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Chronique Livre :
TOUT CE QU'ON NE S'EST JAMAIS DIT de Celeste Ng

Chronique Livre : TOUT CE QU'ON NE S'EST JAMAIS DIT de Celeste Ng sur Quatre Sans Quatre

photo : un lac, en l'occurence le lac Michigan (Wikipédia)


Le pitch

1977 : Lydia Lee n'a que seize ans. Elle est morte et gît au fond du lac qui jouxte la demeure de sa famille. Son père, James, d'origine chinoise, est professeur d'une université bien inférieure à celle où il aurait pu prétendre enseigner. Il a été discriminé tout au long de ses brillantes études et il veut absolument que sa fille soit parfaitement intégrée sur le campus. Sa mère, Marylin, américaine, blanche, a dû abandonner son rêve d'être médecin parce qu'elle était une femme. Lynda a un frère cadet, Nath, et une sœur bien plus jeune, Hannah.

Lydia a-elle été victime d'un tueur en série ? S'est-elle suicidée ? Et pourquoi ? Elle avait un avenir tout tracé de scientifique, était aimée, adorée même, de ses parents. En ce matin maudit commence le temps de l'attente, terrible, déchirante, et, évidemment, celui des questions, des pensées qui font mal, de la saga familiale...

Quel est le poids qui a fait couler Lydia ?


L'extrait

« Lydia est morte. Mais ils ne le savent pas encore. 3 mai 1977, six heures trente du matin, personne ne sait rien hormis ce détail inoffensif : Lydia est en retard pour le petit-déjeuner. Comme toujours, sa mère a placé près de son bol de céréales un crayon bien taillé et les devoirs de physique de Lydia, six problèmes, chacun coché. Sur le chemin du travail, le père de Lydia règle l'autoradio sur WXKP, la Meilleure Source d'Informations du Nord-Ouest de l'Ohio, irrité par les craquements des parasites. Dans l'escalier, le frère de Lydia baille, toujours enveloppé dans la fin de son rêve. Et sur la chaise dans le coin de la cuisine, la sœur de Lydia écarquille de grands yeux, voûtée au-dessus de ses corn flakes, les mâchant un à un en attendant que Lydia apparaisse. C'est elle qui déclare finalement : « Lydia prend son temps aujourd'hui. »
À l'étage, Marylin ouvre la porte de la chambre de sa fille et voit le lit dans lequel personne n'a dormi : le drap soigneusement plié au carré sous l'édredon, l'oreiller toujours gonflé et convexe. Tout semble à sa place. Pantalon jaune moutarde gisant en tas par terre, chaussette solitaire à rayure arc-en-ciel. Une rangée de prix d'excellence à des concours de sciences sur le mur, une carte postale d'Einstein. Le sac en toile de Lydia bouchonné sur le sol de la penderie. Le cartable vert de Lydia avachi contre son bureau. Un flacon de parfum Baby Soft sur la commode, une douce odeur poudrée de bébé flottant toujours dans l'air. Mais pas de Lydia. »


L'avis de Quatre Sans Quatre

Qu'est-ce qui repose au fond du lac ? Lydia, certes, indubitablement. Mais encore ? Les rêves d'une famille apparemment hétérogène bien que victime, chacun à son niveau, des turpitudes, de la bêtise et de l'intolérance ? Les espoirs d'une mère qui a tant voulu devenir, d'un père qui aurait tellement désiré s'intégrer, d'une sœur qui souhaitait juste exister ou d'un frère désirant protéger ? C'est tout l'objet de Tout ce qu'on ne s'est jamais dit. Des petites vexations quotidiennes, des grands interdits absurdes, du racisme ordinaire – c'est pour rire -, du sexisme ahurissant, grand massacreur de talents.

Roman du non-dit, des difficultés aplanies à force de tensions ravalées. Un portrait en noir de la société américaine du milieu du siècle dernier, sombre, dur, peint dans toutes les nuances de gris dont l'accumulation assombrit à touches presque imperceptibles, peu à peu, l'image finale. Chaque membre de cette famille multi-ethnique prend tour à tour la parole, décrit très précisément l'histoire avant l'histoire, l'inexorabilité, l'implacable enchevêtrement des tentatives d'intégration et du rejet, du renoncement individuel pour une rédemption incarnée qui n'en peut plus de respirer pour les autres.

Est-ce un tueur en série ? Une de ces nouvelles plaies de l'Amérique. Il le faut presque, ça ne peut être que ça, le reste est juste impossible. La police doit le dire, l'annoncer à la face du monde, tout autre option ne peut que susciter la colère, augmenter la souffrance, assommer un peu plus. La réponse est oui, évidemment, reste à savoir lequel. Un humain massacreur de jeune fille ou la connerie profuse de ceux qui excluent ?

À partir de là, l'auteur va monter une intrigue foisonnante, passionnante, comme si elle remontait le cours des innombrables ruisseaux et rus qui s'écoulent dans cette cuvette où s'est formé le lac qui recèle le corps de Lydia et tous les secrets qui l'ont menée là. Dans ce livre, même les évidences vite acquises sont sujettes à caution, le doute ronge toutes les certitudes et les théories à peine échaffaudées. Intimiste et pluriel, inventaire inventif, Tout ce qu'on ne s'est jamais dit transcende le genre pour s'attacher à l'humanité et à ses failles sinistres ou vénielles.

Lydia est un cadavre au pouvoir étonnant : il va réveiller tous les autres, tous ceux ensommeillés dans les placards familiaux, enfouis sous les oripeaux de la normalité obligatoire. On y trouve des boites pleines de refus, d'humiliations, de vexations gratuites ou utiles pour ces « Chinois qui ne trouvent plus la Chine », cette femme qui se rêvait médecin malgré son sexe, ces enfants qui n'avaient rien demandé mais étaient déjà chargés de redresser les torts ou de s'oublier afin de ne pas gêner l'économie familiale.

Celeste Ng a écrit un grand roman, subtil, fin, marquant du sceau de l'infamie les certitudes imbéciles et rancies du rejet de l'autre mais n'épargnant pas non plus ceux qui en sont victimes. Ses héros prennent de mauvaises décisions, trompent, se trompent, se leurrent, se saoulent de vains espoirs ou s'illusionnent plus ou moins volontairement. Son écriture est ciselée, parfois presque documentaire, détachée, vraie, parfois légère comme pour mieux épouser les paradoxes d'une société qui rejette a priori, qui gâche tant de potentiel sous de fallacieux prétextes et de ses victimes chargeant les enfants de missions impossibles où le moindre accident devient catastrophe apocalyptique.

À bien y regarder, ce n'est pas tant là le portait d'un lointain pays dans des temps reculés, ce beau roman noir gardera son actualité et sa force longtemps, malheureusement. Pas de pathos ennuyeux, des faits, des espoirs, désespoirs, de la détresse et la vie comme on peut là-dessus avec les faiblesses et les forces, l'extraordinaire capacité des humains à se mentir, à se voiler la face malgré l'évidence.


Notice bio

Celeste Ng est née à Pittsburgh (Pennsylvanie). Ses parents avaient émigrés de Hong-Kong vers les États-Unis à la fin des années soixante. Auteur de nombreuses nouvelles parues dans diverses revues littéraires, Tout ce qu'on ne s'est jamais dit est son premier roman publié en 2014 aux États-Unis où il a rencontré un énorme succès, étant classé dans les meilleurs livres de l'année.


La musique du livre

Un album de Simon & Garfunkel, offert par Hannah à Lydia pour son anniversaire, au titre prémonitoire Bridge Over Troubled Water

Le professeur James Lee qui veut jouer le papa branché et qui fredonne un ou deux vers de Waterloo du groupe Abba au top à l'époque.

Lydia écoute le disque d'Hannah, cette chanson The Only Living Boy In New York

TOUT CE QU'ON NE S'EST JAMAIS DIT – Celeste Ng – Sonatine Éditions – 271 p. mars 2016
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Fabrice Pointeau

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