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Chronique Livre :
SUR L'ÎLE, UNE PRISON de Maurizio Torchio

Chronique Livre : SUR L'ÎLE, UNE PRISON de Maurizio Torchio sur Quatre Sans Quatre

illustration tirée de la couverture de l'édition italienne du livre (Cattivi - Giulio Einaudi editore)


Chi è ?

Maurizio Torchio est né à Turin en 1970, il a étudié la philosophie et a un doctorat en sociologie de la communication. il vit entre Turin et Milan et travaille aux archives historiques de Fiat. Il a publié déjà quelques ouvrages documentaires, mais ceci est son deuxième roman.


La storia

« La prison ne sert pas à rendre au monde. Elle est faite pour fermer, couvrir, cicatriser. »

Dans une prison dont on comprend peu à peu qu'elle a été le théâtre d'une émeute, quelqu'un raconte. Rien ne le fait reculer, le récit, on l'aura, qu'on en veuille ou pas, on saura tout, depuis la façon dont les gardiens pissent dans la nourriture des prisonniers jusqu'au récit touchant et singulier de celui qui a été, sept mois durant, le gardien d'une otage, la Princesse du café.
Il n'a plus rien à perdre, celui qui parle, il est à perpète, il est en isolement, il peut tout dire maintenant puisque personne ne l'écoutera plus jamais.

La prison comme lieu symbolique, le lieu de bannissement, l'endroit où s'agglutinent ceux dont on ne veut pas. La voix leur donne une identité, des visages, des noms, des histoires singulières d'hommes encore vivants avec lesquels il faut conter.


Un po' della storia

« Ils disaient que photographier une otage en soutien-gorge, si elle est jeune, ne sert à rien, parce que en un sens tout le monde imagine déjà que tu couches avec. En revanche, les vieilles étaient photographiées à moitié nues. Le lit de camp crasseux, les cheveux hirsutes, elles en soutien-gorge. Pour que tout le monde comprenne qu'elles étaient frappées, qu'elles mouraient chaque jour. Puis ils envoyaient ça aux journaux. Une vieille riche en soutien-gorge, ça fait beaucoup d'effet. Une vieille riche humiliée, ça fait beaucoup d'effet. Les journaux ne publiaient pas, parce qu'à l'époque, les riches étaient respectés. Mais les photos se baladaient un peu quand même. Souvent la famille se décidait à payer. Ils comprenaient qu'il fallait les faire sortir, tout de suite, à n'importe quel prix, avant que les photos volent à la vieille toute la vie qui lui restait, qu'elles parcourent le monde à sa place.
Je photographiais la Princesse du café habillée. » (page 77)


Questo è quello che penso.

« Dans une prison saine, ce sont les gardiens qui fournissent la drogue. »

La prison, c'est être gardé, surveillé, puni. C'est être un corps sur lequel on a tous les droits. Les gardiens nourrissent, lavent, promènent, autorisent ou défendent : « Il doit toujours y avoir quelque chose à retirer, sinon tout s'arrête. » Ils cassent les dents, explorent le cul, pissent dans la nourriture, censurent le courrier, décident de qui va devenir fou aujourd'hui.

Ils sont le lien entre l'intérieur et l'extérieur. Sur l'île, leur pouvoir est sans limite, ils peuvent humilier les détenus indéfiniment, les torturer impunément. Mais leur pouvoir les rend fous, plus rien ne les arrête, ils n'ont pas à être humains, ils n'ont aucun regard posé sur eux qui les y contraindrait. Leur comportement perd peu à peu toute retenue et ce sont les détenus qui créent la société la plus ordonnée, finalement. Renversement des rôles.

L'île, comme on s'en souvient dans l'histoire fasciste italienne, c'est le lieu de toutes les expérimentations et de la déshumanisation. Coupée du continent, l'île est un lieu où la règle commune ne s'applique plus, où règnent sadisme et violence.

La prison, avant tout c'est un lieu, une matrice, une maison, presqu'un cocon. Un lieu clos sur lui-même, dont on ne sort presque jamais et qui absorbe celui qui y entre. Les détenus y recomposent un monde avec ses strates, ses classes sociales, ses rebuts, ses rois. C'est un monde à l'envers, une traversée du miroir. Un monde qui connaît ses propres règles, ses propres lois, fragmentées en autant de castes, de tribus, de groupes qui luttent entre eux.

On y exerce une influence sur l'extérieur bien plus sûrement que si on était à l'extérieur, « parce que tu peux toujours échapper à ceux qui commandent dehors. Changer de ville. Mais tôt ou tard tu finiras en prison, aux bons soins de ceux qui commandent à l'intérieur. » C'est un lieu paradoxal d'exil et de pouvoir.

La voix qui nous parle est celle d'un détenu. Tout jeune homme, il était chauffeur pour la mafia. Puis il a séquestré la Princesse du café, la fille du Roi du café censé avoir fait fortune, pendant sept mois. Tenu en dehors du secret des opérations, il a veillé sur elle, vécu avec elle dans leur grotte humide et sale pendant plusieurs mois, il a fait de son mieux pour qu'elle ne soit pas malheureuse, il a eu envie qu'elle l'aime un peu, qu'elle soit son amie, peut-être même un tout petit peu plus. C'est un roman dans le roman, il a fantasmé cette captivité pour en faire une histoire avec quelque chose qui ressemble à de l'amour, une autre image de lui, un jeune homme qui passe son dernier été d'homme libre avec une femme, seul avec une femme nuit et jour. Il lui apporte des pizzas et dîne aux chandelles, il lui réapprend à marcher, il l'aide à écrire des lettres à sa famille, il lui apporte clandestinement des journaux.

Condamné à 30 ans, il est en isolement maintenant, parce qu'il a tué un gardien. Pas parce qu'il s'est retrouvé dans une bagarre, pas par haine ni par esprit de révolte mais pour être respecté : « Tant que je n'avais pas tué, personne ne m'a réellement respecté. » Alors, délivré de tout puisque condamné à jamais, il peut enfin parler.

Cette voix, c'est le personnage central de ce roman. Une voix qui s'élève de sa cellule, qui décide de tout dire, sans pathos, sans effets, dans la plus grande nudité. Elle dit les brimades et les sévices, les meurtres et l'organisation mafieuse et viciée. Piscio qui s'est arraché les veines à coups de dents parce qu'on ne lui a pas permis d'aller aux obsèques de sa mère, le jeune homme qui reçoit les photos de son amoureuse que le gardien, ivre, lèche, les simulacres de fusillades... Elle raconte quand la preuve de ton existence est d'être frappé par les gardiens, que c'est la seule manière d'être sûr que tu n'es pas encore mort, que tu es un être vivant...

Elle raconte la vie quotidienne, les anecdotes, la façon dont la vie se construit malgré tout, bancale et violente. Les cris des détenus, le soir, la nuit, les fouilles, les coups. Le parloir, les visites, les mains qui se superposent sur la vitre, les doigts qui peuvent « s'embrasser au nom du corps entier », le mariage improbable de Toro, seigneur de la prison, avec la femme qu'aime le Commandant de la prison.

Un jour, forcément, la révolte, l'émeute. L'île abandonnée mais la prison ailleurs, toujours, pour toujours.

Une réflexion émouvante et profonde sur l'enfermement et le pouvoir.

Niente musica, mi dispiace, non puoi ballare in prigione


Maurizio Torchio Sur l'île, une prison - Denoël - 245 p. mai 2016
Traduit de l'italien par Anaïs Bouteille-Bokobza

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