rival direct de l'opposition et veut couper les ailes des autres ambitieux.

Les articles de presse se monnaient en liquide, en dollars cash, et disent ce que celui qui paient veut. Tout le monde tient tout le monde, chacun a un dossier compromettant contre lui et un coffre rempli de renseignements croustillants sur ses ennemis. Calculs, coups bas, intox, billard à douze bandes, tout est permis, le cynisme sans borne domine, la morale n'a pas sa place ici, la loyauté et l'humanisme encore moins.

Bogdan Teodorescu connait manifestement son affaire. Il décrit un monde cru, violent, sans état d'âme où seul le résultat compte, peu importe les moyens. Il faut respecter les droits de l'homme, pas par conviction mais parce qu'il y a des crédits européens en jeu, ménager tel ou tel groupe de pression, pas pour son utilité éventuel à la société mais en fonction de sa capacité de nuisance pour les élections. Son roman est drôle, cynique, touche juste et, malheureusement, est particulièrement crédible. Particulièrement bien écrit, les rouages des pouvoirs sont démontés un à un, minutieusement, avec intelligence. Il excelle à mettre en évidence l'utilisation du racisme latent, des antagonisme sociaux par les acteurs politiques afin d'en tirer le maximum de bénéfice personnel.

Un très bon premier volume de la toute nouvelle maison d'édition de Nadège Agullo, ex Mirobole Édition, qui s'est fixée pour mission de faire découvrir l'autre et sa culture, et, ce faisant, comme à l'accoutumée, se découvrir un peu soi-même. Que ceux qui n'ont jamais utilisé les Roms dans des manoeuvres bassement politiques jettent la première pierre aux Roumains...

Un vrai bon roman noir, passionnant, politique au sens noble du terme, qui ouvre la réflexion et décrit les sphères du pouvoir sans aucune concession.


Notice bio

Bogdan Teodorescu, né en 1963, devient journaliste dès 1990, après la chute du régime communiste. Il est professeur de marketing politique et électoral de l'École Nationale d'Études politiques (l'ENA roumaine) depuis 1997. Il est l'auteur d'une dizaine de volumes : romans, essais, livres de voyages, poésie. À signaler, un autre roman traduit, Des Mecs Bien...Ou Presque, aux éditions L'Écailler en 2013.


La musique du livre

Peu de chose vraiment identifiable, un fond de musique tzigane roumaine, évidemment, en voici un beau panorama.

Un seul titre, La Marche Triomphale de Aïda, l'opéra de Verdi, servant de jingle à l'entrée des invités dans une émission de débat politique de télévision.

SPADA – Bogdan Teodorescu – Agullo Noir – 311 p. mai 2016
Traduit du roumain par Jean-Louis Courriol

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