Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
TERMINAL 4 de Hervé Jourdain

Chronique Livre : TERMINAL 4 de Hervé Jourdain sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans Quatrième… de couv…

Aux abords de l’aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle, alors que le soleil n’a pas commencé à pointer, les pompiers se démènent pour étouffer les flammes qui ravagent une dizaine de voitures. Ce qu’ils ne savent pas encore, c’est que dans le coffre de l’une d’elles, un cadavre carbonisé les attend…

Lola Rivière et Zoé Dechaume, conduites dans les environs par les hasards d’une autre enquête, arrivent sur place les premières. Déterminées à résoudre cette affaire, les deux jeunes femmes vont rapidement s’apercevoir que l’aéroport est une zone qui cristallise de nombreuses tensions.

Conflits entre taxis et VTC clandestins, militants installés à proximité des pistes pour s’opposer au projet du nouveau terminal, et luttes politico-économiques autour de la pollution atmosphérique générée par l’aéronautique, les enjeux sont nombreux et les fils à démêler ne manquent pas pour atteindre la vérité…


L’extrait

« L’air est saturé, une fumée noire s’échappe du pot d’échappement, le chauffeur respecte le marquage au sol, laisse le contact, sort de l’habitacle, ouvre le coffre, fixe Mehdi qui parlemente avec un client.
- Quelle destination ?
- Orly.
- Orly ! répète le jeune homme à l’attention du conducteur de taxi au moment de glisser deux valises à l’arrière du véhicule.
Trois mots, pas plus. Le client est en transit. De la bonne came, 70 euros minimum. Le chauffeur lui ouvre la portière, referme derrière lui, reprend sa place, redémarre. Le taxi disparaît.
- Suivant ! hurle Mehdi tout en se retournant en direction d’un énième voyageur.
La file s’ébroue. Certains semblent pressés, leur avion s’est posé avec deux heures de retard. La faute à l’incendie. La colère est palpable, une femme pleure, un couple de retraités la laisse passer, elle se rend à côté, à Goussainville précisément, elle a un rendez-vous d’affaires. Elle s’approche d’un taxi, Mehdi l’arrête.
- Désolé, on ne dessert que Paris ou Orly.
« Ne jamais charger à moins de 50 euros », la règle est stricte. C’est du Richard Provence dans le texte, le taulier de la plus grosse compagnie de taxis locale. Elle ouvre la bouche, aucun mot ne sort, son monde s’écroule. Comment va-t-elle faire ? Comment peut-elle rattraper le temps perdu ? Les larmes inondent à nouveau son visage, elle se met à crier, un Sénégalais s’approche. Il sourit de toutes ses dents, le contraste est saisissant.
- Je peux vous conduire, moi, madame, dit-il poliment, les syllabes détachées.
Elle écarte les mains qui lui masquent le visage, l’observe, jette un œil sur sa berline stationnée à deux pas, puis vers Mehdi qui l’encourage à accepter. Elle suit le chauffeur VTC, Mehdi l’a déjà oubliée. Il interroge le client suivant, l’aide à charger sa planche de surf dans un break qui s’engage aussitôt sur la voie rapide, direction A1, direction Paris, ses gares, ses hôtels.
Vingt secondes par client, trois chargements à la minute, cent quatre-vingts à l’heure pour chaque emplacement. La poigne franche, le verbe rare, l’attitude directive, Mehdi rivalise avec les meilleurs des guides-passagers. En toute illégalité.
- Mehdi ! rentre te coucher !
Il fait mine de ne rien avoir entendu, fixe les muscles bandés de son avant-bras droit au moment de soulever une Samsonite de cinquante litres. Sa mère insiste, elle s’approche, une cigarette à la bouche.
- Rentre à la maison, tu m’entends ? Tu veux que les flics révoquent ton sursis ?
Il baisse les yeux, ne fait pas cas des chauffeurs de taxi qui l’observent.
- Tu as besoin de dormir. Tu as vu ta tronche ? continue-t-elle en tirant sur sa clope.
Mehdi n’aime pas sa tête. Il a un œil qui dit merde à l’autre et les tempes mangées par l’acné. Il sait seulement qu’il n’a pas dormi depuis la veille et que ses yeux résistent mal aux produits nettoyants qu’il utilise sur le tarmac pour dégivrer les avions avant le décollage. Il obéit, libère l’espace à contre-cœur, rend la chasuble de guide-passagers à son légitime propriétaire, un ancien chauffeur qui a perdu sa licence après s’être fait serrer en état d’ivresse. Il sort son téléphone, s’assoit sur une barrière de protection métallique, consulte ses messages. Il se retourne, sa mère a fini sa clope, elle a disparu. » (p. 19-20-21)


L’avis de Quatre Sans Quatre

Lola Rivière vient de prendre du galon, elle est désormais capitaine de police. Depuis quelques temps, sa maladie de Crohn la laisse un peu tranquille et elle voit l’avenir d’un œil plus optimiste puisque depuis sa dernière enquête (Tu tairas tous les secrets - Fleuve Éditions), elle file le parfait amour avec Gaël Diniz, un ingénieur sécurité rencontré dans les Ardennes. Leurs lieux de résidence restent d’ailleurs la seule ombre au tableau, elle habite à Paris et ils ne se voient pas assez. Côté professionnel, Lola doit toujours composer avec sa collègue, et désormais subordonnée, Zoé Dechaume, impulsive, incontrôlable, n’ayant qu’un respect tout relatif de la hiérarchie et des ordres qui lui sont donnés. Les deux collègues sont amies, mais l’impétuosité de Zoé commence à peser dans leur relation.

Lola et Zoé sont appelées à intervenir à l’aéroport de Roissy pour y récupérer un suspect, libanais, interpellé à sa descente d’avion, porteur d’une forte somme en liquide et de pièces d’or dissimulées dans ses bagages. Des pièces frappées par Daesh, c’est là le plus important. Leur commandant étant absent, elles dépendent donc ce jour directement du directeur du service, le commissaire Hervé Compostel. Celui-ci attend impatiemment d’en savoir plus sur cet individu, et risque de ne pas avoir la patience résignée de leur chef de groupe. Dès que l’organisation islamiste apparaît, il faut songer à en référer à la section antiterroriste, tout retard est préjudiciable à l’enquête, et, surtout, source de graves ennuis.

Après quelques tergiversations lors de l’interrogatoire initial, le passager accepterait de coopérer contre un arrangement à propos de la peine encourue. Lola décide de le mettre en garde à vue et de le ramener au « Bastion », le QG de la police parisienne. À peine leur prisonnier embarqué, Zoé aperçoit un attroupement, des véhicules de pompiers et de police, malgré les injonctions de Lola, elle s’arrête et fait les premières constatations sur le feu de voitures, cinq ou six, garées à la file, incendiées volontairement. C’est là qu’elle découvre un cadavre à l’intérieur du coffre d’un des véhicules...

L’identification de la victime calcinée, une jeune femme, ne sera pas un mince travail et demandera beaucoup de recherches et de temps, temps qui sera pris sur celui dévolu normalement au dossier du passeur d’or. Finalement, elle se révélera être une informaticienne employée par la société gérant les terminaux de Charles-de-Gaulle, France Aéroport. Une entreprise en pleine croissance qui compte bien ouvrir un nouveau terminal malgré l’opposition de zadistes campant sur le site. Si l’on ajoute à cela le conflit larvé entre les conducteurs de taxi et les Chinois, chauffeurs de VTC, une légère manipulation sur la pollution réelle engendrée par le transport aérien et quelques magouilles politico-financières afin de compliquer le tout, vous imaginez le nid de guêpes qui attend Lola et Zoé. Une Lola épuisée par les incartades de sa collègue qui se conduit de plus en plus en électron libre, qui se met en danger permanent par son manque de patience et son refus de suivre les plus basiques règles de prudence.

Terminal 4 est un polar de flic, précis sur la procédure, suivie ou non, crédible, réaliste, alternant suspense et actions, enquêtes et manœuvres occultes. Hervé Jourdain et ses deux héroïnes, aux personnalités très différentes, entraînent le lecteur dans les méandres de manipulations, difficiles à détecter, menées de main de maître par des individus sans scrupules, sachant parfaitement jouer des émotions de ceux qu’ils veulent abuser.

Des thèmes très actuels, une intrigue aux multiples ramifications et deux policières originales et obstinées, ce bon polar, nerveux et rythmé, confirme le talent de son auteur...


Notice bio

Ancien capitaine de police à la brigade criminelle de Paris, Hervé Jourdain est l’auteur de Sang d’encre au 36 (Prix des lecteurs du Grand Prix VSD du polar, 2009), de Psychose au 36 (2011), du Sang de la trahison (Prix du Quai des Orfèvres, 2014), de Femme sur écoute (Grand Prix Sang d’Encre, 2017) et de Tu tairas tous les secrets (2018). Nommé récemment commandant, il officie désormais comme analyste au ministère de l’Intérieur.


TERMINAL 4 - Hervé Jourdain - Fleuve Éditions - collection Fleuve Noir - 318 p. août 2020

photo : Skipp604 pour Pixabay

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