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Chronique Livre :
TOUT AUTRE NOM de Craig Johnson

Chronique Livre : TOUT AUTRE NOM de Craig Johnson sur Quatre Sans Quatre

Le pitch

Comme chaque année, le shérif Walt Longmire s’apprête à traverser le morose hiver des hautes plaines du Wyoming lorsque son ancien mentor, Lucian Connally, lui demande de s’occuper d’une affaire douloureuse.

Dans un comté voisin, l’inspecteur Gerald Holman s’est suicidé dans sa chambre d’hôtel, et Lucian veut savoir ce qui a poussé son vieil ami à se tirer deux balles dans la tête. La curiosité de Walt est piquée, car deux balles, c’est une de trop.

En feuilletant les dossiers de Holman, il découvre que ce dernier enquêtait sur une série de disparitions récentes de jeunes femmes dans un rayon de quinze kilomètres. Walt se lance dans une enquête haletante, bien décidé à percer ce mystère.


L'extrait

« Joseph Conrad prétend que, si vous voulez connaître l’âge de la Terre, regardez plutôt la mer déchaînée par une tempête. Si vous voulez connaître l’âge du pays de la Powder River, il suffit de vous trouver du mauvais côté d’un train de charbon. Un gars qui travaillait pour la Burlington Northern Santa Fe m’a dit un jour que, dans le nord du Wyoming, les trains se composent d’environ cent quarante wagons et qu’ils sont longs de deux kilomètres, mais quand on est arrêté pour en laisser passer un, on a bien l’impression qu’ils sont encore plus longs. Lucian Connally, mon ancien patron et le shérif à la retraite du comté d’Absaroka, plongea la main dans sa poche et en sortit sa blague à tabac ornée de perles que les anciens de la tribu cheyenne lui avaient offerte longtemps auparavant, lorsqu’ils lui avaient donné le nom de Nedon Nes Stigo, L’Homme-qui-se-sépare-de-sa-jambe. - La vache, il est long, celui-là. Il prit aussi sa pipe de bruyère dans la poche intérieure de sa veste légère - bien trop légère pour la saison - et se mit à manipuler une petite boîte d’allumettes. - Autrefois, on recevait des appels des policiers des chemins de fer, quelle bande de glandeurs, ceux-là, ils voulaient qu’on vienne pour identifier les vagabonds qui s’étaient planqués dans les wagons-trémies à Chicago et Milwaukee et qui n’arrivaient plus à en sortir tellement les parois des wagons étaient lisses... (Il bourra le fourneau de sa pipe avec une petite quantité de tabac.) Les wagons étaient tractés jusqu’aux mines et ils balançaient des tonnes de charbon sur les pauvres gars... tu parles d’une surprise. - SDF. Il se tourna vers moi. - Quoi? - Des SDF. On ne dit plus vagabonds. Il hocha la tête et se replongea dans la contemplation du train.
- Aplatis comme des putain de crêpes, je dirais, moi. » (p. 9-10)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Déstabilisante à plus d'un titre pour Walt Longmire, cette nouvelle enquête : il agit presque en qualité de détective privé à le demande de son mentor, Lucian Connally, loin de son comté d'Absaroka et il doit en avoir terminé avant que Cady, sa fille, n'ait accouché à Philadelphie. Il est écartelé entre deux passages importants de sa vie, ses débuts avec le vieux shérif unijambiste qui lui a tout appris et son futur nouveau statut de grand-père dans une affaire qui est loin d'être simple puisqu'il s'agit de découvrir pourquoi un policier dont tous louent la probité, et le respect obsessionnel de la loi, s'est tiré deux balles dans la tête. Oui, oui, pas une, deux ! Ce qui est pour le moins étonnant de la part d'un tireur émérite comme Gerald Holman.

Après son départ à la retraite, Gerald avait continué, ne pouvant se passer de son métier, à gérer les dossiers des affaires non classées du comté de Campbell et son épouse, Phyllis, paraplégique suite à un accident, ne croit pas au suicide. C'est elle qui a demandé à Lucian de fouiner un peu car elle n'a guère confiance dans les capacité et la volonté d'éclairer l'énigme de la police locale. Et Lucian, devant la complexité de la tâche, est allée chercher celui dont il est persuadé qu'il ne lâchera pas l'énigme avant qu'elle soit résolue.

Nous sommes au cœur de l'hiver, les tempêtes de neige se succèdent, le comté de Campbell se situe au cœur de la plus importante mine de charbon des États-Unis, d'immenses trains chargés de poussières noires traversent sans arrêt le paysage totalement blanc. Aidé de son grand ami amérindien Henry Standing Bear et de sa fidèle adjointe, bien plus qu'adjointe en fait, Victoria Moretti, Walt va vite s'apercevoir que certains membres de la communauté, y compris au sein même des forces de police, n'apprécient pas vraiment qu'on vienne fouiller dans leurs petits secrets.

Des secrets comme ces affaires non résolues concernant trois femmes disparues sans laisser de trace et dont nul n'a songé à chercher un lien éventuel entre elles. Sauf peut-être Gerald Holdman ? Ce qui a causé sa mort ? Ou bien est-ce tout autre chose ? Ses dossiers ne semblent rien receler de probant dans un sens ou dans l'autre. Longmire et ses amis vont reprendre tout depuis le début, malgré le temps qui file et les pressions de plus en plus forte de Cady l'enjoignant de la rejoindre à Philly avant la venue au monde programmée du bébé. L'enquête est comme la météo, Walt et ses assistants y avancent en plein blizzard, aucune visibilité et toutes les apparences sont trompeuses

Tout autre nom est un roman noir captivant et subtil. Il y a, bien sûr, une poursuite ahurissante, à pied, dans la neige, la rencontre dans un brouillard à couper au couteau avec un troupeau de bisons, des passages quasi mystique dans lesquels Walt semble communiquer avec un esprit qu'il connaît bien. Hallucination dues à ses blessures, au froid et la faiblesse, peut-être... En tout cas, ne pensez jamais en ouvrant un roman de Craig Johnson que vous allez passer deux heures tranquilles en compagnie de chevaux galopant dans la prairie et de tirs de fusil décrochés à la hâte de la selle. Même s'il n'y a pas d'analyse ADN, d'ordinateurs manipulés par des geeks de génie, ses investigations sont loin d'être bucoliques et prennent place parmi les toutes meilleures de la littérature noire.

Il y a l'enquête, sinueuse, complexe, à l’atmosphère alourdie par les conditions climatiques dantesques, les vérités qui émergent petit à petit jusqu'à un dénouement époustouflant, dans un très grande scène d'action digne des meilleurs blockbusters, et puis la finesse psychologique des personnages, la mise à nue des rouages intimes, le tout relaté avec un immense talent et un sens du suspense exceptionnel. Longmire va en croiser des individus troubles dans ce petit comté campagnard, à commencer par le successeur de Gerald aux cold cases, une tenancière haute en couleur d'un bar à strip-tease, un postier avenant mais pas que, un ex espoir du football américain au genou cabossé, une jeune femme un peu revêche déterminée à retrouver sa sœur disparue, un fana d'armes anciennes en quête de son ex épouse... Un monde à lui tout seul le comté de Campbell, avec toutes les cachotteries, mensonges, méandres que cela suppose.

Sans jamais se décourager, ni prendre en compte le danger permanent qui rôde, le shérif va bousculer tous les petits et gros mystères de la communauté et récoltera, comme à l'accoutumée, gnons sur le crâne et plaies et bosses occasionnées par les divers moyens contondants habituels. On le sait d'avance, son obstination va payer, mais au prix de quels efforts, de quel mépris des risques encourus ! À cet témérité, il faut évidemment ajouter la finesse de ses connaissances du fonctionnement des hommes, Walt Longmire analyse, sent, renifle les protagonistes, ne se précipite pas sur les fausses pistes qui lui sont complaisamment offertes. C'est cette humanité qui le rend universel, son empathie et son absence de jugement à l'emporte-pièce. Sous le cow-boy se cache un fin connaisseur de la nature humaine.

Un excellent polar sur la culpabilité, la honte, le trafic d'êtres humains qui semblent être devenu le nouveau commerce le plus rentable de ceux qui sont dépourvus de scrupules. Certes, le côté western est toujours présent, les grands espaces, même noyés dans le brouillard et les flocons de neige, restent impressionnant, cela n'empêche pas Tout autre nom de toucher du doigt des faits que l'on retrouve à travers toute la planète.

Couvrez-vous bien et suivez sans hésiter Walt Longmire dans le comté de Campbell, vous ne regretterez pas le voyage !


Notice bio

Craig Johnson a exercé des métiers aussi divers que policier, professeur d'université, cow-boy, charpentier et pêcheur professionnel, avant de s'installer définitivement dans l'Ouest, où il possède un ranch sur les contreforts des Bighorns Montains, dans le Wyoming. Il est l'auteur de la série Walt Longmire, qui compte quinze titres à ce jour aux États-Unis et fait l'objet d'une adapation télévisé diffusée en France.


La musique du livre

Marshall Tucker Band - Fire on the Mountain

Sophie Tucker - Some Of These Days


TOUT AUTRE NOM – Craig Johnson – Édition Gallmeister – 349 p. mars 2018
Traduit de l'américain par Sophie Aslanides

photo : Pixabay

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