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Chronique Livre :
STAVROS de Sophia Mavroudis

Chronique Livre : STAVROS de Sophia Mavroudis sur Quatre Sans Quatre

Le pitch

Athènes, à l’aube… Un morceau de la frise du Parthénon a disparu et le cadavre d’un archéologue gît au pied de l’Acropole. Le passé du commissaire Stavros Nikopolidis vient de ressurgir violemment !

En effet, quelques années auparavant, sa femme Elena – alors responsable des fouilles archéologiques – disparaissait mystérieusement au même endroit. Depuis, Stavros n’est plus que l’ombre de lui-même…

Mais aujourd’hui les signes sont là. Rodolphe, le probable meurtrier, son ennemi de toujours, est revenu…

Stavros, véritable électron libre, impulsif, joueur invétéré de tavli et buveur impénitent, n’a plus que la vengeance en tête !

Flanqué de ses plus fidèles collègues – Dora, ancienne des forces spéciales, Eugène le hacker et Nikos l’Albanais –, soutenu par son amie Matoula, tenancière de bar au passé obscur, et malgré l’étrange inspecteur Livanos, Stavros va enfin faire sortir de l’ombre ceux qui depuis tant d’années pourrissent sa ville ! Mais la vie révèle parfois bien des surprises…


L'extrait

« Stavros est un bon vivant. Son médecin et ami d’enfance, Pavlos Sakellaridis, l’a longtemps harcelé pour qu’il arrête de boire, de manger, de fumer. Autant dire de vivre. Pour Stavros, rien ne vaut un poulpe grillé ou du kontosouvli. Il a rapidement écarté l’idée de manger sain tant il a déprimé devant une assiette de légumes bouillis. Il aime à répéter qu’il est des pays où la notion même de régime est déplacée et qu’il est incapable de stimuler et entretenir sa réflexion sans l’abreuver, la sustenter et l’enfumer quelque peu. Peut-on décemment résister à de l’agneau garni de pommes de terre au citron ou à du veau avec des petites pâtes en sauce ?
Quand à l’absence du liquide dionysiaque, elle avait privé son corps de la chaleur et de la torpeur nécessaires à sa légendaire perspicacité. Seul l’effet du vin dans ses veines permet à son esprit de vagabonder et lui procure la léthargie nécessaire pour démêler ses enquêtes. Sans parler des matchs de football qui perdaient toute leur saveur sans quelques accompagnements éthyliques.
Stavros avait jugé inutile de poursuivre une abstinence si contre-productive. Devant autant de mauvaise volonté, son propre médecin l’avait personnellement poussé à renoncer.
Enfin, arrêter de fumer l’avait rendu tellement nerveux et irritable, qu’au bout d’un mois, ses collègues avaient eux-mêmes déposé sur son bureau une cartouche de ses cigarettes préférées sous son regard soulagé. Stavros partait du principe qu’un non-fumeur dans les Balkans était quasiment un hors-la-loi, considéré avec suspicion, et que les jeunots de son équipe pouvaient se charger des courses-poursuites. » (p. 9-10)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Un morceau de la frise du Parthénon a disparu ! Bon, remarquez, y a pas de quoi en faire une histoire vu que les Anglais ont déjà pillé depuis longtemps les plus belles pièces de ladite frise et ne se gênent pas pour les exposer au British Museum. Ce qui est plus embêtant, c’est qu’un archéologue a été assassiné, en même temps, comme dirait Jupiter si l’Acropole était son domaine. L'inspecteur Livanos confie l’enquête au commissaire Stavros, un flic d’élite, ex-flic d’élite, qui s’enfonce dans la dépression depuis dix ans, depuis que son épouse, archéologue également, est morte lors d’un vol identique. Le commissaire est un stratège, un maître du tavli (backgammon), sa passion, il calque son approche de l’enquête sur les différentes tactiques ayant cours dans ce jeu. C'est également un franc-tireur qui rechigne à travailler en équipe et ne daigne pas souvent respecter ordres et procédures.

À part son fils, Yannis, qu'il voit peu, sans cesse accaparé par des enquêtes sans grand intérêt, ne lui restent que la nourriture, les clopes et l’alcool. Son flair et sa motivation se sont en partie envolés lors du drame. Son enfance difficile aux côté d’un père, professeur de lettres, martyrisé par la dictature ne le portait pas à la franche gaieté, le sort tragique de sa femme a achevé de ruiner son moral. Il ne s’occupe plus que des tâches subalternes dans son commissariat, sans enthousiasme et a du mal à supporter son supérieur, Livanos, issu d’une famille de droite, bourgeoise, chantre de la Grèce antique alors que Stavros aime les auteurs modernes. Bien avant le traumatisme du père torturé, la famille du commissaire a connu l’exil, elle habitait Smyrne, une ville grecque de Turquie, et en avait été chassée par les jeunes nationalistes turcs en 1922. Lourd passé donc, et cette affaire qui le replonge dans les affres de son deuil ne va rien arranger.

Aidé de Dora, une amazone, douée pour le combat rapproché et n’ayant peur de rien, et par Eugène, un geek omniscient qui, sans participer à l’action, déniche tous les renseignements possibles, Stavros va traquer Rodolphe, un trafiquant d’arme, de drogue, d’êtres humains et d’art. Un vieil ennemi qu’il sait déjà impliqué dans la disparition de son épouse. Investigations, descentes musclées, échanges de tirs dans le labyrinthe des conteneurs du port du Pirée ou les ruelles des quartiers populaires, ce polar déborde d'action et de danger. L’ennemi semble toujours avoir un coup d’avance, et n'hésite pas à frapper le commissaire dans ce qui lui es le plus précieux.

L’enquête se déroule dans une Grèce ravagée par la Troïka et le FMI, un pays exsangue, privatisé, endetté comme jamais, à l’administration sans moyens financiers, à la population méfiante envers ses hommes politiques tous plus ou moins corrompus. Elle seule a payé les conséquences de la crise de la dette, pas les armateurs, pas l’Église orthodoxes, pas les responsables des malversations ou les grands propriétaires fonciers. Chacun survit comme il le peut et la mémoire de l’humiliation et des sacrifices ne s’efface pas en un jour parce que la commission européenne a décidé que la Grèce allait mieux. Les banques vont mieux, les affaires vont mieux, pas le petit peuple qui souffre des privations qu’il subira de longues années encore.

Livrés à elle-même pour ce qui est de la gestion des trafics et livré aux vautours de la finance en ce qui concerne ses richesses, la Grèce, fourmilière d’îles aux milliers de kilomètres de frontières, devient un lieu de transit pour toutes les mafias, même les plus sordides. Chinois, Russes, mafias des Balkans y marchandent et traitent leurs affaires en toute tranquillité, les vagues de miséreux fuyant les guerres d’Afrique et d’Asie achèvent de semer la pagaille dans un pays ne recevant aucune aide pour y faire face.

Les conséquences se font sentir bien sûr au sein des forces de l’ordre, travaillant dans la misère, Stavros est contraint de côtoyer Glycas, un policier proche de Aube Dorée, le parti fasciste ayant eu, un temps, le vent en poupe, avant que ses dirigeants ne se retrouvent en prison en raison de leur brutalité. Malgré son aversion pour Livanos, leur opposition en tout, Stavros sait qu’il tient là une dernière chance de faire la lumière sur les événements tragiques du passé et ne veut pas la rater.

Sophia Mavroudis se fait tragédienne, les codes sont tous présents, trahisons, enlèvements, familles déchirées par des antagonismes, lourds secrets gardés depuis des années, chacun des protagonistes peut se retrouver dans la mythologie ou les grands classiques. L’histoire est sombre, pesante, pleine de rebondissements, d’envie de vengeance, de provocations du tueur et de l’impuissance agitée de Stavros qui devra accepter de toucher le fond avant de pouvoir réagir. Une enquête qui mêle habilement les mythes et la modernité, raconte la permanence de la Grèce, la persistance d'une nation, blessée mais prête à relever la tête.

Un polar haletant et une passionnante visite guidée de la Grèce moderne mais aussi de son histoire, Stavros, un personnage de tragédie antique plongé dans le monde moderne...


Notice bio

Sophia Mavroudis est gréco-française. Elle est née en 1965 à Casablanca et a grandi en Grèce. Elle en a gardé le goût immodéré des cieux bleus, des oliviers et des cyprès de la Méditerranée. Elle est docteur en sciences politiques, a enseigné les relations internationales, et a travaillé dans la haute fonction publique et internationale. Après avoir arpenté pendant des années les zones de conflits en Europe et dans ses confins, passionnée de lecture, d’écriture et de musique depuis l’enfance, elle plonge désormais de l’autre côté de l’Histoire, dans l’intimité des personnages et des sociétés. Stavros est son premier roman.


La musique du livre

Rena Stanou – Premier Automne


STAVROS – Sophia Mavroudis – Éditions Jigal Polar – 235 p. septembre 2018

photo : Pixabay

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