Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
TAQAWAN d'Éric Plamondon

Chronique Livre : TAQAWAN d'Éric Plamondon sur Quatre Sans Quatre

Le pitch

Le 11 juin 1981, trois cents policiers de la sûreté du Québec débarquent sur la réserve de Restigouche pour s’emparer des filets des Indiens mig’maq. Emeutes, répression et crise d’ampleur : le pays découvre son angle mort.

Une adolescente en révolte disparaît, un agent de la faune démissionne, un vieil Indien sort du bois et une jeune enseignante française découvre l’immensité d’un territoire et toutes ses contradictions. Comme le saumon devenu taqawan remonte la rivière vers son origine, il faut aller à la source…


L'extrait

« Là où ça brasse le plus, c’est sur l’eau. Quand les flics commencent à tirer les filets et que les pêcheurs tentent de les prendre de vitesse, l’espace se contracte. Dans leurs zodiacs, les hommes de Trudel foncent sur les bateaux autochtones. L’hélicoptère se rapproche de certaines embarcations pour les repousser. Les Indiens veulent sauver leurs filets. C’est grâce à ça qu’ils gagnent leur vie, qu’ils peuvent se nourrir et élever leurs enfants. Alors ils ignorent les semonces, montrent les poings, tournent en rond dans la baie des Chaleurs pour échapper à leurs poursuivants. mais une fois les filets récupérés, il faut regagner la berge. Il n’y a pas d’autre choix et les flics les attendent. Ils sont nombreux. Ils les arrachent des bateaux à cinq contre un, leur font des clés de bras, leur passent les menottes, leur frappent les genoux pour les faire plier. Les plus excités crient : « On your knees, fucking hasshole! » Et les plus résistants répondent : « Un Indien ne s’agenouille devant personne. » Alors les forces de l’ordre redoublent de coups, s’enragent et deviennent vicieuses. Quand les chiens sont lâchés, quand on donne le feu vert à des sbires armés en leur expliquant qu’ils ont tous les droits face à des individus désobéissants, condamnables, délinquants, quand on fait entrer ces idées dans la tête de quelqu’un, on doit toujours s’attendre au pire. L’humanité se retire peu à peu. Dans le feu de l’action, la raison s’éteint. Il faut savoir répondre aux ordres sans penser. Dans les contrats d’engagement de certaines unités spéciales, des clauses obligent le signataire à éliminer les membres de sa propre famille si on lui en donne l’ordre. Des hommes tueront leurs propres enfants si on les leur désigne d’un coup de menton. Alors quand on lâche une bande de gars du Québec dans une réserve, ça finit avec des côtes cassées et des épaules luxées - au mieux. » (p. 16-17)

Mi gmaq

un wigwam mi'gmaq traditionnel en 1873 (Wikipédia)


L'avis de Quatre Sans Quatre

« Ici, on a tous du sang indien et quand ce n’est pas dans les veines, c’est sur les mains. »

Taqawan, c’est le nom que les Indiens Mi’gmaq donne au saumon qui est parvenu à remonter la rivière qui l’a vu naître. C’est également maintenant le titre de ce roman difficilement étiquetable, et tant mieux. Le lecteur y trouve de tout, outre l’intrigue de roman noir qui sert de fil rouge, il découvre l’histoire du Québec, histoire avec un grand H, une recette de cuisine, une étude des us et coutumes des Amérindiens avant la colonisation européenne, de tout vous dis-je, sauf de l’ennui. Car tout y est passionnant - la soupe aux huitres, je laisse par contre - et fait sens en résonance avec cette intervention policière musclée contre les pêcheurs indiens et les sombres événements qui vont s’en suivre.

Yves Leclerc, garde-forestier québécois, est écoeuré. Il a participé à cette opération sur les bords de la rivière afin de confisquer les filets de pêche aux Indiens, mais la brutalité des autorités le conduit à donner sa démission, il ne veut plus être complice de cette mascarade de justice. Le lendemain, il part à la pêche et découvre Océane, une jeune mi’gmaq, inanimée. Les parents de la jeune fille pensent qu’elle s’est enfuie, effrayée par les exactions de la police contre la réserve. L’affaire est bien plus complexe et sordide, l’ex garde va s’efforcer de comprendre ce qui a pu arriver à Océane. Il sera aidé par William, un Indien silencieux mais redoutablement efficace, et Caroline, une jeune institutrice française ne connaissant que peu le pays. Autant dire que sa tâche sera rude et que le suspense va croissant jusqu’au bout du récit, meurtres, traques, pièges et rebondissements, rien ne sera épargné à l'enquêteur et à ses amis. Tous les codes du polar sont là, le reste, les légendes et les récits historiques, ajoute à l'intensité du récit.

Toute cette affaire donne principalement l’occasion à Éric Plamondon de nous raconter l’histoire tragique de la colonisation des territoires indiens par les colons blancs, français, puis britanniques, depuis l’arrivée de Jacques Cartier. Ces autochtones chez qui tout a été pillé, volé, extorqué, ces nomades dans l’âme parqués dans des réserves infimes, mis à part de la société mais à qui l’état voudrait appliquer ses lois sur la pêche, puisque la loi s’applique à tous. Lois que ne sont pas tenus de respecter les clubs privés de pêche qui grouillent le long des berges québécoises et dont les membres, venant souvent des États-Unis, prélèvent infiniment plus que toutes la nation Mi’gmaq réunie. Il y eu négociations, mais elles n’ont pas abouti, comment comprendre qu’en étant mis à l’écart, il faille tout de même se soumettre à la loi commune alors que d’autres y échappent à quelques kilomètres au seul prétexte qu’ils sont riches ?

les Indiens savaient parfaitement contingenter leurs prises pour préserver la ressource, aussi bien de gibiers terrestres que de poisson, et ce bien avant l’arrivée des colons, refusent de se soumettre aux quotas arbitraires du gouvernement. Alors celui-ci lâche ses gros bras, armés, haineux contre les “indigènes”, ses chiens sans muselière, libère les matraques, les fusils, les hélicoptères... La tribu lutte comme elle peut, avec la rage du désespoir, et ne renonce pas. Ceux qui sont considérés par les flics comme un ramassis d’ivrognes et d’idiots se montrent toujours des guerriers courageux.

Il est aisé de comprendre que dans un tel climat de fureur, la famille d’Océane ne se soit pas rendue au commissariat afin de signaler sa disparition. Une jeune Indienne, ça compte si peu de toute façon que tous les prédateurs du coin peuvent prélever, eux, de la chair fraîche sans réellement courir de grands risques.

Partez pour le Québec, remontez le temps jusqu’en 1981 et bien au-delà avec ce beau roman aux personnages attachants, une bonne dose d’humanité et de saine révolte dans des paysages magnifiques. Le combat des tribus n’est pas terminé, loin s’en faut, Donald Trump a autorisé la construction d’un pipe-line qui va saccager et polluer les terres indiennes…

Taqawan pour commencer à comprendre les luttes des minorités amérindiennes et lire une belle intrigue de polar !


Notice bio

Né au Québec en 1969, Éric Plamondon a étudié le journalisme à l’université Laval et la littérature à l’UQÀM (Université du Québec à Montréal). Il vit dans la région de Bordeaux depuis 1996 où il a longtemps travaillé dans la communication. Il a publié au Quartanier (Canada) la trilogie 1984 : Hongrie-Hollywood Express, Mayonnaise, et Pomme S, publiée en France aux éditions Phébus. Taqawan est paru au Québec au printemps 2017.


La musique du livre

Céline Dion – Une Colombe

Robert Charlebois – Lindberg

Steppenwolf – The Pusher

John Lee Hooker – In the Mood


TAQAWAN – Éric Plamondon – Quidam Éditeur – 196 p. janvier 2018

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