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Chronique Livre :
TERRE DÉCHUE de Patrick Flanery

Chronique Livre : TERRE DÉCHUE de Patrick Flanery sur Quatre Sans Quatre

Photo : lotissement typique des États-Unis


L'auteur

Né en 1975 en Californie, Patrick Flanery a travaillé pour le cinéma avant d'émigrer en Angleterre. Il a publié Absolution en 2013 et écrit des articles pour le Times Literary Supplement principalement sur le cinéma et la littérature.


Ce que ça raconte.

«  Le danger rôde partout, surtout dans les banlieues »

Le roman se situe aux Etats-Unis, dans un futur proche, dans une atmosphère paranoïaque où le but ultime est de se protéger le plus efficacement possible de toute menace, où l'autre est par essence un danger et où la vie est confisquée par une grande entreprise, EKK, qui en contrôle tous les aspects.

Dans cet univers d'autant plus effrayant qu'il est ultra sécurisé se trouve un lotissement presque désert et pas totalement terminé, noyé sous une pluie incessante qui fait monter les eaux et transforme le paysage goudronné en îles et lacs. Une famille vient d'emménager dans la plus grande maison, une femme environnée de ses ancêtres morts, en passe d'être expropriée, se bat pour demeurer dans sa maison ancestrale et un architecte déchu sombrant dans la folie se cache dans les sous-sols secrets qu'il a lui-même aménagés sous son ancienne maison. Ils vont vivre une tragédie, la tragédie de la nation américaine.


Ce qu'on peut en penser.

« Rien n'est plus suspect qu'un homme seul marchant dans des rues de banlieue. »

C'est l'Amérique paranoïaque qui est décrite ici, qui se ferme petit à petit sur elle-même contre tous les autres. Ceux qui ne ressemblent pas au modèle attendu sont pourchassés, expulsés, éliminés, en particulier par l'entreprise EKK pour laquelle travaille Nathaniel Noailles (prononcer no eye!), dont le travail consiste plus particulièrement à rendre les détenus productifs et rentables : « la classe criminelle transformée par des moyens légaux en la plus grosse masse d'esclaves depuis l'abolition de l'esclavage », qui ambitionne de gérer entièrement tous les compartiments de la vie humaine afin d'en générer le maximum de profits : « Au lieu que les prisons génèrent des coûts, nous voulons les transformer en machines de pur profit. », lui dit sa chef.

La scène d'ouverture, comme une scène primitive, est la scène de lynchage d'un blanc et d'un noir, d'un employeur et d'un employé, coupables de s'aimer malgré leur différence de couleur, d'âge et de rang. Leurs assassins mettent aussi le feu à la maison. La terre s'ouvre et l'arbre auquel ils sont pendus est engouffré dans la terre.


A partir de là, tout ne sera que métamorphose et déchéance.

Paul Krovik , l'architecte raté dont les maisons prennent l'eau et s'abîment trop vite se trouve ruiné et déconsidéré professionnellement. Sa femme le quitte et emmène leurs deux enfants, mais il reste vivre dans l'abri qu'il a construit sous sa maison. L'arrivée des nouveaux occupants déchaîne sa folie et sa haine, en même temps qu'il se métamorphose en animal, vivant à l'abri dans son terrier, prêt à tuer pour survivre : « Se jetant un coup d'oeil dans le miroir au cadre doré derrière elle, il voit une sorte de rôdeur, quelqu'un d'incontrôlable, pas vraiment un homme, plutôt un dieu jaguar, les yeux étincelant d'éclats turquoise, chacun regardant dans sa direction, un serpent à deux têtes. »

Nathaniel, cadre supérieur chez EKK « Notre activité, c'est être la planète » », père de famille sans histoire, l'archétype de l'Américain ordinaire, se mue en un homme violent et dont l'ambition est d'affirmer son statut de dominant en tant que Blanc, homme, mari, père.

Copley, le petit garçon de Nathaniel et de Julia, présente des troubles du comportement suite au déménagement qu'il subit et à sa vie dans cette nouvelle maison, dont il est le seul à comprendre qu'elle est également habitée par Paul et à en sentir la menace toujours grandissante. Il devient le lien involontaire entre Paul et les siens, toujours menacé, jamais cru, petite Cassandre aux prises avec l'ogre des contes, sans défense, que ses parents assomment de psychotropes plutôt que de l'entendre : « Il ne sait plus ce qu'il a pu rêver et ce qu'il a pu éprouver dans la vie réelle, pas plus qu'il ne sait en réalité si les rêves ne sont pas, dans la maison de la VRAIE VIE, juste une pièce différente de celles où nous circulons au cours de la journée. ».

Louise Washington, expulsée de chez elle pour que sa maison ancestrale fasse place à une route plus large et mieux à même de desservir le lotissement, devient une intruse dans son propre foyer, privée d'eau courante et d'électricité, tapie et inquiète au moindre bruit. Elle aussi se cache chez elle, comme une criminelle en planque. Elle vit avec les morts auxquels elle parle et qui la guident. Elle est la seule adulte qui se montre chaleureuse avec Copley et qui le croit.

Par cercles concentriques, Patrick Flanery décrit le mal qui gagne de proche en proche. La famille, tout d'abord. Tous les parents sont défaillants d'une manière ou d'une autre : le père de Paul lui enseigne la survie et la résilience en s'inspirant des idées d'Emerson comme si le monde allait bientôt imploser et qu'on ne puisse compter que sur soi-même pour défendre sa terre, fantasme paranoïaque sans cesse réactivé par la peur de l'autre, le père de Nathaniel, est incestueux et violent, sa mère, laisse faire et les utilisent, lui et son frère, pour ses recherches sur la psychologie des enfants, le père de Julia est un hypocondriaque fortuné qui mène sa famille à sa fantaisie maladive. Paul lui-même finit par ne plus avoir le droit de s'approcher de ses deux fils et Nathaniel est exaspéré par Copley au point d'avoir envie de le tuer. Même Louise, l'ancienne institutrice douce et tendre qui tisse un lien particulier avec Copley, ne peut s'entendre avec sa fille qui a choisi l'univers bétonné et ensoleillé de la Californie.


La société, ensuite.

Les enfants vont dans une école où l'on sanctionne par des amendes tout comportement considéré comme anormal, tout enfant considéré comme anormal. L'enseignement dispensé est d'abord celui de la discipline et de l'obéissance.
 Les contacts sont rares dans le lotissements, les voisins se méfient les uns des autres. Se parler est source d'angoisse. La société EKK encourage la délation anonyme de toute personne au comportement douteux, « Celui qui ne croit pas à la liberté à 18 ans est un fasciste. Celui qui ne croit pas à la sécurité à 40 ans est un criminel. » est la maxime préférée de Maureen, qui supervise le travail de Nathaniel.
Dans cet univers où marcher seul dans la rue est suspect, la nature est peu à peu recouverte de goudron sans égards ni compréhension pour sa force. La ville mange petit à petit tout ce qui ressemble à un espace de liberté.

Chacun des personnage est victime de sa famille, de ses peurs, du rejet dont il est l'objet. La femme de Paul l'abandonne en emmenant ses deux enfants, Nathaniel ancien enfant violé et tabassé devient ultra autoritaire lui-même, Copley est moqué par ses camarades parce qu'il est trop brillant et trop sensible, Louise est fouillée sans ménagement et rejetée parce qu'elle est noire.

Deux personnages seulement s'opposent à la montée de l'autoritarisme et de la répression : Louise et Copley. La vieille noire, descendante d'esclave et incapable de partir de sa terre, qui pleure et caresse les souches des arbres abattus par Paul pour faire surgir de terre son lotissement branlant et un petit garçon hyper sensible et intelligent, chacun avec ses moyens dérisoires : l'amour et la confiance en l'autre. Mais ce ne sera pas suffisant, le monde est déjà vendu à des fous, la menace ne vient pas l'extérieur et aucun système de surveillance ne pourra nous protéger de nous-mêmes.

C'est un roman qui fait penser à 1984, Big Brother a un nouvel avatar, l'entreprise EKK, dont le souci souci principal est de faire le maximum de fric, tout doit être rentable y compris et surtout l'être humain. C'est aussi un conte cruel sur la folie et comment l'homme ordinaire peut devenir un monstre, littéralement, et le pire ennemi de sa propre espèce qu'il condamne inexorablement à mourir sous toujours plus de béton et de haine, constamment surveillé, enregistré, archivé. La nature est une force magique qui dit sa rage et sa souffrance mais qu'on n'entend plus, elle est violée, dénaturée, asservie. Mais pas pour longtemps, elle aura le dernier mot.


Un petit morceau, pour donner envie...

« Dans l'intervalle, il attendra l'inévitable, l'arrivée de ces gens au nom imprononçable. »

« Ce n'est plus la sienne ! Et pourtant c'est encore la sienne, toujours la sienne ! »

« Pendant le chantier de cette maison, Paul était tombé sur les fondations d'une ferme du XIXe siècle qui, d'après la veuve Washington, avait brûlé entièrement il y a belle lurette. A la lisière des bois, il avait mis au jour l'abri anti-tempête d'origine, encore intact, avec ses portes de bois fermées à clé et, derrière, des marches descendant à une voûte de pierre dont l'entrée était obstruée par la végétation et des monceaux de feuilles mortes. Après avoir déblayé les débris, il avait rejointoyé les murs et la voûte, certain qu'il trouverait bien l'usage d'un espace pareil ; il y construirait un abri antiatomique, un bunker, un lieu sûr pour sa famille. Cela lui paraissait si logique que, lorsque Amanda lui avait demandé pourquoi ils en auraient besoin, il était sorti de ses gonds :
Lis les gros titres ! Suis les informations ! Regarde autour de toi, chérie ! Parce que, à la base, cette ville sera une des premières à disparaître. Quand j'étais gamin, mon père m'a dit qu'en cas de guerre nucléaire on n'a pas à s'inquiéter parce que dans les quinze premières minutes toute la ville sera rayée de la carte. C'était censé me donner une impression de… je ne sais pas ... me rassurer parce qu'on n'aurait pas le temps de souffrir. Tu dois comprendre, je m'y prends à l'avance, j'essaie de vous protéger. Nous survivrons à n'importe quel truc qui peut se préparer.
Quel truc, Paul ?
L'avenir. Nous surmonterons l'apocalypse ensemble, à l'abri sous terre. »


Et la musique ?

Il n'y en a pas, évidemment, quelle musique pourrait fleurir dans ce monde-là ?
Mais j'avais constamment dans la tête :
The man who sold the world, écrit par Bowie, chanté par Nirvana, un autre optimiste.

Terre déchue - Patrick Flanery - Robert Laffont - 475 p. janvier 2016
traduit de l'anglais par Isabelle D Philippe

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