Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
SUR LE CIEL EFFONDRÉ de Colin Niel

Chronique Livre : SUR LE CIEL EFFONDRÉ de Colin Niel sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

En raison de sa conduite héroïque lors d’un attentat en métropole, l’adjudante Angélique Blakaman a obtenu un poste à Maripasoula, dans le Haut-Maroni, là où elle a grandi. Au bord du fleuve, il lui faut supporter de n’être plus la même, une femme que sa mère peine à reconnaître, de vivre aussi dans une ville qui a changé au voisinage des rives du Suriname, avec leurs commerces chinois, leurs dancings et leurs bordels, les filles dont rêvent les garimpeiros qui reviennent des placers aurifères. Et après les derniers spots de vie urbaine s’ouvre la forêt sans bornes vers les mythiques Tumuc-Humac, le territoire des Wayanas, ces Amérindiens qui peu à peu se détachent de leurs traditions, tandis que s’infiltrent partout les évangélistes.

C’est là que vit Tapwili Maloko, le seul homme qui met un peu de chaleur dans son cœur de femme. Aussi, lorsque de sombres nouvelles arrivent de Wïlïpuk, son village à plusieurs heures de pirogue, hors de question qu’Angélique ne soit pas de la partie. Pour elle s’engage l’épreuve d’une enquête dans la zone interdite, ainsi qu’on l’appelle parfois. Et pour affronter le pire, son meilleur allié est le capitaine Anato, noir-marron comme elle, et pour elle prêt à enfreindre certaines règles.

Avec cette héroïne que ses colères tiennent comme une armure, Colin Niel nous fait entrer dans une Guyane secrète, qui n’a pas tout perdu de ses pouvoirs anciens, lorsque les hommes vivaient auprès des dieux.


L'extrait

« L'appel avait atteint la brigade de Maripasoula en début d'après-midi. Pas clair, un français malaisé, une histoire d'adolescent, pas de nom. Mais un Amérindien qui demandait la venue des gendarmes, c'était suffisamment rare pour qu'on s'y intéresse. En général, les habitants de ces villages isolés ne faisaient pas appel aux militaires, plus enclins à régler les problèmes entre eux. Quand un homme décédait, on l'apprenais parfois plusieurs jours plus tard. Les violences conjugales, on passait à côté, on les sous-estimait. Alors le lieutenant Vigier avait répondu présent. Départ immédiat. Cette fois, pas question de laisser dire que l'État ne faisait rien pour les Amérindiens. La pirogue de la gendarmerie, aussitôt mobilisée, s'éloignait à présent de la ville. Plein sud. Blakaman était de la partie, un rang devant le lieutenant, les mains serrées sur les rebords métalliques du bateau. Dès que Vigier avait prononcé le nom du village, elle s'était raidie. Je viens. Rien à discuter.
À mesure qu'on remontait le Maroni, les constructions laissaient peu à peu place à la forêt, les marques de la présence humaine s'estompaient. Et ce qui en restait, flagrant et indécent, plus que les pirogues amérindiennes lancées vers la ville, c'était les stigmates visibles de cette activité minière illégale qui remuait la boue des criques. Des embarcations chargées de fûts d'essence et de vivres. La couleur pâle de l'eau aux embouchures des affluents. Les barges en pleine action, comme des carbets métalliques posés sur l'eau, pompant d'un côté et vomissant de l'autre, un torrent de boue et de pierres qui se déversait dans le courant. Tout ça côté Suriname, bien sûr, jouant avec cette frontière que personne ne savait vraiment où placer. Tout à leur tâche, les garimpeiros jetaient aux gendarmes des regards lointains, pas plus inquiets que ça. Vigier se contentait de noter ce qu'il voyait, de relever les points GPS en serrant les dents d'impuissance.
Blakaman, elle, regardait à peine. Abîmée dans d'autres pensées. Peu lui importait l'objet de leur voyage. Ce qu'elle avait retenu, c'était leur destination.
Wïlïpuk.
Le village de Tapwili Maloko. » (p. 42-43)


L'avis de Quatre Sans Quatre

« - Bientôt, c'est toute la Guyane qui sera ouverte à l'exploitation minière. Au nom de l'économie, pour quelques emplois vaguement promis, on sacrifiera tout ça... »

L'agonie d'une civilisation, victime du désespoir, voilà ce que nous propose Colin Niel dans ce nouvel opus des aventures de son gendarme préféré, le capitaine noir-marron Anato. Les garimpeiros, ces chercheurs d'or venus du Brésil voisin, via le Surinam, en traversant le fleuve Maroni, poussés par la pauvreté, pillent autant qu'ils le peuvent le métal jaune contenu dans les terres riches de la forêt amazonienne, empiétant chaque jour un peu plus sur les terres des tribus vivant encore en forêt. Quand ce ne sont pas les transfrontaliers qui se livrent à cette mise à sac, ce sont les entreprises minières officielles qui le font à grande échelle.

Les suicides se multiplient parmi les adolescents wayanas, contraints de s'exiler à Cayenne, loin de leur village dès qu'ils entrent au collège. Les traditions se perdent, les légendes aussi, ce qui unissait les populations indigènes se délite sous les coups de boutoirs de la modernité rapace et des Évangélistes, prompts à se rendre auprès des familles endeuillées ou perdues afin d'échanger leur fausse compassion contre des conversions divisant les tribus.

Le récit s'ouvre sur l'arrestation mouvementée d'une bande de braqueurs très spécialisée ne s'attaquant qu'aux mineurs illégaux afin de s'emparer de leurs pépites. Y participe le lieutenant Blakaman, récemment de retour au pays après avoir servi héroïquement en métropole au cours d'un attentat. Elle en garde de cruelles cicatrices qui la défigurent. Son retour sur sa terre natale est difficile, elle se perçoit comme monstrueuse, ce qui colle mal avec son prénom, Angélique. Les difficultés que sa mère rencontrent à la reconnaître ne viennent pas seulement de son visage labouré, elle a changé depuis cet épisode traumatique et son séjour métropolitain, la gendarme peine à retenir la violence qui bouillonne en elle et ses actions sur le terrain dépassent parfois les limites de ce qui est autorisé dans le recours à la force.

Anato, de son côté, enquête sur des cambrioleurs sévissant à Cayenne, vraisemblablement étrangers, des « Anglais », c'est à dire venant de Georgetown, la capitale du Guyana voisin. Le ministre de l'Économie – celui du précédent président, devenu président à son tour aujourd'hui - doit venir en visite en Guyane et il ne faudrait pas que le taux de criminalité fasse mauvais effet. Les notables locaux de l'or attendent depuis longtemps le feu vert pour augmenter la superficie des exploitations minières, ils ont, en apparence, assaini leurs pratiques et compte sur leur lobbyiste principale, grosse propriétaire de filons, Évelyne Bienvenu. Celle-ci ne devrait pas avoir beaucoup à insister, le futur « champion de la terre » étant très favorable à de nouvelles ouvertures de concessions.

Un seul homme fait palpiter encore le cœur de Blakaman, Tapwili Maloko, un Wayana qui tente vaille que vaille de poursuivre les traditions de son peuple. Mais voilà que Tipoy, son fils, disparaît et tout le monde craint qu'il ne se soit donné la mort. La gendarme, Tapwili, les villageois, tous se lancent sur ses traces, la peur au ventre d'arriver trop tard.

Autour de cette double enquête, la traque des gangsters à Cayenne et les recherches de Tipoy, Colin Niel va décliner le fleuve Maroni, ses populations, ses légendes et toutes les menaces auxquelles cette région doit faire face. Entre les pressions des rapaces libéraux s'acharnant à acquérir les droits d'exploitation des sols, empoisonnant et détruisant par la même occasion un biotope exceptionnel, celles des orpailleurs illégaux, quasiment impossibles à stopper vu le nature du terrain, et celles de Évangélistes qui sont en train de désunir les communautés villageoises, tout semble en place pour une extinction à très court terme de la tribu Wayana et des autres ethnies subsistant encore dans la forêt, promise aux tronçonneuses. La perte des repères tribaux, l'arrêt des cérémonies initiatiques ont créé un vide dans l'existence des Amérindiens, une forme de dépression terrible entraînant les vagues de suicides, l'alcoolisme massif, l'exode. Un état de déréliction que les bonnes âmes manipulatrices évangélistes s'empressent de combler, sans oublier de présenter les anciennes coutumes comme diaboliques. Poison spirituel, poison dans les sols, les berges du Maroni, zone frontière floue, propice à tous les trafics, où survivre est un sport à haut risque quotidien, voient lentement disparaître une civilisation dans l'indifférence générale.

Sur le ciel effondré ne se contente pas de dépeindre cette situation catastrophique, ce roman est un polar énergique, nourri d'intrigues multiples, de scènes d'action dignes des meilleurs westerns, de bagarres, de fusillades, de traques, d'investigations rendues difficiles par les barrières linguistiques et culturelles. C'est aussi l'histoire d'Angélique Blakaman, blessé, abimée, de retour sur sa terre natale et qui doit se reconstruire et, pour cela souffrir, celle de Tapwili Maloko qui voit un à un s'enfuir ses ambitions de faire renaître les traditions wayanas, affrontant les pires des trahisons, celle d'Anato qui guérit peu à peu de son mal-être après son Obia. Tout n'y est pas sombre, subsistent çà et là quelques graines d'espoir, fragiles, timides, mais les ombres qui les surplombent ne laissent guère d'optimisme quant à leur croissance. Colin Niel écrit juste, au rythme du fleuve qu'il décrit, parfois lent dans les retenues du cours d'eau, parfois précipité comme dans les rapides tourbillonnants. Le final du récit est époustouflant, une chasse hallucinante dans les confins de la forêt, un combat titanesque et symbolique.

Un splendide polar, l'âme de la Guyane menacée par l'orpaillage sauvage ou industriel, l'extinction des tribus amérindiennes accélérée par la soumission aux logiques du libéralisme triomphant n'apportant que pollution et désolation dans son sillage.


Notice bio

Colin Niel est un écrivain français, ingénieur agronome, qui a travaillé en Guyane à la création du Parc amazonien durant plusieurs années. Il a écrit trois romans ayant pour cadre la Guyane : Les Hamacs de Carton (2012, prix Ancres noires) et Ce qui Reste en Forêt (2013, prix des lecteurs de l'Armitière 2014, prix Sang pour Sang Polar 2014) et Obia (2015) qui mettent en scène le personnage d'André Anato, Sur le ciel effondré est donc le quatrième aventure de ce personnage.
Seules les bêtes (2017) a pour cadre le paysage rural des Causses, il a reçu le prix Landerneau Polar ainsi que le prix Polar en Séries.


La musique du livre

Outre la sélection ci-dessous, sont évoqués : Noir Désir, Mavado, PNL, Gradur, Siwo, Patrick Saint-Éloi – Hello Dous

Patrick Saint-Éloi - West indies

Mr. Vegas - Heads High

PopCaan – My Type

Vybz Kartel – Love It

Mavado ft. Nicki Minaj - Give It All To Me

Jean-Philippe Marthély – Bèl Kréati


SUR LE CIEL EFFONDRÉ – Colin Niel – Édition du Rouergue – collection Rouergue Noir – 497 p. octobre 2018

photo : Les rives du Maroni à Maripasoula

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