Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
SURTENSIONS d'Olivier Norek

Chronique Livre : SURTENSIONS d'Olivier Norek sur Quatre Sans Quatre

photo : prison (Pixabay)


Le pitch

La taule la plus difficile de France, des milliers de détenus dangereux, des gardiens surmenés ou corrompus, l'enfer. Dedans, Nunzio, jeune braqueur corse, bêtement chopé pour une sottise de crâneur. Vite approprié par une brute, sa survie même est en jeu. …., sa sœur va se voir proposer un marché pour le sauver, tentant mais très dangereux, très dangereux. Va-elle accepter de tout risquer pour son frère ?
Et ce père tranquille, transparent, banal, que fera-t-il pour que sa famille, prise en otage par des gangsters, survive ?

Un entrelacs de circonstances qui vont conduire cinq grands criminels, de vrais dangers publics - assassin, pédophile, braqueur, kidnappeur, homme de main - hors de la prison où ils croupissaient.
Pour ceux qui les avaient mis là, tout est à refaire. La crime est en ébullition, le capitaine Coste est au bord de la rupture, il va être pourtant conduit à tout risquer dans ces enquêtes à très hauts risques, sa carrière, sa liaison avec Léa, la vie de son groupe. Lui qui a toujours eu un peu de mal à rester dans les rails va entrer dans un jeu où plus personne ne respecte aucune règle.

Chacun des protagonistes ira jusqu'à l'ultime limite de ses forces, et même un peu plus loin. Les valeurs, les croyances, tout vole en morceaux, explose en chapelet. Reste la vengeance, le pardon, la folie, la souffrance et le chagrin, immense.


L'extrait

« Ronan, au volant de la 306 du service, grilla quelques feux rouges et se fit klaxonner deux fois sur le trajet, malgré la sirène et le bleu du gyrophare qui n'impressionnait plus grand monde dans le département. Coste, côté passager, était en ligne avec la magistrate Fleur Sainte-Croix et lui expliquait comment il pensait pouvoir devancer les ravisseurs grâce à leurs portables de guerre, autrement appelés des Paul Bismuth. Des téléphones de président déchu, appellation donnée non par les flics, mais bien par les criminels qui ont vu chez cet illustre politique dans la tourmente un frère d'armes. Ronan coupa la sirène, monta sur le trottoir et se gara directement en face du magasin. Discret comme une péniche hors de l'eau.
La porte de la boutique de Ravisha Kumar activa une clochette en s'ouvrant. L'intérieur était tapissé d'affiches de stars indiennes et des étagères couraient le long des murs, proposant des DVD contrefaits, des crèmes de beauté, des gâteaux secs et accessoirement des portables. Assis sur une chaise haute pivotante, Kumar leva les yeux de son ordinateur et vit les deux hommes entrer. Il baissa le son de sa radio et en signe de bienvenue, ouvrit les bras comme s'il présentait un show au cirque. Son fort accent semblait faire rebondir et trébucher les mots dans sa bouche avant qu'ils ne sortent. »


L'avis de Quatre Sans Quatre

La première constatation, l'évidence qui saute aux yeux, c'est la cohérence des trois volumes déjà paru des enquêtes du capitaine Coste. Un par un, Olivier Norek démonte des rouages que la société n'aime pas voir au grand jour : la manipulation des statistiques (Code 93), les magouilles électoralistes entre politiques et dealers de banlieue (Territoires), l'incurie du système carcéral, sa violence et les faiblesses du judiciaire dans Surtensions. Les étapes du calvaire de Coste, la déliquescence de ce pour quoi il se bat depuis si longtemps. Toujours dans le 93, toujours au cœur des pires embrouilles, la lassitude commence à saper sérieusement la falaise.

L'art et la manière de tirer le meilleur parti des situations, d’extirper de ses personnages plus qu'ils ne peuvent donner, de les embarquer dans de terribles péripéties ne débouchant que sur un peu plus de désespoir ou d'angoisse. Dans le polar de Norek, les humains sont charnus, charpentés, ils bougent dans des eaux qu'ils connaissent pourtant à merveille mais ne peuvent éviter de se faire emporter par le courant qui n'a que faire des faiblesses ou des sentiments, de la douleur ou de l'injustice. C'est cette notion même de réparation qui est au cœur de Surtensions. De culpabilité aussi. Celle de celui ou celle qui tue, celle de celui ou celle qui a mis en marche la machine infernale qui a conduit à la catastrophe, aux catastrophes.

Coste et son groupe, soudés comme jamais, se font balader, se heurtent à des murs, rebondissent, un peu désarticulés, sonnés, toujours victimes des puissances de l'ombre, celles qui ont le pouvoir et l'argent, qui peuvent se payer autant de marionnettes que nécessaire. Et ces marionnettes ne valent rien, les fils peuvent être coupés à tout moment, le sang et la douleur ne coûtent rien. Libre ensuite aux pantins de régler les comptes, peu importe, tant mieux même.

Désabusé, fatigué, Coste touche le fond. Ses collègues ne comprennent plus. Les truands sont embringués dans un scénario qu'ils n'ont pas écrit, le père de famille vit un cauchemar absolu où il n'aurait jamais dû être, où il n'a pas sa place. Pour Surtensions, les personnages sont plongés dans des événements qui les dépassent, tous, sauf un. Aux autres de se débrouiller, d'user de leur savoir et des valeurs qui sont les leurs mais qui ne servent à rien dans l'improvisation. Utiliser des recettes quand les ingrédients ne conviennent pas ne peut, indubitablement, mener qu'au désastre.

Est-ce la fin d'un cycle ? En trois romans, Coste est parvenu au bout, il est allé aux limites de ce qu'il est humainement possible de faire pour exercer son métier. Surtensions évoque bien par son titre le compteur qui explose, le fusible qui crame du trop de tout. Écrit avec les tripes dans l'encre du vrai, du vécu qui colle à la plume d'Olivier Norek et englue ses héros dans la mélasse du réel, loin des clichés super flics et trompe-la-mort. Tous les repères se sont barrés, cavalent en tous sens, autant pour les flics que pour les voyous, la loi de la jungle règne en bas, les hyènes bouffent le lion solitaire, les vieilles postures ne résistent plus, tout a changé et rien n'a changé, il n'y a que le prix de la vie qui n'a pas suivi l'inflation, il serait même plutôt à la baisse.

Un polar en rupture qui déchire ses personnages, éclate les certitudes, accable le délitement social. En trois bouquins, Norek s'est hissé tout en haut du panthéon des grands du polar français. Il a réussi la gageure de tracer un portrait passionnant des difficultés des flics d'aujourd'hui, des remises en question éthiques auxquelles se heurtent ceux qui acceptent de jeter un œil dans le miroir. Ses truands ne sont pas mieux logés. Petits caïds de banlieue ou gangsters corses criminels par héritage, les temps sont durs.


Notice bio

Olivier Norek est lieutenant de police à la section enquêtes et recherches du SDPJ93 depuis 17 ans. Après Code 93 (Michel Lafon), un premier polar particulièrement réussi, il a intégré l'équipe de scénaristes pour la sixième saison de la série télé « Engrenages » diffusée sur Canal +. En octobre 2014, paraît, toujours chez Michel Lafon, Territoires qui est un des très grands polars sur le thème de la banlieue, des magouilles politiciennes électorales de base et des leurs conséquences.


SURTENSIONS – Olivier Norek – Michel Lafon – 505 p. 31 mars 2016

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