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Chronique Livre :
TANGERINE de Christine Mangan

Chronique Livre : TANGERINE de Christine Mangan sur Quatre Sans Quatre

Christine Mangan est une écrivaine américaine qui a rédigé une thèse sur la littérature gothique du XVIIIème siècle, et Tangerine est son premier roman.


« Et au début, je m’étais vraiment dit que Tanger ne serait pas si terrible. J’imaginais mes journées à jouer au tennis sous un soleil de plomb, une foule de domestiques prêts à exaucer nos quatre volontés, une adhésion aux divers clubs privés de la ville. Il y avait pire, comme vie. Mais ce que John voulait, c’était faire l’expérience du vrai Maroc, du vrai Tanger. Tandis que ses autres associés employaient du personnel marocain à bas prix et que leurs épouses se prélassaient au bord de la piscine ou organisaient des réceptions, lui fuyait tout ça. Avec son copain Charlie, il allait batifoler dans la ville, passait des heures au hammam ou sur les marchés, fumait du kif dans les arrières-salles de café, préférant nouer des liens avec les gens du cru plutôt que ses collègues ou ses compatriotes. C’est Charlie qui avait convaincu John de venir à Tanger, à force de lui parler de sa beauté, de son tumulte, jusqu’à le faire tomber amoureux d’un endroit qu’il n’avait jamais vu. Quant à moi, j’y avais mis la meilleure volonté. Je l’avais accompagné au marché aux puces pour chiner des meubles, au souk pour acheter de quoi préparer le dîner. Je m’étais assise avec lui en terrasse pour siroter des cafés au lait et essayer de récrire mon avenir dans la ville étouffante et poussiéreuse pour laquelle il avait eu le coup de foudre mais qui continuait de se dérober à moi.
Puis il y eut l’incident du marché aux puces.
Au milieu des harangues et des étals, des antiquités et des piles d’objets de pacotille menaçant de s’écrouler à tout moment, je m’étais retournée et John avait disparu. Plantée là, parmi les inconnus qui me bousculaient, les paumes de plus en plus moites en raison de l’angoisse familière que je sentais monter, j’avais perçu des ombres à la périphérie de mon champ de vision – ces étranges visions vaporeuses que les médecins avaient qualifiées d’inventions, mais que je tenais pour réelles, viscérales, tangibles au point de les sentir grandir, et de ne plus voir que leurs silhouettes sombres. J’éprouvai pleinement à quel point j’étais loin de chez moi, de la vie que j’avais envisagée.
Plus tard, John s’était gaussé, m’assurant qu’il ne s’était éclipsé qu’une minute, mais lorsqu’il me proposa à nouveau de l’accompagner dehors, je refusai, et la fois d’après, je trouvais une autre excuse. Au lieu de sortir, je passais des heures – de longues heures, assommantes et solitaires – à explorer Tanger depuis le confort de notre appartement. Après la première semaine, je savais en combien de pas on allait d’un bout à l’autre – quarante-cinq, parfois un peu plus, selon ma démarche.
Au bout d’un certain temps, je commençai à sentir les regrets de John planer sur nous, de plus en plus pesants. Nos échanges se limitèrent bientôt aux questions pratiques, pécuniaires, ma rente constituant notre seul apport financier. John ne savait pas s’y prendre avec l’argent. C’est ce qu’il m’avait confié un jour avec un rictus, et à l’époque, j’avais souri, comprenant que ça ne l’intéressait pas, qu’il ne s’en souciait pas. Mais ce qu’il voulait dire en fait, comme je ne tardai pas à le découvrir, c’était que l’héritage de sa famille, s’était quasiment évaporé, qu’il lui restait tout juste de quoi bien s’habiller, de sorte qu’il pouvait continuer à faire comme s’il était à la tête de sa fortune passée, avec laquelle il était né et dont il s’estimait toujours propriétaire. Une pure chimère. Alors chaque semaine, je lui donnais ma pension, sans me soucier de l’endroit qui allait l’engloutir au final.
Et chaque mois, John continuait à disparaître lui aussi : dans cette ville mystérieuse qu’il aimait avec une passion que je ne m’expliquais pas, dans les secrets qu’elle recelait et qu’il explorait seul, tandis que je restais à l’intérieur, prisonnière de moi-même. » (p.18-19)


Disons-le tout net : lire Tangerine est un plaisir qui a beaucoup à voir avec le sentiment de retrouver le charme des romans anciens qu’on a beaucoup aimé, d’être immédiatement à l’aise, avec cette impression rassurante et délicieuse de reconnaître des lieux chéris, de les retrouver après une longue absence. On pressent et même, j’ose le dire, on connaît d’instinct la fin dès le début, on sait très bien ce qui va se passer et c’est comme de donner la main en toute confiance au narrateur, et de cheminer ainsi, dans un parfait accord, jusqu’au dénouement.

D’ailleurs Tangerine abonde en allusions romanesques, Rebecca pour le lien maléfique et l’innocence naïve d’Alice, Monsieur Ripley pour l’intrusion charmante, mais démente et tragique, au sein d’un couple, le nom même d’Alice rappelle l’héroïne de Lewis Carroll dont elle partage l’étonnement face à des situations curiouser and curiouser. Ajoutons Un thé au Sahara, magnifique roman de Paul Bowles paru en 1949 qu’un Marocain énigmatique conseille à Lucy pour comprendre la différence entre touriste et voyageur.

Alice Shipley est une jeune femme fragile, peu sûre d’elle, facile à déstabiliser. Elle est orpheline, ses parents fortunés sont morts dans un accident de voiture alors qu’elle était encore enfant. C’est sa tante, une femme efficace mais peu encline aux manifestations de tendresse, qui veille sur elle et qui est sa tutrice. Elle n’aura son indépendance financière qu’à 21 ans lors de sa majorité, nous sommes en 1956.

Plus ou moins poussée par sa tante, elle se marie avec John McAllister, qui travaille pour le gouvernement, sans que ses activités ne soient ni très claires pour Alice ni très lucratives puisqu’il semble que le couple vive principalement de la rente que reçoit la jeune femme. John parvient à faire illusion, mais il ne lui reste rien de l’héritage de sa famille, et il en est réduit à vivre aux crochets de sa femme. Est-ce pour cette raison qu’il l’a épousée ? Est-ce ainsi que la tante de la jeune femme a réussi à conclure cette union aussi rapidement ? Alice ne sait jamais si on se joue d’elle ou si elle peut faire confiance aux autres, et elle n’a strictement personne à qui se confier. Psychiquement ébranlée, elle est traversée d’émotions et de pensées qui la font souvent chanceler et douter d’elle-même.

Le travail de John les amène à vivre à Tanger, et Alice espère pouvoir y oublier les événements de l’an passé, la catastrophe qui la hante encore maintenant. Très angoissée, très gauche et nerveuse, Alice a du mal à se faire à la vie à Tanger, et, quand son mari est absent, elle préfère rester chez elle plutôt que de s’aventurer dans la ville. C’est vrai qu’être une étrangère attire les regards et les sollicitations importunes, ce qui la paralyse et l’intimide totalement. De plus, sa relation avec John n’est pas pleinement satisfaisante, il est trop moqueur et ironique pour lui permettre de prendre confiance en elle, trop critique aussi, elle se sent minable et ridicule en sa présence, sans oser rien en dire, bien sûr. Et puis elle ne tombe pas enceinte, c’est sans doute aussi de sa faute puisque le reproche est là, implicite, entre John et elle. Elle sent bien qu’il se lasse d’elle, qu’elle n’est pas à la hauteur et il passe tant de temps en dehors de la maison qu’elle doit bien s’avouer qu’il y a certainement une autre femme dans la vie de son mari.

Sans que rien ne soit jamais dit, ce serait du plus mauvais goût et mettrait chacun dans une situation extrêmement embarrassante, Alice doute de son couple et de sa survie. Son mari la laisse d’ailleurs dans un doute permanent, elle est seule à Tanger, sans réseau, sans ami, sans travail.
La ville est belle, mais elle ne sait pas en profiter, elle est chaleureuse, mais tout fait peur à la timide Alice, le souk, la médina, le marchandage, les inconnus.

Elle semble mal se remettre d’un choc passé, quelque chose qui continue à la hanter et à la ronger sans qu’elle trouve dans sa vie actuelle de quoi se sentir épanouie et apaisée. Au contraire, elle est toujours comme sur le qui-vive, effrayée comme une musaraigne, incertaine d’elle-même comme une toute jeune fille. Elle ne sort presque plus jamais de chez elle, cloîtrée, recluse, morte au monde qu’elle redoute avec tant d’acuité.

Soudain, sans prévenir, surgit à sa porte Lucy Mason, qui a pris le bateau depuis New-York exprès pour la voir. Sûre de leurs affinités, sûre de pouvoir être reçue à bras ouverts par son amie bien qu’elles ne se soient pas vues depuis un an, Lucy ne doute pas un instant qu’elle est la réponse au mal-être de son amie qu’elle perçoit immédiatement, en même temps qu’elle devine, car elle lit en Alice comme en un livre, les combats intimes que sa présence fait naître en elle.
Elles se connaissent depuis longtemps, puisqu’elles se sont connues à l’université américaine de Bennington, Vermont, partageant la même chambre et devenant inséparables, jusqu’à l’accident.

Tout oppose les deux filles de prime abord : Alice est petite, frêle et blonde, pas sûre de sa féminité, un peu éthérée et naïve, et riche, vraiment très riche. Lucy, elle, elle sait s’habiller et se mettre en valeur, elle a de l’aplomb et sait se montrer très manipulatrice. Comme Tom Ripley, elle est séductrice, charmeuse, et surtout elle a besoin d’amour, de l’amour exclusif d’Alice. Pour le conserver, elle est prête à aller très loin, car elle est totalement dénuée du moindre sens moral et extrêmement intelligente. Chacune admire l’autre dans une forme de passion exclusive jusqu’au jour où Alice fait une rencontre amoureuse décisive.

Bien sûr qu’il y a une composante homosexuelle, un désir de Lucy pour Alice, être celle qui lui donne confiance, celle qui l’initie, celle qui est la seule et l’unique pour elle. Parallèlement, Lucy est jalouse de la vie d’Alice, de sa position de riche héritière oisive alors qu’elle-même est désargentée et contrainte à travailler et à des subterfuges pour avoir de quoi vivre comme elle le souhaite. Perverse ? Oui, absolument, mais curieusement touchante aussi, avec cette hargne à vivre comme son amie, à être elle en lui volant ses vêtements, ses bijoux, son nom, cette certitude qu’elles sont faites l’une pour l’autre, ces désirs qui la poussent à commettre l’irréparable.

Alice est complètement chamboulée par cette visite surprise, et les relations entre John et Lucy sont tendues puisqu’il sent qu’elle distille une rivalité dont l’origine lui échappe et qu’elle manipule Alice contre lui. Il faut ajouter que le comportement volage de John, qu’Alice tolère sans le mentionner, persuadée que c’est bien fait pour elle, mais que Lucy découvre très vite, ajoute rapidement un air de menace à l’emprise de cette amie venue on ne sait d’où sur sa femme.

On devine la fin, évidemment, on la connaît dès le départ, mais c’est une des composantes du plaisir de la lecture de ce roman vénéneux et envoûtant qui convoque des réminiscences d’autres lectures et de films fétiches qui nourrissent le roman, l’infusent de sadisme et d’angoisse. Tanger ajoute au malaise d’Alice en la plaçant dans un environnement inhabituel qu’elle perçoit comme hostile, dont elle ne comprend pas les règles implicites et dans lequel elle se sent déplacée. Passant du point de vue de l’une à l’autre, le lecteur a la satisfaction perverse de suivre les rouages de l’esprit malin – au sens propre - de Lucy et de voir la pauvre Alice se faire maltraiter encore et encore par celle qui prétend l’aimer tant qu’elle ne pourrait lui faire ni lui vouloir le moindre mal.

Elle ne se rend pas sans se battre, cependant, la catastrophe du passé ne la quitte pas et Lucy ravive les souvenirs insupportables et la douleur qu’elle a cherché à fuir. Alternant moments de lucidité foudroyants et confusion totale, Alice a du mal à faire entendre sa voix, elle n’est jamais prise au sérieux, jamais écoutée, elle a beau expliquer, argumenter, donner des preuves, elle se heurte à beaucoup trop retors pour elle et son propre manque de confiance en elle fait le reste alors qu’elle a vu clair dans les mensonges de son ancienne amie. Son mari la méprise, sa tante la considère comme trop fragile psychologiquement pour être écoutée avec sérieux. Lucy est une adversaire hors pair et une fois qu’elle a réalisé qu’Alice ne partirait jamais avec elle, elle se met en devoir de la détruire. C’est toujours ainsi qu’elle procède quand elle rencontre un obstacle...


Musique

Jazz des années 50, sans précision...

Art Blakey Quintet – Blues - A Night at Birdland (1954)

Charlie Parker – Mohawk

Clifford Brown - I'll Remember April


TANGERINE - Christine Mangan – Éditions HarperCollins – collection HarperCollinsNoir - 320 p. mai 2019
Traduit de l’anglais (EU) par Laure Manceau

photo : marché à Tanger en 1953

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